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Toutes les photos de ce sujet ont
été tirées du livre-photos Les
Marocains, de Daoud Aoulad-Syad ;
Éd Contrejour/Belvisi, 1989.
Il fut un temps où l’arrivée d’une fête foraine dans une ville était un jour de fête. Aujourd’hui, les fêtes foraines se meurent à petit feu et les forains, ces gitans marocains, sont une espèce en voie de disparition. Par Maria Daïf


Casablanca est pleine de surprises. Il n’y a plus de fêtes foraines, nous a-t-on répondu, la ville s’est agrandie, les constructions ont poussé partout et il y a moins de terrains vagues où les forains peuvent s’installer. Pourtant, il a suffi de faire un tour dans la ville pour trouver dans presque
chaque quartier populaire une fête foraine : à Sidi Bernoussi, à Hay Mohammadi, à Qoreaâ comme à Sidi Moumen. Mais la fête foraine d’aujourd’hui, "la foire" comme on dit chez nous, est-elle la même que celle d’hier ? À la question, les forains répondent d’un "non" nostalgique. À la même question, Khemaies El May, concentré sur une partie de mini-foot, sourit d’abord puis d’un hochement de tête qui en dit long confirme : "Plus rien n’est comme avant".
Ce Tunisien d’origine, amoureux du Maroc, qui parle un mélange des dialectes de sa terre d’origine et de sa terre d’accueil "au point qu’on me prend pour un Algérien", gère la fête foraine El Wafa depuis déjà 20 ans. Même si ses premières amours, c’est le cirque, précise-t-il. Ce cinquantenaire a pendant de longues années, travaillé pour le fameux cirque Amar et sillonné les routes entre Alger, Casablanca et Tunis : "Non, je n’étais pas artiste, dit-il avec une pointe de regret, j’étais le chef. C’est moi qui gérait le cirque". Quand, pour des raisons familiales, le propriétaire du cirque Amar décide de tout arrêter et de rentrer en France, El May, lui, ne rentre pas en Tunisie et croise sur son chemin la fête foraine El Wafa, qui existait déjà depuis une vingtaine d’années : "C’est un peu la même chose qu’un cirque, les gens viennent pour s’amuser". Aujourd’hui, il est encore le chef et c’est ainsi que l’appellent la quinzaine de forains d’El Wafa, "des gars de Casablanca, de Settat, de Meknès".
El May, les mains dans la poche, s’arrête devant chaque attraction de sa "foire". Devant le canon - le lancer de poids sur une rail -, le petit train, les voitures tamponneuses, la grande roue : "Avec ce matériel, on ne peut plus concurrencer les nouveaux parcs d’attraction qui ont quelque part tué notre métier. Ils ont les moyens d’importer une logistique qui coûte très cher, pas nous". Pourtant, la plupart des fêtes foraines ont été obligées de se plier à la nouvelle donne et d'acquérir des attractions plus modernes : "La grande roue par exemple, qui ne fait pas partie des attractions traditionnelles d’une fête foraine". C’est ce qui plaît aujourd’hui aux enfants. Même ceux-là, dans les villes, ne fréquentent plus les fêtes foraines comme avant. Avant, un enfant pouvait venir seul, après la classe et rester toute l’après-midi à passer d’un jeu à l’autre : "Plus maintenant. À cause de l’insécurité, les parents ne laissent plus leurs enfants sortir seuls. Quand ils les accompagnent, c’est pour une demi-heure". Dans le rural, c’est pourtant différent : "Tout le monde se connaît, et les enfants ont plus de libertés". Quant aux adultes, premier public des fêtes foraines, ils n’y viennent plus du tout. D’ailleurs, toutes les attractions traditionnelles qui leur étaient réservées ne fonctionnent plus : plus de spectacles de théâtre, plus de conteurs, plus de musiciens, plus de moto de la mort et surtout plus de "souirti", la tambola qui jadis était le clou des fêtes foraines. À El Wafa, on n’entendra point de "Arrrrbah !" (qui veut gagner ?). À El Wafa, on n’entend plus rien, à part le bruit du générateur d’électricité. L’endroit ressemble à un cimetière de vieilleries. Pourtant, le stand "souirti" est là : "On l’appelle la mariée. On en trouve dans toutes les fêtes foraines. La mariée ne sert à rien, sauf à rappeler de belles années". Même en été, pendant le mois de Ramadan ou les fêtes religieuses, quand la vie reprend à El Wafa, plus personne ne regarde la mariée : "Maintenant, c’est la grande roue qui est le clou des fêtes foraines". Quant à la moto de la mort, à El Wafa, on ne la voit nulle part : "Tout est rangé, derrière. Le cascadeur est parti à Fqih Bensaleh. Là-bas, il peut encore travailler". Depuis six mois, la fête foraine n’a pas levé l’ancre : "On profite de ce moment de l’année pour faire des réparations. L’été approche, on va certainement aller sur une plage, dans le Nord". On a du mal à croire que l’été arrivé, tout sera démonté. La roue semble être fixée à terre et tout semble être là depuis des siècles : "Nous avons nos propres camions et à nous tous - ils sont une quinzaine -, on parvient à tout ranger en deux jours". Tous vont, une fois de plus, sillonner les routes, laisser leurs familles, pour ceux qui en ont. Ahmed, "videur" depuis sept ans (il est là pour régler à l’amiable les disputes qui peuvent éclater entre les clients) raconte : "Je suis marié et j’ai des enfants. Ma femme est habituée à me voir une fois tous les deux ou trois mois". Ahmed, comme les autres, est un "nomade" depuis toujours, habitué à ne pas s’attacher aux lieux : "Nous sommes les gitans du Maroc. Nous constituons une famille à nous tous". Quand le regard embrasse les "pièces" (les attractions dans le langage des forains) de la fête foraine, une chose saute aux yeux : tout est coloré, sur chaque bout de métal ou de bois, figurent des dessins rouge, bleu, vert, jaune, et derrière le stand des voitures tamponneuses, une roulotte rappelle étrangement celles des gitans : "Ceux qui ne louent pas une maison ou une chambre d’hôtel l’aménagent et y habitent pendant plusieurs mois. Le temps que l’on reprenne la route". On se rend compte, enfin, que chaque attraction est une pièce de musée, qui risque - si demain, pour survivre, El Wafa acquiert un stand de voitures tamponneuses flambant neuf ou une nouvelle grande roue - de tomber en désuétude. Restera, peut-être, la mariée, pour rappeler le temps des gitans marocains.



Clin d'œil : Le monde de Daoud

"Les fêtes foraines, c’est mon univers", se contentera de dire Daoud Aoulad-Syad et laissera parler pour lui son travail. Photographe et réalisateur, il a consacré aux fêtes foraines une série de photos et un film, Adieu forain, dans lequel Abdellah Didane joue le rôle principal : "Je jouais le rôle de Rabiaâ, un travesti dans une fête foraine. Le personnage du travesti dans toutes les fêtes foraines est principal. Il est protégé par tous. Il fait partie des dernières attractions qui perdurent, comme la moto de la mort. Pour faire le film, j’ai dû vivre pendant 20 jours dans une foire. C’est vraiment un monde à part. Une sorte de royaume qui répond à des règles très particulières, qui a son roi et ses ministres. C’est triste, surtout dans les villes. Et même dans le rural, le vrai public ce sont surtout les vieux. Les plus jeunes, eux, préfèrent tout ce qui est électrique, voitures tamponneuses ou grande roue. C’est pour cela que Daoud a fait ce film. Pour montrer une partie de notre culture en voie de disparition".

 
 
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