Moudawana : Les adoul s'agitent
Les adoul, mécontents de la nouvelle mouture du code de la famille, sapprêtent à faire un sit in devant le ministère de la justice suivi probablement dune grève nationale. Argument avancé : la difficulté dapplication de certains articles du code. Rien qui tienne la route. Par Maria Daïf
Le nouveau code de la famille est entré en vigueur il y a deux mois, discrètement. Applaudie à lunanimité par les parlementaires à en oublier tous les remous quelle a suscité pendant de longues années, cest la Moudawana nouvelle mouture qui régit donc aujourdhui les relations matrimoniales, |
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le tout étant passé comme une lettre à la poste. Aucun article na été remis en question et le ministère de la Justice na même pas eu à ajouter un quelconque amendement. Pourtant, le nouveau code ne fait pas que des heureux. Qui peut ne pas se réjouir de ce qui est lune des plus grandes avancées du Maroc et qui sapprête à faire part à tous de sa colère ? Disons-le clairement, on ne sy attendait pas du tout : les adoul sont en rogne contre la réforme et lont déjà signalé par écrit au ministre de la Justice et aux parlementaires bien avant lentrée en vigueur de la nouvelle loi. Mieux encore, ils sont sur le sentier de la guerre et ont déjà commencé à contacter les médias pour les tenir au courant de leur première action : un sit -in de deux heures - de 10 h du matin à 12 h - devant le ministère de la Justice, le lundi 5 avril. Oui, à ce point-là. Quest-ce qui exaspère tant nos adoul ?
Revenons sur les changements de la Moudawana et sur les anciennes prérogatives des adoul pour le comprendre.
Les adoul, de simples greffiers
Prenons dabord le cas du mariage. Avant la réforme, ce sont les adoul qui étaient les seuls interlocuteurs pour lélaboration dun acte de mariage. Deux personnes qui voulaient sunir allaient voir deux adoul et fournissaient les papiers administratifs nécessaires. Les deux concernés ainsi que le père de la mariée apposaient leur signature sur un registre, où sont notées toutes les informations : adresse, numéro de CIN
et recevaient un récépissé en attendant la rédaction de lacte adoulaire. Celui-ci pouvait être récupéré trois ou quatre jours plus tard, le temps qu'il soit tapé à la machine (ou rédigé à la main) et quun juge appose sa signature sur le même registre. Les seules signatures qui figuraient alors sur lacte étaient celles des deux adoul qui lont conçu et béni.
Changement de programme après la réforme. Voilà comment cela se passe dorénavant : deux personnes voulant se marier rassemblent la paperasse administrative et la déposent chez un juge de famille, qui contrôle le tout et délivre, toujours aux deux concernés, une autorisation de mariage. Une feuille volante sur laquelle figurent uniquement leurs noms et qui dit tout simplement que X a le droit d'épouser Y. Cest ce document qui doit être remis aux adoul relégués au rang décrivains publics, dont la seule et unique fonction est de rédiger lacte de mariage et dy introduire, si les mariés le désirent, une quelconque clause, comme le stipule le nouveau code (refus de la polygamie, montant de la dot
). Mieux encore, la signature des deux mariés doit dorénavant figurer sur lacte de mariage lui-même, celle des adoul seuls nétant plus valable.
Idem pour le divorce. Sauf que le changement principal a été initié dès la réforme de 1993. Auparavant, tout passait par les adoul et narrivait même pas au tribunal. Après la réforme hassanienne, le tribunal a hérité des affaires de divorce. Selon la dernière réforme en date, ce sont les juges de famille et le procureur général qui tranchent et délivrent une autorisation de divorce. Le adel, lui, devra la mettre noir sur blanc, la remettre une fois de plus au tribunal, qui prononcera la sentence. Résultat des courses, sous la nouvelle Moudawana, les adoul ne sont plus que de simples huissiers. Et ça fait mal.
Des revendications peu crédibles
"Nous navons plus aucun pouvoir". Ce nest pas du tout sous cette bannière-là que les adoul vont manifester leur mécontentement, quoi quils auraient pu le faire, et franchement, on aurait même compati. Ce nest pas non plus pour des désaccords idéologiques avec les articles de la Moudawana : "Cette réforme est venue de notre roi lui-même et elle est louable. Ensuite, aucun parlementaire ne sest opposé à quoi que ce soit et tous les articles ont été applaudis. Du jamais vu. Nous, nous navons plus quà suivre. Nous nallons quand même pas remettre en cause une loi que tout le monde a saluée". Ces propos sont ceux de Abdessalam El Bourini, responsable syndical de linstance des adoul au Maroc, et on a du mal à les prendre pour argent comptant. Impossible de lui tirer les vers du nez. Lui préfère évoquer "les vrais" raisons qui le poussent, avec ses collègues, à sorganiser et, pour la première fois, faire entendre leurs voix : "Les problèmes qui se posent aujourdhui sont dordre exécutif. Il nous sera difficile dappliquer certains articles". Soit. Jusque-là, on pourrait trouver légitime la grogne des adoul, surtout que, tient à préciser El Bourini : "Tout ce que nous faisons là, cest pour lintérêt du citoyen ". Mais alors quelles sont ces difficultés ? Toujours selon El Bourini, faire signer les mariés et sur le registre adoulaire et sur lacte lui-même est un grand obstacle : "Entre la signature du registre et la rédaction de lacte, nous avons besoin de quelques jours, à la suite desquels les mariés doivent venir apposer leur signature sur lacte. Pendant ces quelques jours, il peut tout se passer. Et si lun des deux décède, ou que lun deux change davis sans que lacte ne soit signé, ce sera le drame. Cela peut vous paraître futile. Pas pour nous". Ce que semble oublier - ou veut oublier - le adel, cest que primo, le registre étant signé, le mariage est effectif. Secundo, le récépissé délivré par les adoul eux-mêmes, est devant la loi considéré comme une attestation de mariage. Où est le problème ? Seuls les adoul en voient un. Voilà pour ce qui est de la première fâcherie. La seconde concerne lautorisation de mariage délivrée par le juge de famille : "Cette autorisation est un non-sens. Cest juste une difficulté de plus pour le citoyen. En plus, elle ne contient aucune information nécessaire à létablissement dun acte de mariage en bonne et due forme. Cela enlève beaucoup de la sacralité de cette union", ajoute, très convaincu, Abdessalam El Bourini qui ne sarrête pas là : "Il ny a pas que cela. Il y a ce nouveau contrat de partage des biens dont nous devons tenir au courant les deux personnes qui veulent se marier. Nous sommes dans une société traditionnelle et conservatrice, nous risquons de choquer en parlant dargent le jour dun mariage". C'est pour ces trois raisons défendues par le responsable syndical des instances adoulaires que plus dune centaine de adoul manifesteront devant le ministère de la Justice : "Les parlementaires et le ministre de la Justice ont mal fait leur travail et nous tenons à le leur signaler. Par ailleurs, il est encore temps de changer les articles relatifs à ces problèmes". Après le sit-in, les adoul ont déjà prévu une journée de grève nationale le 29 avril. Les grands moyens en somme. Pour dire quoi au fait ?
Les raisons cachées de la grogne des adoul
Quest-ce les adoul nosent pas dire ? Que la réforme les a tout simplement mis hors jeu. Out. En mettant autant le mariage que le divorce entre les mains des juges de famille, la nouvelle Moudawana leur a ôté toute espèce de pouvoir ainsi que laura dont ils bénéficiaient. Ce que les adoul nosent pas dire, cest quils ne sont plus aujourdhui quune caution religieuse aux lois matrimoniales. Ils sont là pour la forme en somme. Cest uniquement par eux que lacte de mariage reste un acte religieux et non pas civil. "Nous sommes encore là et ça ne se fera pas sans nous", semblent signifier leurs projets de sit-in et de grève. Sauf que la moudawana a été adoptée et est entrée en vigueur. À partir de là, il ny aura certainement aucune marche arrière. Ceci étant, que les adoul soient rassurés. En tant que garants religieux, leur fonction, qui reste dans un État islamique comme le Maroc symboliquement très importante, nest pas encore amenée à disparaître. Le mariage et le divorce sont encore des actes religieux et le resteront encore longtemps. Les adoul peuvent donc arrêter de sagiter. |
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Tribunaux de famille : Sur la bonne route
C'est bien avant la promulgation du nouveau code de la famille, plus précisément un an après la constitution de la commission chargée de la réforme que plusieurs tribunaux au Maroc ont enclenché le processus de "préparation du terrain" pour lapplication des nouvelles lois. En effet, à Roumani, à Benslimane entre autres, des tribunaux de première instance ont isolé dans des départements spécialisés les affaires matrimoniales en attendant les fameux tribunaux de famille. Le tribunal Derb Soltane Al Fida fait également partie des précurseurs et, aujourdhui, il est un exemple de la réussite du nouveau système. Zhor El Hor, présidente du tribunal (féministe et première femme juge) explique : "Les affaires de divorce, de pension alimentaire, de droit de la famille ne sont plus mélangées aux autres affaires, ce qui nous permet beaucoup plus de rapidité dans leur traitement, plus de facilité et defficacité. Un simple exemple significatif : lannée dernière dans ce même tribunal, nous avions 60.000 affaires de tous genres dont uniquement 6000 relatives au mariage. Difficile dans ces conditions de traiter celles-ci rapidement. Alors, les isoler ne peut être que bénéfique, dautant plus quil nest plus question, sous la nouvelle loi, que des affaires de divorce traînent. Elles ne doivent plus dépasser six mois". Cela, bien entendu, en attendant que le tribunal devienne dans quelques mois un tribunal de famille et réunisse tous les départements du genre à Casablanca. Une première. Quant aux juges de famille, ils sont triés sur le volet : "Comme dans les autres tribunaux, cest le président lui-même qui les propose au ministre de la Justice, qui se charge de les nommer. Dans mon tribunal, il y en a dix et qui répondent à des critères très particuliers : ouverture desprit et souci de légalité homme/ femme". Quant à la formation, elle a été entamée il y a déjà plusieurs mois, et le ministère de la Justice a initié plusieurs ateliers dont un dune semaine à Ifrane, regroupant les juges du nord du Maroc : "De manière générale, il ny a pas eu de blocages idéologiques, mais des questionnements justifiés sur lapplication. Le plus important était que les juges assimilent lesprit égalitaire du code et sa philosophie puis comprennent que lessentiel est que les droits de la famille et des enfants soient protégés. Ils ne seront plus là en tant quinstance qui doit délivrer une sentence mais plutôt en tant quintermédiaires". En outre, dans les écoles, 30 étudiants-juges ont été choisis pour suivre une formation intensive et être au point sur tout ce qui concerne les conventions internationales signées par le Maroc, les outils de communication et, évidemment, le nouveau code. Ceci étant, tout nest toujours pas suffisant pour crier victoire et ce nest pas une formation dune semaine qui va changer la mentalité de juges, le plus souvent conservateurs. Doù la nécessité dun suivi méticuleux de leur travail et de lapplication des nouvelles lois. Le nouveau combat des féministes, en somme. |
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