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N° 123
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Le Maroc est-il responsable de ses terroristes ?

Quatorze Marocains arrêtés en Espagne, 1500 au Maroc, d’autres non identifiés à Guantanamo… Tous ne sont pas des terroristes avérés, mais l’implication de la plupart d'entre eux est déjà confirmée. Du 11 septembre au 11 mars, en passant par le 16 mai, le Maroc s’affiche de plus en plus comme un producteur - pis encore - un exportateur de terroristes. La responsabilité de l’État, de ses services de sécurité et de sa politique sociale et éducative, fluctue selon le lieu où agissent les auteurs des attentats. Certes, ces derniers sont, en règle générale, des exécutants, conditionnés, financés et orientés par des réseaux multinationaux, se référant vaguement à la base, Al Qaïda.
Cela absout-il l’État marocain de toute responsabilité ? Au niveau sécuritaire, et plus précisément du renseignement, il est clair que des anachronismes dans le mode de fonctionnement posent un sérieux problème. Mais si des Marocains en sont arrivés à devenir de simples relais inconditionnels d’un dogmatisme criminel, la responsabilité de l’État se situe au niveau de l’inexistence d’une politique d’intégration sociale et de la faiblesse du système éducatif, qui ne les a pas dotés d’esprit critique. Face à la multitude d’accusations possibles, que les médias et les politiciens marocains n’osent pas exprimer et dont les observateurs étrangers n’hésitent pas à nous affubler, les avis divergent. Le parlementaire Driss Lachgar choisit de minimiser les faits et de s’en prendre au contexte mondial, frustrant, qui a la prééminence sur les facteurs nationaux. Quant au militant associatif, Abderrahim Berrada, il préfère s’en prendre au laxisme des services de sécurité de l’État, qui ont permis à un islamisme violent de prendre racine dans la réalité.



Abderrahim Berrada
Militant des droits humains
"Il a été laxiste envers l’islamisme et a toujours livré les jeunes à eux-mêmes"


Les exécutants des attentats du 16 mai et une partie de ceux de Madrid sont des Marocains du Maroc. Mais le réseau de leurs commanditaires dépasse les frontières. Faut-il accuser Al Qaïda, la défaillance des services de sécurité ou l’échec du système d’intégration sociale au Maroc ?
J’accuse, pour ces attentats, autant les réseaux étrangers (Al Qaïda ou autre) que les États. Juridiquement, le commanditaire (le réseau étranger) et l’exécutant sont tous deux responsables, même si devant le tribunal, la responsabilité de l’un peut s’avérer plus lourde que celle de l’autre. Politiquement, la responsabilité des deux États, le Maroc et l’Espagne, me paraît, sur le principe, évidente au
niveau de la défaillance de leurs services de sécurité, mais le degré de responsabilité dépend des efforts faits - ou pas - par chacun et la performance des renseignements permettant - ou pas - de prévenir les attentats. Quoique le "risque zéro" n’existe nulle part. Chaque État, étant souverain, a la responsabilité de ses services pour les attentats commis sur son territoire. Quant aux Marocains, partis d’ici pour agir à Madrid, le Maroc et l’Espagne en partagent la responsabilité, puisque leur action devait être surveillée par les services des deux États. Quant au rôle assumé par le Maroc dans "l’échec du système d’intégration", la question ne se pose même pas. Parce qu’il n’y a jamais eu de politique d’intégration et que les jeunes Marocains ont toujours été livrés à eux-mêmes.

Le fait que l’État marocain ait longtemps toléré la filière afghane et les wahhabites pour contrecarrer les islamistes locaux le rend-il coupable de laxisme ?
Je refuse d’entrer dans ces détails de filières car l’essentiel pour moi est le laxisme de l’État par rapport à l’islamisme, qui prône la violence pour imposer son ordre. Oui, le laxisme de l’État marocain est établi et criminel, car ce danger existait depuis de longues années, le pouvoir a lui-même installé les premiers intégristes criminels (assassinat de Omar Benjelloun en 1975), tout le monde sait quels ravages ces fascistes ont fait depuis une bonne vingtaine d’années dans les campus universitaires, qu’une centaine d’actes criminels ont été commis avec le silence coupable, sinon complice, des appareils de sécurité. Tout le monde sait que dans de nombreuses mosquées, des prédicateurs appelaient, chaque vendredi, au meurtre du juif, du chrétien et des gens de gauche, réputés athées, sans qu’ils aient jamais été inquiétés. Cela participait de la politique irresponsable de notre État : Driss Basri répétait que ceux qui dénonçaient ces actes racontaient des histoires, que ses services contrôlaient parfaitement le terrain et, donc, que le Maroc ne courait aucun danger terroriste. La fameuse "exception marocaine".

Il est aujourd’hui avéré que la pauvreté n’est pas plus responsable du terrorisme que l’absence d’esprit critique. Le Maroc cumule-t-il des tares rédhibitoires ?
La misère matérielle et la misère intellectuelle constituent un mélange explosif dont l’État marocain est responsable. Il est banal de dire que la misère matérielle ne produit en général que le désespoir, dont le paroxysme réside dans le fait que ce qui devrait constituer la valeur suprême de l’homme - la vie - devient une non-valeur. Alors, on peut tuer son prochain et se faire sauter sans état d’âme. Quant à la misère intellectuelle, qui réside dans l’absence totale de l’esprit critique - du fait de l’ignorance aggravée par le bourrage de crâne provenant des doctrinaires fanatiques alentour -, elle ne peut évidemment que faciliter le passage à l’acte criminel. Il se trouve que ceux qui ont exécuté les attentats du 16 mai ont été victimes de ces deux formes de misère, effectivement cumulées.



Driss Lachgar
Dirigeant USFP
"C’est un phénomène mondial qui profite d’un terrain socialement prédisposé"


Au lendemain du 11 mars, les personnes poursuivies, interpellées ou jugées, sont essentiellement de nationalité marocaine. Mais la plupart résident depuis longtemps ou sont nées à l’étranger. Le Maroc est-il responsable de ces beurs qui se radicalisent ?
Je ne pense pas qu’il en porte la responsabilité. Le terrorisme, aujourd’hui, est, de l’avis de tous, un phénomène mondial et les Marocains n’ont eu jusque-là que des rôles d’exécutants. Il est clair que la conception, l’orientation et l’encadrement sont l’œuvre d’étrangers. Ceci dit, la nationalité n’a plus au 21e siècle la même importance qu’elle avait au siècle précédent, où l’assassinat d’un prince yougoslave pouvait entraîner une guerre mondiale. Dans le
monde d’aujourd’hui, les frontières s’annulent et les possibilités de communication se multiplient. Dans certains dossiers, il a été avéré que certaines personnes impliquées portaient d’autres nationalités. Difficile dans ce cas de faire porter aux États la responsabilité d’actes provenant d’individus autonomes.

Les exécutants de l’attentat du 16 mai et une partie de ceux de Madrid sont des Marocains locaux. Mais le réseau de leurs commanditaires dépasse les frontières. Faut-il accuser Al Qaïda, la défaillance des services de sécurité ou l’échec du système d’intégration sociale au Maroc ?
Même si les enquêtes sont en cours et des secrets d’État persistent, il est permis de croire, presque une année après le 16 mai, que les cerveaux étrangers trouvent un terrain socialement prédisposé au Maroc. Le sécuritaire à lui seul ne peut pas venir à bout du terrorisme. Même l’Amérique, avec tout son arsenal de guerre et de renseignements, en est incapable. Car les raisons sont profondes. Tant qu’il y aura des zones de tension comme la Palestine et l’Irak et que les leaders de l’Occident soutiennent des régimes totalitaires, il ne peut en résulter que de l’extrémisme, qui alimente le terrorisme. Et tant que les pauvres et les chômeurs du sud de la Méditerranée voient la prospérité sur l’autre rive et en sont privés par des murs infranchissables, il n’est pas exclu qu’ils deviennent à la merci de terroristes étrangers qui les recrutent, les financent ou les orientent.

Le fait que l’État marocain ait longtemps toléré la filière afghane et les wahhabites pour contrecarrer les islamistes locaux le rend-il coupable de laxisme ?
L’État marocain a fait partie pendant longtemps d’un système international, dirigé par les États-Unis et relayé, au niveau arabe, par des régimes totalitaires qui utilisent ces mouvements islamistes pour contrecarrer toute revendication démocratique. C’est dans ce cadre que le Maroc a toléré le départ de jeunes auprès des Moujahidines, qui combattaient les Soviétiques, avec un soutien explicite aux portes des mosquées et sur les journaux. Mais ce sont les défenseurs de la démocratie et de la modernité qui en ont pâti.

Il est aujourd’hui avéré que la pauvreté n’est pas plus responsable du terrorisme que l’absence d’esprit critique. Le Maroc cumule-t-il des tares rédhibitoires ?
Certes, la plupart des hommes poursuivis ne sont pas indigents. Les dirigeants sont même très aisés. Mais la conjonction des facteurs de pauvreté et d’ignorance, qui entravent la démocratisation et le respect de l’autre, peut mener, dans n’importe quelle société à la même situation. Au Maroc, ces organisations ont profité, en plus de cela, de la marge de démocratie qui a été mise en place. Des mosquées sont ainsi devenues des lieux de propagande d’actes violents, sous couvert de Jihad menant au paradis. C’est pour cela que le Maroc doit réaménager l’espace religieux.

 
 
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