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Attentats de Madrid : Sur la piste des présumés coupables

Mohamed Bakkali
Plusieurs Marocains ont été appréhendés après les attentats du 11 mars à Madrid. Trois d’entre eux ont officiellement été inculpés de meurtre et de tentative d’assassinat. Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? L’Europe doit-elle avoir peur des immigrés de deuxième génération ? Par Driss Bennani


La chaleur y est encore supportable mais Tanger suffoque en ce troisième jour de printemps. D’impressionnants travaux de voirie brouillent la circulation (déjà chaotique) sur les principales artères de la ville. Depuis le 11 mars en plus, les informations en provenance d’Espagne ne sont pas réjouissantes. Chaque jour apporte son lot de nouvelles, toutes mauvaises. Au lendemain des attentats de Madrid, les habitants apprenaient,
d’abord, le décès à la gare d’Atocha de trois jeunes Marocains. Deux étaient originaires de Tanger. Puis il y a eu l’arrestation des premiers inculpés (trois Tangérois pure souche), l’établissement d’une liste de recherchés (des Tangérois y figurent aussi) et toute la presse internationale qui traverse chaque jour le détroit pour remonter "la filière tangéroise". "Assahd (littéralement, la chaleur) de Madrid a fini par atteindre Tanger", se voit-on répondre partout dans la ville. Normal, la capitale espagnole est à six heures de route. "Autant que pour aller à Casablanca. C’est notre axe de vie quotidien", note ce chauffeur de taxi. D’autant plus que la proximité avec l’Espagne, dans cette région du pays, n’est pas que géographique.

Deux demi-frères…
Devant les maisons des présumés auteurs (ou logisticiens) des attentats de Madrid, deux officiers des RG sont systématiquement stationnés. Sans vraiment savoir pourquoi d’ailleurs. "Nous sommes là pour faciliter le travail à la presse nationale et étrangère qui vient filmer", répond l’un d’eux. "En fait, explique cet observateur local, les autorités doivent rester très discrètes et prudentes. Avec l’assassinat de Yassine, n’importe quel opération hasardeuse peut dégénérer". Ce qui explique, avec la présence du roi à Tanger depuis quelques jours, l’absence de rafles massives ou d’arrestations à la pelle. Comme celles qui succèdent "normalement" aux événements de grande ampleur où des Marocains sont impliqués. Sur les trois inculpés, deux (Mohamed Chaoui et Jamal Zougam) sont des demi-frères. Partis en Espagne très jeunes avec leur mère, ils n’ont presque plus de famille à Tanger. Des cousins éloignés, des oncles et des tantes à qui ils rendaient visite une fois par an. En été, comme tous les immigrés. La maison qui les a vus naître se trouve à B'ni Makada, le quartier péri-urbain chaud de la ville. Surgi dans l’anarchie au milieu des années 70, l’État a fini par le "restructurer" et y installer son autorité. 250.000 personnes y vivent aujourd’hui. Un ghetto comme il en existe tant à la périphérie des grandes villes. Quand ils n’ont pas encore émigré, les jeunes du quartier ne rêvent que de cela.
Après le départ de leur mère Aouicha en Espagne, seule en 1982, les deux frères s’installent (ainsi que deux sœurs) chez leur cousine, qui habite à Hay Mabrouka, toujours dans le grand B’ni Makada. En 1985, Mohamed Chaoui sera le premier à rejoindre la mère Aouicha, suivi par le reste de la petite famille jusqu’en 1988. Ils s’installent alors à Madrid. Les garçons cessent d’aller à l’école. Ils ont moins de quinze ans. L’âge des premiers petits boulots dans les épiceries et les restaurants de la capitale espagnole. La relation avec les pères est totalement rompue. Celui de Jamal Zougam, resté à Tanger, a fini par se remarier. Dans sa petite maison de Ben Dibane, il refuse désormais de parler à la presse. "En fait, raconte une voisine, Jamal n’a repris contact avec lui qu’après le décès de sa deuxième épouse il y a deux ans. C’est Jamal qui subvenait à ses besoins". Le père Chaoui vit, quant à lui, à Barcelone avec cinq de ses fils, d’un deuxième mariage également.
Abdelhamid, beau-frère de Jamal et de Chaoui, est dépassé par ce qui arrive. "Je les ai connus enfants. Aujourd’hui, ce sont des hommes. Jamal a toujours été fort, robuste, c’est le meneur de la famille. Mohamed est plutôt fragile et peureux. Il ne supportera jamais d’être en prison", témoigne-t-il. Les autres membres de la famille éloignée sont unanimes : "Les deux jeunes hommes étaient normaux. Chaque été, ils louaient une maison à la plage et s’amusaient bien lors des fêtes de mariage". Plutôt prévisible de la part de familles qui n’entretiennent que de vagues relations avec leurs proches installés en Espagne. À Madrid comme à Rabat, par contre, Zougam est fiché en tant qu'élément dangereux. Depuis 2000, des rapports officiels font état de ses relations avec des cellules d’Al Qaïda en Europe.

…et un "socios"
La maison des Bakkali (troisième inculpé marocain) se trouve au centre-ville de Tanger. Un coquet appartement niché à l’intérieur d’une cour d’immeuble de style colonial. Le père est accueillant, tout comme les sœurs et les cousins, tous réunis à la maison. La discussion est enclenchée sur fond sonore de journaux télévisés espagnols provenant de la pièce voisine. Depuis l’arrestation de leur fils, les Bakkali collectionnent les cartes de visite des journalistes qui sont passés chez eux. Une bonne trentaine de cartes portat les plus prestigieux logos de la presse internationale. C’est que le cas de Mohamed Bakkali intrigue véritablement. Contrairement à Zougam ou à Chaoui, Bakkali est issu d’une famille de classe moyenne, stable et unie. Le père est marchand de tapis à Tanger depuis 1969, le frère est installé en Hollande et les sœurs chez elles. Tous parlent d’un jeune homme, jovial et fêtard, fervent supporter du Real Madrid (un socios). D’ailleurs, toutes les photos qui circulent le présentent souriant. C’est ensuite un bon élève. Après un parcours scolaire sans faute, Mohamed Bakkali décroche sa licence de physique chimie en 1997. Il décide alors de préparer son DEA à Madrid. En 2000, il passe avec brio l’épreuve théorique et décide d’interrompre ses études pour quelques années. "Je lui envoyais 18.000 DH par trimestre. Il voulait se prendre en main et ouvrir un petit commerce pour financer ses études. Je l’ai aidé à acquérir la boutique de Lavapiès qu’il gérait avec Mohamed Chaoui. Il avait l’intention de reprendre ses études cette année. Il me l’a promis", affirme le père Bakkali. Contrairement à Jamal et à Chaoui, Bakkali n’a jamais coupé les ponts. "Il appelait souvent et venait à chaque occasion ou durant les vacances espagnoles. Le voyage dure 6 heures et coûte 700 DH", explique Zaki Bakkali, cousin de Mohamed.

Pourquoi finalement ?
Voilà donc des profils diamétralement opposés. D’un côté, Jamal et Chaoui, tous deux issus de familles éclatées et ayant un faible niveau d’instruction. De l’autre, Mohamed Bakkali, jeune diplômé et issu de famille relativement aisée. La relation entre les trois ? La boutique de téléphonie que Bakkali et Chaoui gèrent à Lavapiès, quartier chaud de Madrid. Voilà des jeunes qui ont donc traversé le détroit (rêve de plusieurs jeunes Marocains), qui se sont installés en Europe, ont fini par avoir leur propre petite affaire et qui ont quand même, selon les premiers éléments de l’enquête, basculé dans l’extrémisme. La même question s’était posée après les attentats du 11 septembre. Plusieurs pilotes et cerveaux de l’opération étaient bien intégrés dans leurs sociétés d’accueil en Europe ou en Amérique. Contrairement aux attentats de Casablanca, la misère n’explique donc rien.
Selon cet observateur tangérois, il y a d’abord un point essentiel à relever par rapport aux conditions de vie des présumés auteurs des attentats de Madrid. Il explique : "Quand ils viennent de quartiers défavorisés comme B’ni Makada à Tanger, ces immigrés ne sont pas dépaysés pour autant en Espagne. Ils quittent un ghetto pour rejoindre un autre (Lavapiès dans le cas de Madrid) constitué de plusieurs petits ghettos que sont les différents nationalités et parfois les villes d’origines des émigrés. Ce sont les mêmes structures : commerces illicites, de l’électronique accessible à tous, et des mosquées encadrées par des imams qui échappent à tout contrôle. Si on ajoute à cela l’utilisation d’une langue étrangère et donc difficilement contrôlable, une plus grande marge de liberté et d’espace d’expression et une certaine aisance financière plus une situation qui se stabilise, on se rend compte qu’un ghetto maghrébin en Europe est mille fois plus dangereux qu’un quartier mal famé à Casablanca". Bref, selon cet observateur, on décalque la situation marocaine en Europe avec plus d’argent et de liberté. "Une sorte de promotion dans l’insalubrité".
En fait, c’est d’une nouvelle génération d’immigrés qu’il s’agit. À la différence de la première, elle a émigré à la recherche d’un bien-être et non pour des raisons strictement alimentaires. Si en plus, ce minimum alimentaire est acquis, la conjoncture mondiale aidant, on passe à l’idéologie. La formule de Mohamed Tozy est désormais connue : "On ne fait pas la révolution avec le ventre vide".
Finalement, l’Europe doit-elle avoir peur de ses immigrés ? Oui, mais pas que des Marocains. Dans sa stratégie, Al Qaïda s’appuie généralement, pour ses cellules en Europe, sur les émigrés musulmans. Il n'y a donc pas de mystère à ce qu’autant de Marocains soient impliqués dans les attentats de Madrid, puisque c’est l’une des populations arabes et musulmanes les mieux implantées dans le pays. Pareil pour les autres communautés installées dans d’autres pays. En attendant, c’est l’exception marocaine qui en (re) prend un sacré coup.


Excuses


Sur la banque d'images de l'Agence France Presse, le Syrien Imad Eddine Yarkas alias Abou Dahdah (à droite), chef présumé d'une cellule espagnole d'Al Qaïda, a été présenté jeudi 18 mars dernier comme étant… Jamal Zougam. Nous avions publié cette photo, sans savoir

qu'il s'agissait d'une erreur. La première photo officielle de Zougam (à gauche) n'a, en effet, été diffusée que le lendemain et l'erreur rectifiée par l'AFP. Trop tard, nous étions déjà sous presse. Toutes nos excuses à nos lecteurs.



Tanger : Fabrique de terroristes ?

Depuis le 11 mars, Tanger s’est, sans le faire exprès, retrouvé sous les projecteurs. Très vite, on a commencé à parler de la filière tangéroise, à faire de flous parallèles entre les attentats de Madrid et les prêches enflammés de Fizazi. Les quartiers défavorisés, comme après le 16 mai à Casablanca, ont été pris d’assaut par des journalistes venus du monde entier. L’islamisme marocain refaisait encore une fois l’actualité. Rappelons-nous, l’enquête post-16 mai a abouti à l’arrestation à Tanger de plusieurs radicaux dont Robert Pierre, Fizazi et autres. Plusieurs Marocains impliqués dans les attentats de Madrid sont également originaires de la ville du détroit. Cela fait beaucoup et pousse à poser la question : pourquoi Tanger ? Pour deux raisons, essentielles. D’abord, la proximité géographique. L’Europe est à quelques kilomètres. Ensuite, l’existence à Tanger de réseaux flous en tout genre. Contrebande, trafic de drogue, émigration clandestine. La région est donc une véritable passoire. Puis, il y a la précarité qui touche les quartiers périphériques comme B’ni Makada. Des quartiers difficiles, incontrôlables. Nés dans l’anarchie au milieu des années 70, ils ont fini par concentrer toutes les couches défavorisées issues de l’exode. Le taux de criminalité y est relativement élevé. Ce qui pousse Jamal Amiar, directeur de publication des Nouvelles du Nord à considérer que "de telles actions sont d’abord le signe d’échec des politiques sociales du pays émetteur".
 
 
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