Société : Une tombe, ça se monnaie
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Aucune enseigne, juste une porte anonyme
Derrière, une légende,
celle que Malika cultive depuis
plus de 30 ans
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Pourquoi des Marocains sont-ils prêts à payer le prix fort pour se construire des mausolées dans les cimetières ? Explications dun phénomène socioculturel de plus en plus courant, où les caveaux deviennent sujets à la spéculation. Par Chadwane Bensalmia
N ous sommes tous égaux dans la mort, paraît-il. Mais pas dans l'inhumation. Dans bien des cortèges mortuaires, on entend des phrases du genre : "Il a été noblement enterré. Lhaj foulane, que Dieu le garde, nous a généreusement donné une tombe dans son caveau", ou encore : "Heureusement, le |
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défunt avait acheté un lopin de terre dans tel cimetière".
La ville, Casablanca. Le lieu, cimetière des Chouhada. Officiellement saturé depuis 1994, le site continue de recevoir des dépouilles. Les défunts, désormais privilégiés car enterrés dans le plus "prestigieux" cimetière de la ville, explique-t-on, "avaient eu lintelligence danticiper cette saturation en acquérant des terrains sur le site". Dautres nont pas eu ce réflexe, mais ont eu un parent au sein de la préfecture qui leur a ouvert les portes fermées. Et la pratique nest pas un apanage de la métropole. À Rabat, Marrakech, Meknès et ailleurs, chaque ville a son cimetière haut standing. Dans chaque ville, les gens sont prêts à remuer ciel et terre pour sy trouver une place. Quelques mètres carrés quon emmure, quon revêt, avec du marbre, du beau carrelage, qu'on égaie avec un peu de verdure et on marque le tout du "sceau de la famille".
La ruée vers lau-delà
Pendant les années dexploitation, les cimetières étant gérés par les communes, labsurde est passé sous silence car chacun peut prétendre à son petit territoire mortuaire, pour pas grand chose. Le lopin de terre équivalant à une tombe est cédé par la commune des Roches noires - responsable du cimetière des Chouhada, en loccurrence - pour la modique somme de 50 DH. La fourchette des prix de cession tourne autour des mêmes tarifs dans tous les cimetières du pays. Pudeur religieuse oblige. Naturellement, les transactions se font en gros. On en achète cinq, dix, peut-être même plus quand on en a les moyens, question de maintenir la cohésion familiale dans lau-delà. Et puis pour rendre les visites posthumes moins contraignantes. Au lieu de courir les cimetières un vendredi, on réunit les morts sous un seul sol et la perspective de la visite est alors facile pour les vivants. Cest du moins largument avancé à chaque fois. Pourtant, cette ruée nest valable que pour certains cimetières, les plus "nobles" dentre eux. Quelques fois, lacquisition fait lobjet de négociations pour le moins singulières, comme nous le confie Zahra, employée dans le service concerné de la commune des Roches noires : "Je me souviens quun homme, venu pour acheter un lot, nous avait fait toute une scène parce quon lui avait attribué une parcelle située dans le centre du cimetière. Il exigeait quon la lui échange contre une seconde se trouvant dans un coin", avant de conclure cyniquement : "Peut-être voulait-il un emplacement bien ensoleillé ?". Des histoires toutes aussi abracadabrantes les unes que les autres. Certains iront jusquà recourir à des interventions pour avoir le privilège de choisir. Résultat, la mort devient objet de spéculation. Et plus le cimetière se fait ancien, plus lintérêt "immobilier" quon lui porte grandit. Le tombeau, qui se vendait à 50 DH, peut en valoir 25.000 dès lors quil passe entre les mains des particuliers. Et les nouveaux acheteurs ne sen défendent pas, en prétextant vouloir offrir un enterrement digne aux leurs. Le business est très rentable, dautant quen plus des fameux spéculateurs, une nouvelle forme dintermédiation apparaît.
Sociologie de la mort
Légalement, dès lors que les cimetières sont fermés au public, leur gestion passe des mains de la commune à la préfecture. Cette dernière est alors seule habilitée à octroyer des permis dinhumer de façon exceptionnelle et pour des morts méritant un traitement de faveur. Lesquels peuvent aussi être obtenus au moyen de passe-droits. Et ladite égalité est oubliée, cédant la place à une "sacralisation" de lindividu ou plus correctement du corps. "Il y a plusieurs niveaux, aussi complexes les uns que les autres dappréhender cette attitude. Cest dabord la symbolique. Certains cimetières sont prisés du fait de leur charge émotionnelle et historique. Cest notamment le cas de Chouhada à Casablanca, qui a été le cimetière des résistants de la ville. Dans un pays comme le nôtre, où les résistants ont eu droit à très peu de reconnaissance, cest en quelques sorte leur seule consolation, leur récompense. Cela est à la limite compréhensible. Ensuite, il y a toute une dimension psychosociologique liée, entre autres, à la peur de lanonymat puis au besoin dappartenance", analyse lanthropologue Jamal Khalil. Et qui dit anonymat dit oubli. Le besoin de prolonger son existence matérielle est une manière de forcer les autres à se souvenir de soi, mais également de marquer sa différence du commun des mortels : "Là-dessus intervient une donnée socio-culturelle déterminante qui nous ramène à la culture des marabouts, à la notion du saint dans notre référentiel culturel. Si je me construis un espace et que je le fixe, je marque en quelque sorte une présence divine", poursuit lanthropologue. La conclusion semble difficile à intégrer. Cependant, il suffit dun petit tour dans lune de ces stations mortuaires pour y adhérer. Au milieu de stèles anonymes, discrètes, oubliées, des mini-mausolées sont érigés. Difficile de résister à lenvie de sy arrêter. Si ce nest que par curiosité, question de savoir qui y gît. Dailleurs, il suffit de poser la question à lun des mendiants qui occupent les cimetières pour avoir la réponse. Ils en connaissent les noms par cur. Et lon ne dira pas le caveau de Untel, mais le caveau de la famille Untel. Souvent aussi, les inscriptions stellaires commencent par "chérif" ou "moulay". "Au Maroc, lorigine sociale est souvent plus importante que le rang social. Au bout de cinq minutes de discussion avec un inconnu, on en est vite arrivé à parler de ses aïeux. Il y a donc aussi ce besoin de marquer son lien avec ses ancêtres mais ce nest certainement pas le paramètre majeur", nous dit lanthropologue.
Résistance culturelle, mais peut-être aussi paradoxe religieux ? "À vrai dire, cette relation "animiste" avec la tombe nexiste pas dans les religions monothéistes. Cest une survivance païenne. Le reste dautres croyances qui ont prévalu par le passé où le corps ne pouvait être dissocié de lâme", précise J.Khalil. Cette opposition avec lidéologie religieuse est pourtant rarement relevée. Dans un pays où le drapeau de la religion est brandi à chaque impasse, la loi demeure drôlement frileuse lorsquil sagit de son niveau suprême de sacralité. Dans les textes, le ministère des Habous, représenté régionalement par des nadarate (délégations), gère le volet religieux de lexistence des cimetières. Concrètement, cela se résume à distribuer les consignes sur les sujets des prêches, tenus dans la mosquée affiliée au cimetière, si mosquée il y a. Quelques fois, aussi, lorsque des incidents de profanation de tombes sont enregistrés, la nadara se charge de prévenir le conservateur du cimetière. Son rôle sarrête là. Le conservateur, lui, cest le fonctionnaire de la commune, en poste sur le site. Et sa fonction consiste en grande partie à tenir les archives du cimetière. La gestion financière, elle, est du ressort de la commune, puis de la préfecture quand la passation des pouvoirs est faite, après fermeture du site.
Pour être plus cohérent avec les préceptes religieux et avec la notion de légalité dans la mort, le conseil des ouléma avait, il y a quelques années, décrété que les tombes devenaient des "biens Habous" (biens placés sous la tutelle du ministère des Habous et des Affaires islamiques), à partir du moment où elles étaient occupées. Autrement dit, on protège le corps gisant sous la tombe. Certes, cela paraît normal. Néanmoins, cette disposition ne rège en rien le problème. Et ce commerce de la mort continue, dautant quon commence déjà à souffrir dune crise de cimetières. |
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