Hommage : Ainsi était Fama
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Calligraphie réalisée en 1819, représentant la civilisation
arabo-islamique (Photo AFP)
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Peu de vies se transforment en destin. C'est pourtant ce qui est arrivé à une simple paysanne, devenue à force de rigueur et de prestance, un symbole de toutes les résistances. Par Laetitia Grotti
Discrètement, elle s'est éteinte la veille du printemps et de la Journée internationale de la poésie. Tout un symbole pour celle qui en incarnait tant. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard s'ils étaient si nombreux à se recueillir, samedi dernier, jour de son enterrement. Près de huit cents personnes ont ainsi fait le déplacement pour rendre un dernier hommage à celle qui fut, pour certains un compagnon d'armes de la résistance, pour d'autres un soutien indéfectible aux familles des victimes des années les plus noires du régime de Hassan II. Les militantes |
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féminines en avaient fait le symbole de leur lutte, tandis que toute sa vie elle incarnera, au sein des partis auxquels elle a appartenu (Istiqlal, UNFP puis USFP avant de rejoindre finalement sa dernière famille, le PADS), l'indéfectibilité des valeurs de gauche.
Fatema Azaïr, dite Fama, était pour tous la "Mamma". Mais une mamma d'un genre unique. "Le cumul de son expérience avait façonné son imaginaire, dira ainsi Me Alami, qui l'avait côtoyé ces dernières années, mais un imaginaire qui lui faisait utiliser d'autres mots que ceux de nos mères. Tandis qu'elles avaient vécu cloisonnées entre quatre murs, Fama n'a jamais eu la vie d'une femme qui cherche sa liberté. Elle était libre".
Fama, cette femme du début du siècle dernier, a toujours refusé de se marier. Récusant l'autorité de ceux qu'elle appelait tendrement ces "khaïs" (frères) : "Vous, les hommes êtes autoritaires et moi, je refuse d'être enfermée", répondait-elle souvent quand la question lui était posée. Libre de toutes attaches conjugales, elle a également vécu, libérée de toutes entraves matérielles. Jusqu'à l'année dernière, Fama n'a jamais eu de maison. "Elle vivait à droite, à gauche. Trois jours chez l'un, deux jours chez l'autre. Elle était très proche de 3 ou 4 familles chez qui elle laissait quelques affaires. Elle avait un petit sac, le même depuis des années, dans lequel elle avait ses petits vêtements et son pyjama. D'ailleurs elle disait toujours : "Ma djellaba est ma maison".
Aurait-elle pris pour modèle cet oncle paternel, lieutenant d'Abdelkrim lors de la guerre du Rif ? Faut-il chercher dans la répression franquiste, qui a massacré une grande partie des membres de sa tribu et fait exécuter deux de ses oncles, une des origines de sa rébellion constante face au joug ? Quel qu'il soit. Celui du mari, du Protectorat, du conformisme de la société, des habitudes. Si elle n'est malheureusement plus là pour nous le dire, ce vécu aura assurément imprimé sa personnalité. Comme la seule école qu'elle ait jamais fréquenté, celle de la résistance. "Elle s'est forgée, formée, elle s'est donnée une personnalité très forte au contact des indépendantistes", avance le docteur Abdelkrim Manouzi, qui l'a connue dès son plus jeune âge.
Si l'on en croit la légende, cette Chaounie, née en pleine république du Rif, aurait rejoint les rangs de l'Armée de libération nationale (ALN), après s'être enfuie le jour de ses noces. Peu après, on suit successivement sa trace à Tétouan puis à Nador. L'une était l'un des hauts centres politiques de la résistance du Nord, quand l'autre était l'une des bases arrières des opérations armées. Mohamed Bensaïd Ait Idder, à l'époque commandant en chef de l'ALN zone sud, ne l'a connue qu'en 1956 : "Je sais qu'avant elle était à Tétouan, où elle travaillait au consulat espagnol. Mais très vite, elle va être recherchée par les autorités ibériques pour avoir subtilisé un pistolet. Elle s'est alors réfugiée au siège des résistants de l'ALN. Je ne sais pas si elle a jamais rejoint le maquis mais ce qui est sûr, c'est qu'elle est longtemps restée à Nador où il y avait de nombreuses actions armées". Najet Razi, membre de l'AMDF et très proche de Fama, ajoute qu'elle "n'a jamais eu le rôle classique dévolu aux femmes dans le milieu de la résistance. Généralement, ces dernières aidaient les hommes, les cachaient, leur faisaient la cuisine
Elle, apportait des armes, organisait des opérations. Elle résistait". Au sens plein du terme. Lorsqu'elle arrive à Casablanca, peu après la proclamation de l'indépendance, elle est hébergée par la famille Ouardani, l'un des bastions de la résistance, où l'on pouvait croiser, pour ne citer que les plus célèbres, Mohamed Zerktouni ou encore Brahim Roudani. En toute logique, on la retrouve membre fondatrice de l'UNFP puis de l'USFP. Pour Mohamed Bensaïd, Fama fut acceptée de tous car elle n'avait aucune ambition personnelle, aucune soif de pouvoir susceptible de gêner quiconque. "De plus, elle était toujours volontaire, toujours partante et c'était une femme sur laquelle on pouvait compter". Comme ce jour où, dans les années 60, elle se fait arrêter alors qu'elle devait distribuer des tracts avec deux amis. Ce qui la tracasse alors ? Non pas l'arrestation - elle en avait connu d'autres sous l'occupation - mais le fait de ne pas pouvoir faire sa distribution. Que décide-t-elle ? Tout simplement de les lâcher à partir de la stafette. Ainsi, sur tout le trajet la menant au commissariat, de menus tracts s'envoleront de la camionnette de police. Sauf qu'elle jettera le dernier devant le commissariat. La tête du policier lorsqu'il regarde derrière lui et aperçoit la rue recouverte de tracts ! "On t'a arrêtée parce que tu distribuais des tracts et maintenant c'est nous qui t'aidons à le faire", lui rugit-il alors en plein visage avant de la tabasser. Elle n'en a cure. Elle sait qu'elle sera bientôt relâchée - ce qui est le cas - et qu'elle a mené à bien sa mission. Et bien des années plus tard, quand elle raconte cette anecdote à ses proches, c'est toujours dans un grand éclat de rire.
Pour Fouad Abdelmoumni, "elle avait le sens militant plus que politique". Ce qui explique sans aucun doute qu'elle gardera, sa vie durant, ses idéaux de jeunesse chevillés au corps et qu'elle mènera la vie dure à tous les leaders de gauche qu'elle a côtoyés. Leur rappelant, à la moindre occasion, au moindre soupçon de compromission à venir, les valeurs pour lesquelles ils s'étaient battus, celles qui avaient cimentées leur engagement premier. Mohamed Bensaïd confiait ainsi à un proche lors de son enterrement : "Elle était toujours plus à gauche que nous tous". Aux dires de tous ses proches, cette républicaine convaincue fut toujours dans l'opposition, se radicalisant avec l'âge.
Son fait d'armes, celui qui plus que tout autre forgera son aura : sa présence constante, son soutien indéfectible aux détenus politiques de la décennie 70. "Elle a pris publiquement notre parti à une époque où personne n'aurait osé le faire", justifie F. Abdelmoumni. Pour Abdelkrim Manouzi, dont 18 membres de sa famille furent enlevés, exécutés ou détenus au secret, "il faut se rappeler ce que signifiait avoir un détenu politique dans sa famille. Le système faisait tout pour nous isoler, les gens changeaient de trottoir quand ils nous croisaient. Après le drame personnel, nous étions marqués au fer rouge. Elle venait nous voir au su et au vu de tous, elle apportait la sécurité au sein du foyer, le soutien qu'on avait perdu". Le docteur Omar Jbiha, qui fit sa connaissance en 1974, rappelle ainsi que nombre de familles l'ont vue, avec son petit panier, faire le tour des cellules à la prison civile de Ghbila à Casablanca et plus tard à la prison centrale de Kénitra. Outre la chaleur et le réconfort qu'elle apportait, "elle redonnait courage grâce à ses mots simples, son franc-parler. Elle répétait sans cesse qu'il ne fallait pas se lamenter, qu'il ne fallait pas pleurer, mais au contraire persévérer. Quand on boxe, il est normal de recevoir des coups, se plaisait elle à dire". Mais beaucoup de détenus politiques n'ont appris qu'après leur libération le rôle qu'elle avait joué auprès de leurs proches, tant moralement que financièrement. Car Fama, forte de ses connaissances multiples, n'hésitait pas à organiser des collectes pour les enfants des martyrs ou des détenus politiques. Elle se débrouillait de l'argent pour leurs études. Quand Omar Jbiha rencontre en 1977 le bâtonnier Naciri, alors directeur de l'Institut Khattabi, celui-ci lui apprend que le tiers des enfants scolarisés chez lui le sont grâce à Fama, qui a obtenu la gratuité des cours. D'autres jeunes partiront en Algérie ou dans d'autres pays socialistes suivre des études de médecine, de pharmacie ou encore de journalisme
toujours grâce à Fama. Cet attachement viscéral à l'éducation, cette conscience aiguë de son importance dans le développement d'un individu, s'explique par la privation dont elle avait tant souffert. "Elle ne cessait de dire que cela lui manquait beaucoup, raconte le Dr. Jbiha, elle en voulait un peu à ceux qu'elle avait connus jeune de n'avoir jamais fait aucun effort pour la sortir de son analphabétisme et la rendre lettrée". Quand, dans les années 70, d'autres lui proposent, il est trop tard. "Je n'ai plus le temps, je préfère concentrer mes efforts ailleurs", dit-elle simplement. Mais ce que la vie lui a refusé, elle veut l'offrir à d'autres. Or, "elle connaissait beaucoup de monde, dans tous les milieux et personne n'aurait pu lui refuser quoique ce soit", ajoute notre médecin. Ce que confirme le Dr. Manouzi : "Elle avait un petit carnet, très vieux, qui ne la quittait jamais et dans lequel elle avait les téléphones d'un nombre impressionnant de personne, dont tous les directs des responsables de gauche".
Sa sincérité faisait sa force. Sa force, sa crédibilité. Notamment auprès des jeunes, dont elle sera toujours proche, qu'elle aura constamment à cur de défendre. Ainsi ce jour où, au début de la décennie 80, les dirigeants de la section casablancaise de l'USFP excluent certains protestataires de la Chabiba. Invectives après invectives, elle les harcèle : "Les jeunes ont le droit de s'exprimer. N'oubliez pas que vous aussi avez été jeunes et vous disiez la même chose". Pour que le message soit clair, elle ira jusqu'à mettre son départ dans la balance. Parole qu'elle accompagnera du geste, après que ces dirigeants locaux - et en dépit de la stupeur première d'un Bouabid apprenant leur intention : "Vous ne pouvez pas vous passer d'une femme comme elle" - eurent décidé de maintenir leur décision. Mais non sans leur lancer d'un ton rageur : "Vous pouvez ôter les photos de Ben Barka et des autres martyrs et les remplacer par celles de strip-teaseuses, vous n'avez plus rien à voir avec leur combat". Ainsi était Fama. Fidèle à elle-même. Aux valeurs fondatrices. Tel un chêne inflexible, indestructible. Comme le jour du retour de la famille Ben Barka, le 27 novembre 1999. Le gouvernement Youssoufi, celui de l'alternance démocratique est là au grand complet. Fama aussi. Et elle en profitera pour fustiger, dans son franc parler usuel, un Fathallah Oualalou, alors tout puissant ministre des Finances : "Vous ne faites rien, vous vous êtes compromis dans une alternance qui ne mène à rien". Pour beaucoup, Fama était celle qui disait tout haut ce que tous pensaient tout bas.
Et sa vie parlait pour elle. C'est peut-être pour ça qu'elle s'est toujours refusée à lui rendre la pareille. D'autres ont bien tenté de la sortir de l'ombre derrière laquelle elle se plaisait tant à vivre. Non sans se frotter à "une humilité qu'elle gérait avec la plus grande dignité", lance Me Abderrahim Berrada. Quand les militantes de l'Association marocaine des droits des femmes (AMDF) pensent à donner le nom de ce "mythe" au centre d'écoutes qu'elles veulent lancer, il leur faudra passer par l'intermédiaire du Dr. Jbiha pour convaincre Fama d'accepter. "Elle ne voulait jamais se mettre en avant, ça ne l'intéressait pas. Mais elle a finalement été convaincue du projet, elle qui avait toujours lutté pour les droits des femmes. Alors elle nous a adoptées et elle assistait à toutes nos activités principales", raconte Najet Razi, devenue très proche de celle qui, étudiante, l'avait "fascinée".
Fama n'était pas une sainte, juste une femme emplie d'humanité. Mais d'une humanité convaincue que "les droits ne se donnent pas, ils s'arrachent". Ainsi était Fama
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