Politique : Benseddik sacrifie son second
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Deux amis qui ne se veulent
pas que du bien
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En excluant son adjoint Mohamed Abderrazak des rangs de lUMT, Mahjoub Benseddik abat sa dernière carte pour sauver sa propre tête et éviter la chute du premier syndicat marocain. Par Karim Boukhari
Le sort de Mohamed Abderrazak a été scellé le 12 mars dernier. Ce jour-là, le conseil national de lUnion marocaine du travail se réunit à Casablanca, sous la présidence de Mahjoub Benseddik. Cest là que le comité des sages décide, à la surprise générale, de "démissionner" Mohamed Abderrazak, absent de la réunion. |
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Une source proche de Benseddik nous explique que "le conseil national de lUMT a considéré Abderrazak démissionnaire du moment quil ne participait plus aux instances de décision depuis près de dix ans. En plus, il est malade et a besoin de se reposer". Dans les coulisses, on chuchote que "Abderrazak est atteint de la maladie dAlzheimer qui lui a fait perdre la mémoire". Amnésique, Abderrazak ? Peut-être, mais pas trop. Immédiatement informé par lun de ses proches, Abderrazak, de sa villa casablancaise, se dit "déçu mais pas surpris par la décision de Benseddik". Il prépare alors la riposte. Son licenciement-surprise donne un coup de fouet à son état de santé. Le grabataire, dès le lendemain, rejoint son QG à la maison de lélectricien, dans le cur de la ville blanche. Et il retrouve toute sa mémoire ! "Le conseil nest pas habilité pour mexclure, ce nest pas une instance élue par le congrès", dit-il à ses proches. Il sait que le temps peut jouer pour lui. Il chauffe les siens, quil charge de propager la nouvelle de son licenciement. Et il attend les retours. Le 25 mars, il réunit les siens dans son fief de la maison de lélectricien quand la secrétaire vient lui apporter une carte de visite : Omar Benseddik, le fils de Mahjoub, lattend dans lanti-chambre. Il demande audience. "Regardez, fait Abderrazak à ses amis, voilà que Si Mahjoub menvoie à présent son fils pour rattraper le coup. À moins que le fils ne soit venu jusquici pour se plaindre des errances de son père !". Pendant ce temps, et à quelques encablures de là, cette fois-ci au siège central de lUMT, la fédération nationale des travailleurs de lénergie, une dépendance de lONE, rassemble son staff dirigeant, auquel ne manque que le seul Abderrazak. La fédération se fend dun communiqué surprenant : "Prenant acte de labsence prolongée dactivité syndicale régulière au sein de loffice (ndlr : ONE), et tout en exprimant ses remerciements au camarade Abderrazak pour son dévouement et sa fidélité à lunité syndicale (
)". Le texte sous-entend le licenciement dAbderrazak mais en le "remerciant" et en rappelant son action pour lunité syndicale. Derrière des formulations ampoulées, les syndicalistes invitent Abderrazak et sa garde rapprochée à ne rien tenter pour créer leur propre syndicat. Cest ce que nous confirme une source proche de la centrale syndicale : "Les dirigeants de lUMT savent parfaitement que lexclusion dAbderrazak nest ni élégante, ni légale. Ils linvitent pourtant à garder son calme et à ne rien faire. Un congrès aura lieu en mai prochain pour élire son remplaçant". Pourtant, en début de semaine, un autre communiqué émanant de cette même fédération des travailleurs de lénergie insiste sur "la campagne sauvage contre la personne de son secrétaire national, Mohamed Abderrazak, injustement accusé de tous les maux (
)".
Un monstre à deux têtes
La guerre fratricide qui oppose Benseddik à Abderrazak a une explication, voire plusieurs. Les deux hommes sont, depuis toujours, muets comme des carpes. Mais dans leurs entourages respectifs, les langues se délient. Pour le clan Abderrazak, "Benseddik est un homme qui a perdu la raison et qui ne se maîtrise plus". Le vieux leader de lUMT, 82 ans en mai prochain, se fait rare. Il réduit ses apparitions publiques au strict minimum et écourte ses discours à leur plus simple expression "parce quil ne peut pas longtemps tenir debout". On nhésite plus à comparer Benseddik à un Habib Bourguiba qui, à force de faire le vide autour de lui, a fini par prendre les décisions qui allaient causer sa perte
"Comment, sexclame un proche dAbderrazak, peut-on parler dabsentéisme quand on sait que lUMT ne réunit ses instances quépisodiquement et que chacun se contente de gérer sa chasse gardée". Le clan du syndicaliste déchu murmure que "Benseddik est venu un jour demander à Abderrazak de monter une société de nettoyage au profit de sa fille aînée. Abderrazak na dit ni oui, ni non. Mais il na rien fait. Et Benseddik, depuis, lui en veut personnellement". Si Abderrazak na pas donné suite à la demande de Benseddik, ce nest pas par amnésie lacunaire consécutive à sa maladie dAlzheimer, mais parce que, nous assure-t-on, "il possède sa propre société de nettoyage, qui rapporte gros et il na pas lintention de partager le gâteau avec un concurrent quil aurait lui-même crée !".
Le clan Benseddik apporte, bien entendu, un tout autre son de cloche. "Cela fait plusieurs années que Mohamed Abderrazak est sur la sellette, nous expose un proche du numéro 1 de lUMT. Son nom est régulièrement évoqué dans les scandales financiers de la CNSS et du CIH. Même ses proches (ndlr : la fille dAbderrazak a été, il y a quelques semaines, au centre dune affaire de murs qui sest soldée par lassassinat dun gros dealer de drogue, objet dun avis de recherche national) ont fini par léclabousser". En plus simple, Abderrazak est invité à séclipser avant que les scandales financiers qui remontent à la surface néclaboussent toute la centrale, emportant au passage son zaïm historique, Mahjoub Benseddik.
Anticiper sur les scandales
Cest cette dernière explication qui tient la route, pour le moment. Abderrazak a plusieurs laits sur le feu et ses ennuis judiciaires ne font peut-être que commencer. Lhomme était à la tête du conseil du COS (Comité des uvres sociales) de lONE et siégeait en même temps au conseil de la CNSS. Cest lui (lire encadré) qui a lancé les grands chantiers de ces deux organismes, en procédant à la construction des polycliniques de la CNSS, mais aussi les centres de vacances de lONE, ainsi que des villas et des logements sociaux. Des ardoises ont été laissées ici et là auprès des créanciers, notamment au CIH. En 2000, déjà, la chambre des représentants mandate une commission denquête sur les milliards engloutis, ou non remboursés, par les clients de la banque dÉtat. Abderrazak, en tant que dirigeant du COS, est convoqué. Comme cela nous a été confirmé par une source parlementaire, il choisit de ne pas répondre à la convocation. La loi ly autorise. Mais une brèche est ouverte. Benseddik et son éternel adjoint comprennent que le compte à rebours a commencé. En 2001, ils procèdent à la publication dun "livre noir sur la CNSS" où il est dit, grosso modo, que lÉtat est responsable de "légarement" de 30 milliards de dirhams provenant des cotisations des assurés. Une façon, déjà, danticiper sur les scandales à venir en se couvrant au maximum. Mais lattaque se précise. Et Benseddik, au lieu de lâcher son éternel adjoint, choisit de résister contre la tempête. Le nom de Mohamed Abderrazak revient ainsi comme une ritournelle dans les salons de Casablanca, mais aussi de la capitale. En 2002, une deuxième commission denquête parlementaire, représentant cette fois-ci la chambre des conseillers, est mandatée pour piocher dans les ardoises de la CNSS. Abderrazak est de nouveau convoqué. La loi, qui a été amendée entre-temps, loblige à répondre à sa convocation. Il sera, lui et dautres dirigeants des COS, entendu par les enquêteurs. Laffaire ne sarrête pas là, puisquelle sera portée, quelque temps plus tard, devant la Cour spéciale de justice...
Benseddik, qui craint un retour de flammes, met une certaine distance entre lui et son "ami de toujours", Abderrazak. LUMT, alors, porte mieux que jamais son surnom de hydre à deux têtes. Les deux leaders, vieux et malades, gèrent leur petit monde par personnes interposées, entre deux séjours à la clinique.
Malgré son calme apparent, lannée 2003 porte lestocade aux rapports conflictuels entre les deux hommes et rajoute une couche de plomb dans latmosphère déjà lourde de lUMT. Entre autres scandales en cours, deux affaires concernent la centrale syndicale, et tout particulièrement son numéro 2. À Casablanca, le CIH menace de "vider" les propriétaires de villas acquises à Aïn Diab, acquises par le biais du COS de lONE. À Rabat, on décide quelque part de donner le feu vert à ce qui allait devenir le feuilleton "Laâfoura-Slimani and co". Dans les deux cas, le nom de Abderrazak apparaît, parmi la multitude de personnalités concernées de près ou de loin.
Des sources fiables font état, depuis plusieurs semaines, de la convocation de Mohamed Abderrazak dans les suites du procès des hommes de Basri. Ces mêmes sources rajoutent que "Benseddik, en lâchant son adjoint, joue sa dernière carte pour préserver lUMT et sauver sa propre face". Doù lappel au calme réitéré par les hommes de Benseddik à ladresse du clan Abderrazak. Une façon, comme nous le résume une source à lUMT, "de limiter les dégâts pour tout le monde, lUMT comme ses deux figures de proue". La suite des événements nous indiquera si cette stratégie aura été la bonne
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Histoire : Aux origines de lempire UMT
L'Union marocaine du travail, qui a vu le jour en 1955, a récupéré le réseau et linfrastructure de la puissante CGT (Confédération générale des travailleurs), qui contrôlait lactivité syndicale dans le Maroc colonial. Son rôle essentiel dans lhistoire syndicale, mais aussi politique du royaume, est lié à cet héritage initial. À lavènement de lindépendance, lUMT est pratiquement la seule institution réellement implantée à travers tout le pays. Avec ses 600.000 membres, elle fait de lombre même aux corps de larmée, ou de la police, alors en gestation. "Pour lanecdote, nous raconte un témoin de lépoque, ce sont les agents de lUMT qui prenaient le relais des policiers pour organiser, un brassard au bras, les flux de la circulation automobile dans les villes". La centrale est alors lobjet dune attention particulière, aussi bien de la part du Palais que des partis politiques. En 1959, Mahjoub Benseddik, son fondateur, à lorigine un simple cheminot, participe à la création de lUNFP, en compagnie des Ben Barka, Bouabid et autres Abdellah Ibrahim. LUMT bascule de facto dans le giron de lUNFP, alors la seule force dopposition au Palais. LIstiqlal réagit en créant sa propre centrale, lUGTM, mais lessentiel des salariés du Maroc indépendant garde la couleur UMT.
Le Palais, sous la conduite du prince Moulay Hassan, comprend très vite que le trône alaouite restera sous la menace directe de lUNFP de Ben Barka, tant que celui-ci disposera d'une "armée" à ses côtés : celle de lUMT. Le travail de sape entrepris portera ses fruits dès 1962, année de la rupture entre le syndicat et le parti, ce qui ouvrira la porte à la chasse aux derniers opposants. Benseddik, depuis, se range derrière une neutralité politique qui préserve le syndicat contre les foudres du Palais, mais le vide, petit à petit, de sa substance.
En 1978, des dissidents de lUMT sorganisent autour de Noubir Amaoui et fondent leur propre centrale, la CDT. LUMT, sans être une coquille vide, se cramponne alors à ses secteurs fondamentaux : lénergie via lONE et la CNSS. Elle transpose lessentiel de ses activités du politique vers le social et le développement. Cest là quintervient le n°2 de la centrale, Mohamed Abderrazak, un fils de Settat, de 4 ans le cadet de Benseddik. Directement ou par ses hommes de main, il est le "père" des 13 polycliniques de la CNSS et des COS de lONE, via largent des syndiqués. En architecte du développement par le social, il sest construit un véritable empire financier dont léquipement et la maintenance sont assurés par des sociétés intermédiaires. Luvre, controversée, constitue dans tous les cas le dernier vestige de la puissance passée de lUMT. |
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