| "Les Arabes sont daccord pour ne pas sentendre (Ittafaqa al aârab aâla an la yattafiqou)". Le dicton est connu dans toutes les capitales arabes. Mais il na jamais été vérifié de manière aussi flagrante quau lendemain de lannulation du sommet de Tunis, le 27 mars dernier. Sur les raisons de cette décision inattendue, les explications partent dans tous les sens. Ceux qui veulent rationaliser évoquent un désaccord sur lordre du jour. Certains pays, dont le Maroc, la Jordanie et lÉgypte, déjà engagés dans la Zone de libre-échange arabe (ZLE, créee en 2003 à Agadir), auraient aimé que la réforme démocratique interne des États et de la |
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| structure qui les réunit, soit débattue en priorité. Alors que dautres, comme la Syrie, en mauvaise posture face aux États-Unis qui la menacent; et désireuse de récupérer le Golan occupé, auraient aimé débattre de la question palestinienne, mis à mal par lassassinat odieux de Cheikh Yassin. Ceux qui donnent plus de poids à lidéologie quelle n'en a en réalité laissent croire que le désaccord a porté sur le projet américain du "Grand Moyen-Orient". Il y a eu, en effet, des contre-propositions (comme celle du roi Mohammed VI) qui devaient être soumises à discussion, comme il y a eu une volonté tunisienne et qatarie, de sen tenir à la version de ladministration Bush. Mais les dirigeants arabes sont-ils aussi tatillons quon veut le laisser croire sur les principes ? La preuve, cette polémique née sur le lieu présumé du sommet de remplacement probable (Tunis ou Le Caire) montre bien que, dans les coulisses, ça ne vole pas si haut que cela. Doù la dernière explication de lannulation : le président et néanmoins dictateur, Ben Ali, aurait refusé de recevoir le témoin de la présidence dun simple Premier ministre, le chef dÉtat bahreïni sétant excusé. Lun dans lautre, tout cela est tellement désolant que lon arrive à se demander si la Ligue arabe sert encore à quoi que ce soit. |

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Universitaire marocain, panarabiste
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"On na pas le choix si on ne veut pas rester en marge de lhistoire"
Lannulation du sommet de Tunis par des pays incapables de décider de la priorité de la réforme interne ne sonne-t-elle pas le glas de la Ligue arabe ?
Il est indéniable que le système de la Ligue arabe, tel quil a été mis en place au milieu des années 40, ne permet pas à une vision commune déclore et dêtre mise en application avec efficience. La sacralisation des États-nations est même en contradiction avec la logique de concertation et dunion. Ainsi, les sommets arabes ont souvent été annulés durant les 30 dernières années pour cause de veto dun membre, quel quil soit. Ce mal profond explique les raisons de lannulation du sommet de Tunis. Mais là, le problème est
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moins lié à labsence de mécanismes contraignants ou à la charte de la Ligue, quà lattitude à adopter vis-à-vis des réformes politiques. Sur ce chapitre, certains pays (Égypte, Syrie, Maroc, etc.) préfèrent couper la route devant la campagne américaine relative au projet du "Grand Moyen-Orient" et proposer un programme de réformes avec un agenda arabo-arabe. Dautres (Tunisie et Qatar) choisissent dêtre les porte-paroles de lagenda américain. Et Washington aurait du mal à accepter quun sommet arabe sorte aujourdhui avec une vision arabe commune.
Vous voulez dire que ce sont les États Unis qui ont indirectement fait avorter le sommet. Mais avant daccuser les autres, ne faudrait-il pas faire lautocritique dune structure défaillante ?
Nul doute que lavortement du sommet est dû à des structures qui ne permettent pas - aujourdhui comme avant - de construire une position commune sur un sujet aussi crucial. Doù linsistance pour quil y ait également une réforme des structures de la Ligue elle- même, en sinspirant dautres groupements régionaux, comme lUnion européenne. Il y a même un projet oublié dans les archives du Secrétariat général, déposé en 1983. Maintenant, en ce qui concerne le projet américain, cest tout juste un prétexte pour refaçonner larchitecture politique de la région. Nous voyons bien que cette "démocratie" à laméricaine a émietté une nation irakienne, soudée depuis des siècles autour dun État central, pour la morceler en ethnies et en clans. Les États-Unis en ont fait un laboratoire anthropologique pour consacrer limage quils veulent donner des sociétés arabes. Et puis de quelle "démocratie" peut se targuer Washington, au vu des régimes totalitaires et réactionnaires quelle soutient en Amérique latine et dans le Golfe ? Les sociétés arabes ont entamé depuis longtemps un processus de réformes, de revendications en droits humains et en matière de démocratie. Mais, bizarrement, ces régimes, autistes, sont plus attentifs aux pressions externes.
En filigrane, vous insinuez que laction arabe commune reste nécessaire. Quest-ce qui vous permet dy croire encore, alors que vous critiquez les régimes en place ?
Je continue de croire que lunion arabe ne peut tenir que si les régimes se démocratisent, si les citoyens accèdent à la prise de décision et si nos sorts ne sont plus ceux d'otages doligarchies sans légitimité. Maintenant la nécessité de croire encore à lunion arabe nest due ni à lhistoire commune, ni à lidentité mais à un besoin stratégique. Sans cela, les Arabes disparaîtraient de la carte mondiale. Mondialisation et regroupements régionaux obligent, on na pas le choix si on ne veut pas être en marge de lhistoire.
Si, on a le choix de se regrouper dans un espace méditerranéen transversal. Les ZLE rentrent bien dans ce cadre
Ceci est une approche erronée de la complémentarité arabe. Cest plutôt une manière de la détourner de sa finalité stratégique. Dans ce cadre, les Arabes sont invités à une participation partielle dans des partenariats régionaux, euro-méditerranéens. |

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Journaliste soudanais, libéral
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"Mais il faudrait d'abord s'atteler à bien appliquer la Constitution actuelle"
Lobjet de discorde qui a entraîné lannulation du sommet de Tunis est lurgence des réformes démocratiques. Certains régimes préfèrent parler dIsraël en priorité. Faut-il comprendre que les Arabes sont en désaccord momentanément ou que la Ligue arabe devient une structure obsolète ?
Jestime que ce désaccord révèle lexistence dune nouvelle crise arabe, très profonde. Or, aussi bien les régimes en place que la Ligue qui les réunit ne veulent pas reconnaître quils sont dépassés, autant dans le rapport avec les élites démocratiques que dans leur résistance à aller de lavant. Les dirigeants, au sein de cette structure défectueuse, nont pas non plus le courage politique de démissionner suite à
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leur échec. Quoi quon puisse penser de Jamal Abdennasser, il a été le seul à se retirer après la défaite de 1967. Aujourdhui, la plupart sont désavoués publiquement, mais aucun ne veut jeter léponge.
Le fait quil y ait aujourdhui une polémique sur le lieu du prochain sommet probable (Tunis ou Le Caire) ne montre-t-il pas plutôt quil y a un début de confrontation, porteur de tensions constructives dans lavenir ?
Je pense plutôt que faire du lieu de rencontre lobjet de désaccord majeur est la plus grosse offense quon puisse faire à la nation arabe. Au lieu que lon se querelle sur le contenu de la rencontre probable, on est en train de nous faire une grosse blague. Cest ridicule. Ce nest pas parce que je suis Soudanais que je le dis, mais le sommet de Khartoum (1967) qui a décidé clairement quil ny aurait ni réconciliation, ni reconnaissance ni même prise de contact avec Israël, a été lun des plus réussis. Il en est de même du sommet de Fès (1982) qui a également décidé, clairement, de se réconcilier avec Israël à condition quelle vive avec nous en paix. Hormis ces deux exemples, les Arabes nont jamais réussi à se mettre daccord sur une ligne politique.
Le projet américain du "Grand Moyen-Orient" nest pas étranger au malaise actuel. Faut-il croire que les Arabes ont du mal à se réformer sous la contrainte ?
Je ne sais pas si les partisans et les opposants, tous autant quils sont, ont lu le contenu de ce projet. Jai plutôt limpression que leurs positions sont construites sur la base de leurs appréhensions de Washington (compréhension ou haine). Les seuls éléments quon retient du projet évoquent vaguement la modernisation et la démocratie. Mais de quoi sagit-il exactement ? Les représentants de la Ligue arabe nen ont pas une conscience aiguë. Et puis, cette question de modernisation, de lintérieur ou de lextérieur, me rappelle un vieux débat des années 50 et 60 sur "les idées importées", en référence au marxisme. Mais y a-t-il des idées à importer ou à exporter ? Peu mimporte leur origine. Lessentiel est quelles servent à changer les choses.
Au sein des sociétés arabes, la volonté de changement ne manque pas
Oui, mais faute de démocratie et daccès des gouvernés à la prise de décision, il ny a point de progrès possible. Si la Ligue arabe pouvait au moins sinspirer de la FIFA, ce serait gagné. Cette dernière refuse aux fédérations locales dy siéger sil ny a pas eu des élections locales, transparentes et non contestées. Il faudrait commencer par là.
Mais loccupation de lIrak et lembrasement de la Palestine ne compliquent-ils pas les choses ?
Ni lun ni lautre nont été la cause directe de lannulation du dernier sommet. Cela est plutôt dû à des questions protocolaires. Le président Ben Ali, refusant de recevoir le témoin de la présidence du Premier ministre du Bahreïn (le chef dÉtat sétant excusé), a tout simplement ordonné, comme un proviseur, de renvoyer tout le monde à la maison. Cest aussi absurde que cela. |