L'histoire trouble du journal du Palais
Le cas Le Matin
C'est un communiqué tout ce qu'il y a de plus officiel. Pourtant, il précise que la cession du groupe Maroc Soir à Othman El Oumeïr s'est faite "en totale concertation avec les pouvoirs publics". Doux euphémisme
Même dans la plus épaisse des langues de bois, on ne cherche plus à cacher que Le Matin est le journal du Palais, et que rien de ce qui le concerne ne saurait être décidé en dehors du Palais. Voilà pourquoi le destin de ce journal privé, finalement, est une affaire publique. Et son changement de propriétaire une affaire d'État.
Pendant près de 30 ans, les fameux éditoriaux de feu le "ministre d'État sans portefeuille", Moulay Ahmed Alaoui, donnaient quotidiennement le "la" de la pensée royale. C'est à lui qu'on doit l'impérissable "Que Dieu Le Glorifie", ainsi que cette manie de fourrer des majuscules partout - une pathologie aujourd'hui largement partagée par les Marocains. En avril 2001, |
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| prenant en charge Le Matin, Driss Jettou lui avait assigné la mission suivante : "promouvoir l'Image de Sa Majesté le Roi et celle de la Famille Royale" (6 majuscules). Pourquoi pas, au fond ? Un journal peut soutenir qui il veut, c'est sa liberté. Mais les normes internationales en la matière stipulent que pour séduire un lectorat, on est censé argumenter. Ne pas se contenter d'écrire que la dynastie alaouite est prodigieuse, mais tenter d'expliquer pourquoi, de raisonner. Si c'est là la nouvelle mission de Othman El Oumeïr (Mohammed VI ne lui a-t-il pas enjoint de "moderniser l'image de la monarchie" ?)
alors nos vux de succès les plus chaleureux.
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D'un Othman à l'autre
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Benjelloun (g.) et El Oumeïr
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C'est Benjelloun qui a sauvé Maroc Soir du désastre. Mais c'est El Oumeïr qui en cueille aujourd'hui les dividendes. Comment, pourquoi, combien ? Par Ahmed R. Benchemsi
Othman El Oumeïr, nouveau propriétaire du groupe Maroc Soir (Le Matin, Assahra, La Mañana), est un professionnel reconnu : c'est sous ses auspices qu'Asharq al Awsat, outil poussiéreux de la dynastie des Saoud, s'est transformé en un grand quotidien panarabe vendu dans le monde entier. Mais Othman El Oumeïr est aussi un ressortissant saoudien. Or l'article 12 du code de la |
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presse est clair : "Tous les propriétaires (
) de publications éditées au Maroc doivent être de nationalité marocaine". Au sujet de cet évident passe-droit, le nouveau patron du Matin ne cherche même pas à être convaincant. "Je connais bien le Maroc depuis longtemps, je ne suis pas si étranger que cela", a-t-il déclaré, charmeur, à quelques journalistes qu'il invitait à un luxueux déjeuner, mardi dernier. Cela fait longtemps que la presse marocaine a besoin de s'ouvrir aux capitaux internationaux. Ce n'est qu'à ce prix qu'elle pourra vraiment se professionnaliser. Le nouveau champion du Palais a donc été choisi pour la bonne cause. Mais quand même au mépris de la loi, aussi poussiéreuse et anachronique soit-elle.
Gestion chaotique
Le mépris de la loi est une vieille habitude chez Maroc Soir. Pendant 30 ans, le groupe de presse n'a pas payé ses impôts et cotisations sociales sans être inquiété le moins du monde - protection royale oblige. Sous la direction de Abdelhafid Rouissi (1993-2001), la gabegie financière a atteint des sommets vertigineux. Des comptables qui emportent la caisse, des directeurs qui font fortune en quelques mois au point d'acheter un hypermarché (!), des détournements de fonds à grande échelle, des dizaines de millions de dirhams de fausses factures pour "créer du chiffre", une imprimerie qu'on remet en marche après l'heure pour produire et écouler frauduleusement des exemplaires supplémentaires du journal, un système de distribution opaque nourrissant une foule de baronnets locaux
Bref, un cauchemar. Publiant une enquête intitulée "Maroc Soir, histoire d'un grand mensonge", le magazine Économie & Entreprises a affirmé que pour la seule année 1994, 4 bilans différents ont été dressés. Le premier faisait ressortir un bénéfice net de 2,8 millions de dirhams (MDH), le dernier en déclarait
7 fois plus ! "Les directeurs me demandaient souvent de leur sortir de grosses sommes en billets, sans aucun justificatif. Au bout d'un moment, j'ai commencé à me servir moi-même. Personne ne contrôlait plus rien, on avait presque l'impression que c'était normal", nous a déclaré un ancien comptable de Maroc Soir. Juste avant son rachat par Othman Benjelloun, les dettes du groupe étaient estimées, selon les journaux qui rapportaient des bruits de couloir, entre 100 et 140 MDH. Sans parler de la dette envers le fisc qui se montait en 2001, d'après Économie & Entreprises, à "232 MDH, dont 117 en principal". L'ambiance dans le groupe n'était pas moins joyeuse. Fin 1998, plusieurs lettres anonymes circulent, listant avec un grand luxe de détails tous les biens acquis par les directeurs indélicats, ainsi que les sommes qu'ils ont détournées. Pour faire bonne mesure, on fait circuler des photocopies de documents comptables et même
la facture d'un bateau acheté par Madame Rouissi !
Après la mort de Hassan II et le limogeage de Driss Basri, la famille Alaoui cherche à céder le groupe qui, pour être surendetté, n'en a pas moins un énorme potentiel (Le Matin réalise encore, de loin, les plus grosses recettes publicitaires du marché). Elle le propose d'abord à Karim Lamrani. Sans succès : trop d'argent à dépenser et trop de politique à faire. Même milliardaire et ancien Premier ministre, Lamrani est out depuis au moins 10 ans. Dans le sérail royal, on commence alors à s'agiter. Le conseiller André Azoulay prend langue avec Le Figaro, qui hésitera quelques mois avant de renoncer : trop compliqué, trop maroco-marocain. Le groupe Éco-médias (L'Économiste, Assabah) est également contacté, d'abord par Driss Jettou, homme de confiance du roi (il gère sa fortune privée), puis par Azoulay. Les discussions durent 4 à 5 mois, mais Eco-médias n'a pas les reins suffisamment solides. Abdelmounaïm Dilami, son PDG, raconte : "Nous n'étions prêts à reprendre que les actifs du groupe, dont la valeur, que nous avions fait estimer de l'extérieur par le cabinet CFG, était d'environ 200 MDH. Le passif était trop lourd et difficile à gérer pour nous. Trop de négociations en vue avec les impôts".
Benjelloun le sauveur
Alors même que Dilami continue à y croire, le scénario Othman Benjelloun fait son chemin. Il est multimilliardaire et sa banque est le plus gros créancier de Maroc Soir. Surtout, en cette année 2001, le banquier des banquiers cherche toujours ses marques avec le nouveau roi qui a fait preuve à son égard, jusque-là, d'une certaine distance. Ayant développé sa fortune à l'ombre de Hassan II, Benjelloun a mortellement besoin de l'onction de son fils pour pérenniser ses affaires et son influence. Racheter Maroc Soir et l'assainir, tout en continuant de chanter la gloire de la famille royale tous les jours à la Une, serait assurément un beau "service" à rendre au Palais. Mais le Palais n'est pas si sûr de vouloir de l'aide de Benjelloun. En avril 2001, Driss Jettou est désigné par le roi pour auditer le groupe de presse. Le futur Premier ministre fait appel aux deux plus grands cabinets d'audit de la place, KPMG et Barzilaï, tandis que Rouissi se fait tout petit. Mais il garde apparemment des atouts dans sa manche, puisqu'il ne sera officiellement remercié que 10 mois plus tard, une indemnité de 2 MDH en prime. Manifestement, le Palais ne veut pas de déballage. Il faut maintenant combler le trou gigantesque révélé par l'audit et, finalement, on demande ce fameux "coup de main" à Othman Benjelloun. Qui s'exécute sans coup férir, ravi. Après avoir rencontré le ministre des finances et le trésorier général du royaume, Benjelloun obtient, de source interne, qu'au moins 150 MDH soient effacés de l'ardoise fiscale du groupe. 30 ans de pénalités et de majorations abandonnées, plus une partie du principal. Othman Benjelloun peut enfin racheter
en son nom propre. Jusqu'à sa cession il y a deux semaines, la Société nouvelle Maroc Soir n'était, en effet, détenue qu'à 5% pas la holding de Benjelloun Finance.com, les 95% restants étant inscrits au nom même du banquier. La famille Alaoui aurait touché de l'argent (quoique aucun chiffre n'ait circulé), malgré l'état de décomposition avancé du groupe. Pendant que le fougueux nouveau propriétaire annonce un plan de développement ambitieux (il parle d'alliance avec Le Figaro et le Daily Telegraph, des radios, des télés
), l'équipe de Finance.com s'attelle à un difficile assainissement. Au total, plus de 180 MDH seront engagés pour redonner bonne figure à Maroc Soir, dont au moins 70 payés directement de la poche de Benjelloun : 30 MDH de plan social (150 employés sur 450 partiront volontairement), 13 MDH pour l'aménagement de nouveaux locaux flambant neufs, 18 MDH pour la rénovation complète du système informatique et de communication, 72 MDH pour l'achat d'une rotative neuve importée d'Allemagne, 26 MDH pour le local de 2 hectares qui va loger cette même rotative
La Sonir, ancienne société d'impression du Matin, n'était pas prévue au programme. Mais son achat après privatisation (été 2003) est également un "service". Que Othman Benjelloun rend d'autant plus volontiers que la culbute est belle : pour 23 MDH, il achète une imprimerie, certes, vieillotte, mais qui fonctionne toujours (la Sonir imprime principalement des formulaires fiscaux) et surtout un patrimoine immobilier - dont les anciens locaux de Maroc Soir, avenue Mohammed V - estimé par un analyste financier à au moins 50 MDH. Après deux ans d'effort des nouvelles équipes de gestion (Finance.com et le directeur général Hicham Senoussi), la situation du groupe est presque assainie. Mais cela a coûté très cher. Et ce n'est pas fini : pour faire face à ses engagements financiers, Maroc Soir s'apprêtait en janvier dernier à procéder à une nouvelle augmentation de capital
quand on apprend que Benjelloun vend.
La surprise el oumeïr
L'annonce surprend beaucoup de monde, à commencer par les propres lieutenants du banquier. Pourquoi abandonner au milieu du gué ? Probablement parce que le Palais lui a demandé de vendre, comme il lui avait demandé d'acheter. Disgrâce ? Pas vraiment. Othman Benjelloun, dont on estime qu'il est "trop gros" (la monarchie n'aime pas trop qu'on lui fasse de l'ombre), n'a jamais été un favori de Mohammed VI. Aujourd'hui, pas moins qu'en 2001. Mais à cette époque, déjà, on parlait de Othman El Oumeïr comme repreneur potentiel de Maroc Soir (l'intéressé confirme). Mais on ne pouvait pas vendre à un investisseur étranger une entreprise aussi bancale. Benjelloun aurait donc joué au pompier, avant de donner les clés de la maison à son propriétaire prédestiné. Un scénario accrédité par le fait qu'avant de payer (lire encadré), le Saoudien n'a fait procéder à aucun audit ni contrôle ! Comment peut-on acheter une entreprise sans savoir ce qu'il y a dedans ? Simple : il suffit d'avoir l'assurance en béton que fournit un appui royal. Sans pudeur excessive, le nouveau propriétaire affirme que Mohammed VI lui aurait confié pour mission de "moderniser l'image de la monarchie". À cet effet, il se déclare prêt à investir 140 nouveaux millions de dirhams - cette fois pour faire du Matin "un grand journal international". Il faudra avant cela renoncer à certains réflexes, notamment ceux qui président à la confection de la Une. Laissera-t-on faire M. El Oumeïr ou subira-t-il, dans quelques années, la même mésaventure que M. Benjelloun ? À suivre |
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Othman El Oumeïr : Un professionnel apprécié
Saoudien. Cest le premier stéréotype dont Othman El Oumeïr (53 ans) risque de souffrir. Or, ce natif de Najd, dun père prosélyte, est un libéral convaincu, qui a quitté son pays parce quil sy est senti à létroit. Une fois en Angleterre, au début des années 70, il est socialiste, sympathisant du parti travailliste. Il est surtout "anti-fondamentaliste".
Professionnel et businessman. De reporter sportif au journal Al Jazira à Riad, il gravit tous les échelons, devient correspondant en Europe, multiplie les interviews des grands leaders, dont Gorbatchev et Bush. En 1986, le prince Salman linvite à diriger le prestigieux magazine Al Majalla, quil parvient à métamorphoser. Trois ans plus tard, il est propulsé à la tête dAsharq Al Awsat à Londres, où il mène une bataille féroce contre les journalistes sédentarisés. Au bout de dix ans, il claque la porte pour soccuper de ses affaires. Il crée, avec son adjoint, Hamed Rached, la société de communication, O.R, qui produit des documentaires pour le compte de la BBC et autres chaînes de taille. Il en produit un sur le Sahara, où le Maroc expose, aux côtés des autres parties, sa vision à lopinion publique occidentale. Sa dernière affaire en date, le journal électronique Elaph, dont la version papier est quasi prête, le relance comme patron de presse. Si les Marocains ont fait appel à lui cest dabord grâce à ses qualités dhomme de réseaux. En 1999, il avait décliné loffre Maroc Soir, parce que le groupe était lourdement endetté. Aujourdhui quil est assaini, El Oumeïr est preneur. Certains proches du dossier laissent entendre quil y a "un émir" derrière. Difficile à confirmer. Comme à infirmer, dailleurs.
Ami de Hassan II. Sa proximité avec le Palais est un atout de plus. Depuis sa première entrevue professionnelle avec le roi défunt, en 1979, El Oumeïr a gardé des relations privilégiées avec Abdelhadi Boutaleb. Lorsque le roi décide de publier la version arabe de son livre d'entretiens La mémoire d'un roi, il envoie André Azoulay à Londres le rencontrer pour sassurer quAsharq Al Awsat pourrait sen occuper. Le conseiller organise une rencontre au palais de Fès. Le roi nommera plus tard son hôte membre de lAcadémie royale chargé de la publication. Demblée, il découvre un homme libéral, ouvert sur lOccident avec une culture poétique arabe infaillible. Il est séduit. Il a longtemps rêvé davoir un grand journaliste arabe ami. Hussein Haïkal avait décliné loffre. Dautres de moindre calibre sétaient empressés de combler le vide. Mais là, il tenait loiseau rare. La transaction serait-elle une forme de reconnaissance posthume ? Driss Ksikes |
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Rachat de Maroc Soir : Combien ?
Le secret plane sur le montant payé par Othman El Oumeïr à Othman Benjelloun pour le rachat de Maroc Soir. Certains affirment que, furieux de se voir ainsi dépossédé, Benjelloun aurait refusé de toucher un centime. Si c'est le cas (et ce n'est pas impossible, connaissant le Makhzen), il aura perdu au moins 70 MDH dans l'affaire - ce qu'il a misé de sa poche pour lever les crédits nécessaires à la mise à niveau du groupe. Mais cela reste peu crédible. Côté Palais on dit, à l'inverse, que Benjelloun a été grassement rémunéré pour l'effort fourni depuis décembre 2001. Une source proche de Siger, la holding qui gère les avoirs royaux, assure qu'il aurait touché 250 MDH. Un chiffre qui fait bondir tous le analystes financiers. "Dans ses rêves les plus fous, Benjelloun ne peut prétendre à plus d'un an de chiffre d'affaires du groupe", estime un financier proche du dossier. Ce qui fait au mieux 130 MDH : 20 pour les ventes (50.000 exemplaires/jour), 90 pour la publicité, le reste en prestation de services (impression d'autres journaux, par exemple). Le vrai chiffre, probablement compris entre 70 et 100 MDH, n'est pour l'instant connu que par l'acheteur et le vendeur, le roi et un poignée de ses proches. En attendant une fuite
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La tumultueuse d'un journal du Makhzen
Ce groupe de presse est né dun hold-up orchestré par le Makhzen. Sa survie, il la doit à un homme du Makhzen, sa traversée du désert, à la mort du père. Il aurait pu y laisser sa peau. Mais le Makhzen fait sa mue, son journal aussi. Par Driss Ksikes
Le Matin du Sahara na pas toujours été un journal du Palais. Il lest devenu, par effraction. Tout a commencé subitement au lendemain du coup dÉtat de Skhirat, un 1er novembre 1971. Le roi Hassan II ordonne, du jour au lendemain, à son Premier |
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ministre de lépoque, Karim Lamrani, de retirer à Yves Mas, éditeur de La Vigie et Le Petit Marocain, lautorisation de confectionner ses journaux au Maroc. Ces titres privés existaient depuis 1920 et étaient tolérés depuis 1959, sur autorisation écrite du Premier ministre Abdellah Ibrahim. Le syndicat de la presse (SNPM), qui avait beaucoup plus de poids à lépoque, a intenté un procès au groupe en 1963, caressant lespoir de "récupérer les journaux, comme les agriculteurs avaient récupéré les terres colonisées", raconte Mustapha Alaoui, lun des fervents "nationalistes" du syndicat. Le sort donné à la requête demeure encore un mystère. Mais lesprit de la requête a été détourné. "Nous voulions que la presse du protectorat disparaisse et nous navons jamais imaginé quelle pourrait se muer en presse du Palais", note non sans amertume Abdelkrim Ghellab. Mais le Makhzen a lhabitude de prendre tout le monde de court. "Moulay Ahmed Alaoui a convaincu un représentant du syndicat du livre, travaillant pour Mas, de la nécessité de transformer cette société coloniale en coopérative marocaine", raconte un vieux de la maison. Et un beau soir, les locaux de la presse Mas ont été investis par les hommes de Alaoui, alors ministre du Tourisme et surtout grand serviteur du Makhzen. Ahmed Benkirane, qui co-dirigeait avec André Azoulay le journal Maroc Informations et siégeait au syndicat, a hérité du Petit Marocain, rebaptisé Le Matin depuis. Et Moulay Ahmed Alaoui a transformé La Vigie en Maroc Soir. Mas a refusé déditer, dans ses Imprimeries réunies, les journaux de ceux qui lon exproprié. Vaine résistance. Le gouverneur de Casablanca, à lépoque, Moulay Mustapha Alaoui, a réquisitionné lensemble de son empire médiatique. Est née de cette marocanisation forcée, la société nouvelle des imprimeries du Maroc (Sonir), qui a été mise sous la tutelle de la Trésorerie générale. Quant au statut des journaux, le flou total régnait. Un flou, jamais élucidé dailleurs.
Alaoui, lhomme qui pénétrait les voies du seigneur
Au bout de six mois à la tête du Matin, Benkirane sest avéré être "plus libéral et moins makhzénien" que son rival, Alaoui. Ce dernier, fort de son expérience de porte-parole du Palais et d'initiateur des briefings en off des journalistes chez lui, quand il était ministre de lInformation, a vite eu les faveurs dun Hassan II. Il hérite donc, à la fin de 1972, de lensemble du groupe comme d'un bien personnel, avec la bénédiction du Palais. Formule bâtarde et sans fondement juridique, dailleurs. Peu importe, "le Palais ne voulait plus quil y ait De Gaulle en une et un entre-filet sur les activités royales. Il fallait récupérer les titres pour en faire des produits du Maroc indépendant, autour de la monarchie", raconte ce journaliste, qui a longtemps relayé la propagande officielle. Et Alaoui, qui voyait souvent, si ce nest quotidiennement, le roi, sest évertué à le servir en premier et à se servir, au passage. Lune des premières actions quil a entreprises a été dexiger de toutes les entreprises publiques de passer des annonces publicitaires dans son canard "makhzénien". Le règne de ce bouffon ingénieux du roi a duré, sans partage, jusquà l'été 1994, lorsquil a eu une attaque subite qui la paralysé. En 22 ans, il a installé un modèle danti-journalisme inédit.
Arrive en tête des marques dallégeance journalistique, le jargon quil avait érigé en loi sacrée. Il sagit dune vingtaine de mots. Surtout pas de "Makhzen", mais "institution royale" pour faire plus moderne. Ne jamais utiliser le mot allusif de "souverain", mais préciser "Sa Majesté le Roi". En cas de fête, ressortir le titre à la connotation religieuse de "Amir Al Mouminine" et le transcrire en arabe pour faire authentique. Et, si besoin est, joindre les deux titres pour faire "traditionnel et moderne". Vient ensuite son inénarrable éditorial. Il pouvait naître dune discussion matinale avec le roi ou dimpressions déduites de sa proximité avec lui. Premier acte, il dictait les lignes directrices à son nègre favori Marcel Herzog. Ce dernier envoyait un feuillet à la rédaction. Une fois le document réceptionné, commence une interminable opération de réécriture. "Il rappelait toutes les dix minutes pour rectifier une phrase, un mot, une virgule, reformuler une idée, en ajouter une autre. Cétait éprouvant", raconte ce rédacteur en chef du Matin du Sahara. Lintérêt porté à ses éditoriaux était dautant plus gros que "les gouverneurs et les ministres le considéraient comme une note de service du Palais", note cet autre journaliste. "Il était le seul à avoir le droit de critiquer". Tout le monde se rappelle encore ses coups de gueule absurdes et pourtant aux effets tonitruants sur "la pénurie de persil à Fès" ou encore "linsalubrité des toilettes publiques". Les lignes rouges étaient ainsi tracées. Autant il paraissait normal que sa colonne soit "la voix de son maître", autant les papiers dédiés à lhistoire, à loccasion de fêtes nationales, prouvaient que les journalistes qui travaillaient sous sa férule étaient des fossoyeurs. Aujourdhui que cette pratique fait partie des mauvais souvenirs, ils ne sen cachent pas. "Cétait des documents que lon ressortait rituellement sans nous poser de questions". Parfois, il pouvait appeler à la dernière minute pour réserver 2 ou 3 pages et sortir un document historique dans le but de distiller un message bien ciblé. Deux exemples saillants remontent à la surface. Le premier est intervenu en 1992, au lendemain de lemprisonnement de Noubir Amaoui, le secrétaire général de la CDT, qui avait critiqué ouvertement la monarchie. Alaoui a alors ramené un document historique de la bibliothèque royale sur la relation de la monarchie avec ses notables et son aversion à la dissidence. Lautre exemple concerne le roi Moulay Hafid qui avait brûlé les symboles du trône au lendemain de sa signature du traité du protectorat. Cette vérité historique était pervertie pour "montrer que le protectorat nétait pas un acte royal". Les journalistes étaient conscients du rôle de désinformation quon leur faisait remplir. Mais ils devaient, à chaque fois, faire preuve dingéniosité pour "la mise en scène de lévénement". Il est arrivé parfois à des journalistes de se montrer critiques. Voyant à quel point les activités royales étaient prédominantes et peu attractives, lun dentre eux a une fois émis ses doutes sur lefficacité commerciale du quotidien. Alaoui, redevable au roi pour sa fortune, lui a alors rétorqué : "Peu importe si on vend ou pas. Lessentiel est que lon serve la monarchie".
Rouissi, lhomme du valet du roi
Jusquen 1994, tous les directeurs qui se sont succédés à la tête du journal ont été cantonnés dans un rôle purement administratif, de management. Larrivée dAbdelhafid Rouissi a coïncidé avec la maladie de Alaoui et a entraîné un changement dans les murs. Certes, le directeur de la rédaction Boudali Stitou continuait jusquen 1996 à avoir le patron au téléphone de 16 h à 18 h pour fignoler son fameux édito. Mais pour le reste, "nous étions coupés de celui qui nous ramenait les informations de première main", raconte Mohamed Saoud. Le Matin navait plus droit aux dossiers complets de projets ministériels, bien avant quils soient discutés en conseil du gouvernement. Rouissi, de plus en plus confortablement installé, prenait le relais des éditoriaux de son chef déchu par la maladie. Et faute davoir accès au roi, il sest contenté du vice-roi, Driss Basri. La photo de ce dernier devenait plus imposante à la Une et lavis de son chef de cabinet dans la rédaction de lédito de plus en plus visible. Autoritaire et contesté à la fois, Rouissi a résisté au changement. Son credo, tel que le résume Abdellah Bensmaïn, est : "Nous sommes libres mais il vaut mieux ne pas bouger". Mais le monde politique nétait pas immobile. "Et maintenant quil y a lalternance quallons-nous faire ?", demandaient de façon plus pressante les journalistes en réunion. Le journal était otage des années passées à faire de "la communication officielle" au lieu de faire du journalisme. Rouissi jouait la carte de Basri, qui lavait aidé à reprendre sa place après un éphémère limogeage par la famille Alaloui et tenait à couper le cordon ombilical entre la rédaction et le patron léthargique. Sans père ni repère, certains journalistes, fidèles au modèle initial, faisaient du pastiche. Dautres, livrés à eux-mêmes, ont surtout développé des réseaux de corruption. "Sil y a un mal qui ronge Le Matin de lintérieur, cest bien le manque déthique. Certains se font payer un article à 1000 voire 2000 DH", témoigne un responsable de la rédaction. Il a fallu que Driss Jettou vienne en avril 2001 pour que ces "orphelins" réentendent la voix du Palais. "Nous sommes dans une nouvelle ère. Il faut que tous les appareils de lÉtat suivent", entonne-t-il en réunion. Lidée, quoique fausse juridiquement, que Le Matin est un appareil de lÉtat, Basri lavait déjà consacrée en 1993. "Cétait la première fois que nous lavons clairement entendu de la part dun représentant du Makhzen, explique Larbi Messari. Il a dit que la RTM, TVM et Le Matin étaient à la disposition des partis pour faire leurs campagnes électorales". Avec Jettou, un autre pas était franchi : "Un roi jeune ne peut être servi par un vieux journal", a-t-il fait savoir en interne. Cest à cette époque que commençait à circuler, au sein de la direction des journaux du groupe, Le Matin et Assabah, lidée de sinspirer de journaux étrangers. "Nous nallons pas faire Le Monde mais nous pouvons faire Le Figaro", disait Rouissi. "Pourquoi pas un journal à la Asharq Al Awsat ?", insinuaient les messagers du roi.
Senoussi le technocrate
En novembre 2001, toutes les rumeurs sur lidentité du nouveau responsable sont démenties par la nomination de Hicham Senoussi. Inconnu au bataillon, il avait travaillé auprès de Robert Assaraf à lONA et dAndré Azoulay au cabinet royal, mais navait aucune connaissance du métier de journaliste le prédisposant à professionnaliser les journaux pour "mieux servir limage du roi". Lidée de donner plus dimportance à linformation commençait, certes, à faire son chemin. Mais à défaut de ressembler à ces prestigieux journaux, français et arabe, par le contenu et le traitement, il a juste réussi à sen inspirer pour confectionner la maquette du Matin. Laspect biaisé du journal a, certes, été atténué par lintérêt timidement accordé à des chantiers jusque-là bannis, comme la vie des partis ou laction de la société civile. Mais la sacralisation des activités royales, de la famille royale, est restée intacte. Le rajeunissement de leffectif sest parfois fait au détriment de la qualité. Pire, "le directeur a créé plusieurs capitaines et très peu de fantassins", ironise un responsable. Or, certains des capitaines quil a sortis de lombre nétaient pas suffisamment compétents. Doù les "ratages" à répétition : gros sacrilège, les vux au roi ont été omis lors de la dernière fête de la jeunesse. Les langues se délient avec larrivée dEl Oumeïr. Ce dernier, indéniablement plus professionnel, a tout de suite donné le ton : il veut faire la guerre à la reproduction textuelle des dépêches MAP, à lincompétence, aux photos mal exploitées, aux titres mal faits, aux ratages accumulés, au traitement figé des activités royales et à bien dautres vieilleries. Débarrassera-t-il les journaux de la boîte de leurs réflexes conditionnés ? Il ne fera pas la révolution de lintérieur du sérail, mais veut rendre les journaux du Makhzen plus digestes. Finie lapproximation, le journal du Makhzen passe à la séduction. |
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Repères
1920. Pierre Mas (père de Yves) fonde le groupe de presse qui comprend La Vigie et Le Petit Marocain.
1959. Abdellah Ibrahim, Premier ministre, autorise le groupe à publier ses titres au Maroc.
1963. Le SNPM intente un procès contre la presse Mas.
1971. Moulay Mustapha Alaoui, gouverneur de Casablanca, réquisitionne le groupe.
1972. Moulay Ahmed Alaoui, ministre du Tourisme, met la main sur La Vigie qui devient Maroc Soir et Le Petit marocain, rebaptisé Le Matin.
1993. Nomination de Abdelhafid Rouissi comme directeur général.
1998. Première crise interne sur fond de détournements de fonds.
2001. Début de la mission daudit de Driss Jettou, acquisition du groupe par Othman Benjelloun et nomination de Hicham Senoussi comme directeur général.
2002. Décès de Moulay Ahmed Alaoui.
2004. Acquisition du groupe par Othman El Oumeïr. |
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Hebdos : Les scissions
Après son éviction de la direction du Matin, en janvier 2002, Abdelhafid Rouissi a lancé, aux côtés de l'ancien ministre Rachdi El-Rhezouani, dont il avait été directeur de cabinet, un hebdomadaire qui na pas fait long feu, 7 à dire. Outre son côté ringard, le titre a été plombé par lautoritarisme de Rouissi qui, contrairement à lépoque où il tirait son pouvoir de Basri, a eu du mal à simposer dans une entreprise de presse purement privée. Ironie du sort, un groupe danciens contestataires du Matin, qui ont mené la vie dure à Rouissi, ont été poussés à la sortie et indemnisés à la même époque. Depuis le 20 mars 2004, le groupe, dont le chef de file est Mohamed Ahed, a sorti une nouvelle publication hebdomaire, Le journal présent. Spécialité de la bande, ils tirent à boulets rouges sur lancienne direction du Matin pour se positionner. Sils sont quelque peu aigris, cest aussi parce quon ne sort jamais indemne dun journal du Palais. |
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