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Société : Vivre après la torture

Le centre d'accueil installé
à Casablanca, rue Khadija
Bent Khoualid
Ils sont des milliers à souffrir de séquelles psychologiques et physiques, héritées de la torture. Un centre d'accueil et d'orientation tente, avec ses maigres moyens humains et financiers, de leur venir en aide. Par Laetitia Grotti


"Je ne dors plus. Vous savez ce que ça veut dire. Je ne dors plus la nuit, je marche sans cesse…pour fuir mes cauchemars". Mohamed Ikbal n'a eu ni jeunesse ni vie. Ou plutôt, celles qu'il a vécues lui ont laissé pour seuls souvenirs les horreurs de la torture. Une torture répétée des milliers d'heures, sous toutes
ses formes, au cours des multiples arrestations dont il fut victime depuis 1962 jusqu'à la fin des années 70. À 63 ans, il est continuellement hanté par ces mêmes images qui lui reviennent. "Je suis en permanence sur le qui-vive, me demandant quand est-ce qu'ils vont venir me chercher. À un moment, je me suis cru fou. Ma femme vit le même calvaire". Ce permanent UNFPéiste de la première heure a connu quatre arrestations. À chaque fois, le parcours fut à peu près le même. Plusieurs mois de tortures quotidiennes à Derb Moulay Cherif ou à Dar Benhamou (point fixe 2) avant d'être transféré dans une cellule, à Kénitra ou à Marrakech. À chaque fois, ces mois, voire ces années de détention, se sont soldés par un non-lieu au procès. Innocent. Oui, mais voilà. Entre temps, celui que la justice a toujours blanchi des accusations portées contre lui, a dû affronter et surmonter le sadisme de ses tortionnaires : la falaqa, l'électricité sur toutes les extrémités du corps, doigts, pieds et parties génitales, les électrochocs, la permanence des coups… Il a dû, de prison, affronter et surmonter la mort de son père, causée par le désespoir de ne pas savoir où était ce fils chéri, officiellement "disparu". Affronter et surmonter, encore, les quatre fausses couches de sa femme, causées par des complications de grossesses que l'on comprend aisément. Mais les conséquences de la torture ne s'arrêtent pas avec la fin de la torture. Les meurtrissures du corps et de l'esprit restent indélébiles. D'autant que tout est fait pour que ce souvenir perdure. Prisonnier politique (PP), innocenté ou pas, signifie que l'on vit avec sa famille sous la pression constante des différents services, quand ce ne sont pas des menaces directes ou des tentatives d'assassinats. Pressions auxquelles s'ajoutent l'impossibilité d'une réinsertion sociale. Quelle entreprise aurait voulu d'un PP pour salarié ? Mais, quand bien même aurait-il eu la chance de tomber sur quelqu'un prêt à courir ce risque, aurait-il seulement pu travailler ? Mohamed Ikbal connaît aujourd'hui les plus grandes difficultés à se déplacer. Souvenirs des séances de falaqa. D'autres séances analogues sont à l'origine de l'aggravation de son diabète, de l'apparition de problèmes cardiaques et d'une hypertension. Il a perdu plusieurs degrés d'acuité visuelle et il est aujourd'hui sujet à des pertes fréquentes de mémoire. Séquelles physiques, morales auxquelles s'ajoutent l'absence de réinsertion sociale, tel est le triste bilan des victimes de la torture.
Combien sont-ils à avoir vécu des affres similaires à celles de Mohamed Ikbal ? 1000 ? 10.000 ? Pour le Forum Vérité et Justice, ils seraient environ 50.000. Encore parle-t-on des "victimes primaires", celles qui ont éprouvé la torture dans leur chair. Mais une victime est rarement orpheline. Elle a généralement une famille, des parents, un conjoint, des frères et sœurs… Ils sont ce que les médecins appellent les "victimes secondaires". S'ils n'ont pas eu à connaître "la bouteille" ou encore "l'hélicoptère", ils n'en n'ont pas moins subi d'autres formes de violences : la disparition d'un proche, son enfermement, le harcèlement policier, le rejet des voisins… Ces victimes seraient 10 fois plus nombreuses que les premières. De quoi donner le vertige à plus d'une âme sensible ! Mais pas à l'État, pourtant principal responsable de ces exactions. Alors, pour pallier l'urgence et apporter un début de réconfort à ces personnes, 8 médecins se sont mobilisés et ont créé, en 2001, un centre d'écoute et d'orientation, qui leur est entièrement dédié. "Avant la création de ce centre, des médecins bénévoles s'occupaient de la prise en charge médicale de ces victimes, mais ils agissaient clandestinement", témoigne le Dr Abdelkrim Manouzi, membre fondateur du centre. "Quand les 'miraculés' de Tazmamart et de Kelaat M'Gouna ont été relâchés en 1991, une petite équipe s'en est occupée. Mais, ils présentaient des séquelles très lourdes, des maladies chroniques graves et des problèmes sociaux énormes". À partir de cette date, la politique officielle en matière de droits humains commence à changer. Le pays connut d'abord une amnistie générale en 1994 avec la libération de 424 détenus. Deux ans plus tard, c'est au tour de l'OMDH d'organiser un séminaire sur "la santé et les droits de l'homme". Outre les grandes ONG internationales (Amnesty et l'IRCT - conseil international de réhabilitation des victimes de la torture) et marocaines, y participent pour la première fois d'anciennes victimes des années de plomb. Et chacun de mesurer la nécessité de leur venir en aide. Mais il reste difficile d'évoquer ces questions. L'époque n'est pas encore à la levée des tabous et aux sujets forts. "Imaginez que même pour trouver un local, ça été une véritable galère. Personne ne voulait louer à des médecins pour soigner des victimes de la torture. Des opposants politiques, des séditieux, c'était courir trop de risques, raconte le Dr Manouzi. En fait, c'est Zakya Daoud qui nous loue le sien". Et ce, depuis janvier 2001, date d'ouverture du "centre d'accueil et d'orientation des victimes de la torture", grâce à des financements européens dégotés par l'IRCT, via une fondation suisse, OAK. "Depuis cette date, nous avons accueilli près de 600 personnes et procédé à près de 2000 consultations", raconte le Dr Manouzi. Au centre, le Dr Marzouk, permanent à mi-temps, reçoit indifféremment les victimes "connues", c'est-à-dire adressées par le FVJ, que celles qui ne le sont pas (auquel cas, les médecins remplissent une fiche signalétique et en cas de doute, demandent au FVJ de mener une "enquête sur ses antécédents carcéraux"). Dans la petite pièce où il ausculte, il procède aux premiers examens généralistes. "Si la personne vient me voir pour un problème de médecine générale, je la traite sur place et je lui donne les médicaments. Tous bénéficient d'un bilan radiologique. En revanche, si les séquelles nécessitent de voir un spécialiste, j'oriente le patient vers l'hôpital ou des cabinets 'amis'. En termes de séquelles physiques, ces victimes souffrent de rhumatismes, de douleurs d'articulation suite aux heures de suspension subies, de paralysie, de perforation des tympans (la fameuse 'claque'), du sphincter, d'hémorroïdes, de rétention d'urine - même ce besoin naturel est devenu une souffrance pour eux à cause des heures de punition imposées où ils devaient se retenir", explique le Dr Omar Jbiha, du centre. Il y a également beaucoup de cas d'insuffisances respiratoires et pulmonaires. Des tuberculoses. Des séquelles qui exigent des soins et pour lesquels la majorité n'a pas le début du commencement d'un sou. Puisqu'ils sont, pour la plupart, sans revenu. "Pour les cas d'hospitalisations, nous leur facilitons l'entrée à l'hôpital. Ils bénéficient d'une recommandation à faire valoir au directeur de l'hôpital, qui, seul, peut décider de la gratuité des soins", explique le Dr Manouzi. Mais, cela est possible en vertu d'un accord informel passé avec le ministère de l'Intérieur. Quand il y a deux ans, ce dernier a lancé des discussions avec le comité de suivi associatif (AMDH, OMDH et FVJ), la commission médicale en faisait partie. Et elle avait transmis ses doléances ainsi que la liste des 100 cas médicaux les plus urgents qui leur avait été demandée. À l'époque, le tout puissant wali de Casablanca, Driss Benhima, avait déclaré :"Les victimes ont le droit d'être soignées par l'État. Nous allons donner des instructions pour qu'elles soient soignées gratuitement dans les hôpitaux". Malheureusement, confiné dans un cadre informel, cet accord connaît des résultats plus que décevants sur le terrain (cf. encadré). D'autant que l'enveloppe d'environ 400.000 DH qu'avait pu dégager certaines wilayas pour l'achat des médicaments par le centre, s'est tarie. Et que depuis un mois, il n'y a plus d'argent dans les caisses. Et presque plus de médicaments dans les pharmacies. "Ce qui crée de nouvelles angoisses à nos patients. Nous avons, par exemple, un polydialysé qui peut mourir, faute de soins. Quand il a appris la nouvelle, il a été pris de panique. Nous sommes allés voir le wali, qui, dans ce cas précis, a répondu à l'urgence", raconte le Dr Jbiha. "Mais cela reste de la charité, s'insurge M. Nadrani. Il y a des centaines de gens dans le besoin et dans l'urgence".
À ces séquelles les plus visibles, s'ajoutent les séquelles psychologiques. Plus profondes. Peut-être plus meurtrières. Pour cet ancien détenu de Kelaat M'gouna et d'Agdz, "il faut comprendre qu'on arrête un être humain qui a des valeurs, des principes, des idéaux et qu'on essaie de tout lui prendre. De faire de lui un animal. Il perd d'abord son nom pour devenir un numéro. Ensuite, on le place dans des conditions voulues de saleté extrême. Puis, la torture mentale et physique". Hamid Zaroura, qui est passé par Dar Mokri, a subi trois simulacres d'exécution. À chaque fois, il était attaché au poteau. Ses tortionnaires lui bandaient les yeux, prononçaient la sentence de mort et lui tiraient dessus… avec des balles à blanc. Il perdit la tête à la troisième simulation. Il survit aujourd'hui sous traitement. À côté de ces tragédies individuelles, tous évoquent leurs cauchemars, leur angoisse permanente. L'absence de confiance dans les autres. Certains se méfient d'eux-mêmes. Pour le psychiatre du centre, le Dr Battas, "on parle aujourd'hui de stress post-traumatiques. Mais, d'autres types de victimes les connaissent comme celles du tremblement de terre d'Al Hoceima. Ce qui fait en quelque sorte leur particularité, c'est qu'ils ont subi une violence intentionnelle. Cette volonté du tortionnaire de faire mal perturbe, car elle est extérieure. C'est comme si la victime subissait une effraction". Le type de psychose qui sera ensuite développée dépend pour beaucoup de la personnalité de départ, de sa vulnérabilité. "Ceux qui ont un 'moi' fort peuvent résister. Mais combien se retrouvent fragmentés, déchiquetés par l'humiliation ?", s'interroge faussement le Dr Battas. D'autant que la majorité d'entre ces victimes ont encore du mal à franchir le seuil d'un cabinet psychiatrique. Aux réticences culturelles (psy = fou) s'ajoutent l'extrême difficulté d'en parler, de verbaliser l'indescriptible. La plupart des médecins du centre l'affirment, "ils ont beaucoup de mal à parler de la torture. Cela les oblige à se replonger dans ce vécu, à revivre l'humiliation, les souffrances. La nature même de ce qu'ils ont enduré, l'incompréhension qui en découle, sont autant d'obstacles à surmonter". Le Dr Manouzi complète : "Certains ont développé, pendant la détention ou après leur libération, des schizophrénies. S'opère alors une dissociation de la personne, en proie aux délires de persécution, qui va avoir des comportements bizarres. Nous rencontrons également beaucoup de dépressifs, sujets au repli sur soi, aux troubles de l'humeur, qui s'auto-accusent, qui ont du mal à lier les idées entre elles car ils souffrent de défaut de concentration". Les troubles du sommeil engendrent, quant à eux, de la nervosité, de l'irritabilité, de la susceptibilité. Tout cela joue sur l'entourage qui a, seul, la charge de ces traumatismes. Si l'existence du centre était et demeure une nécessité, cela ne saurait constituer une condition suffisante pour venir en aide à toutes ces victimes. L'État doit aujourd'hui assumer leur suivi sanitaire et médical et proposer des solutions pour leur réinsertion sociale. À tout le moins, leur proposer des conditions financières de vie dignes. Il semble que ce soit la voie choisie par l'Instance équité et réconciliation. Mais quoi qu'il en soit, pas avant un an, date de la fin de ses travaux. Qu'en sera-t-il entre temps ?



Suivi : Vers une prise en charge de l'État ?


Suite à l'accord informel passé avec le ministère de l'Intérieur, le comité de suivi avait demandé la mise en place, dans 10 régions, de commissions médicales délocalisées (l'État représenté par la wali, le ministère de la Santé par son délégué provincial et les victimes par le FVJ). Des directives avaient alors été données, mais toujours de façon informelle. Ce qui se traduit concrètement par des résultats décevants. Ainsi, il n'y a eu aucune rencontre avec les responsables locaux à Laâyoune et à Rabat. De même que si toutes les victimes de Marrakech, de Beni Mellal et de Rachidia ont bénéficié des premiers examens médicaux, elles attendent encore leur traitement. "Il n'y a que Casablanca qui a connu quelques changements et ce, grâce à l'impulsion de Benhima qui s'était montré très coopératif. Il nous avait réunis avec tous les directeurs des hôpitaux de la ville et leur avait demandé de faciliter l'accès aux soins gratuits pour nos malades. Ce qui, hormis les difficultés administratives d'usage, fonctionnait plutôt bien" expliquent les médecins du centre. Mais l'espoir est réapparu en décembre 2003, au moment de l'annonce de la création de l'IER, dont un des volets concerne le suivi sanitaire et social des victimes. "Benzekri nous a contactés pour avoir notre avis sur les prises en charge à apporter et nous a proposé une collaboration avec l'IER", raconte un des médecins du centre. "Offre à laquelle nous avons répondu favorablement, en lui soumettant plusieurs propositions. La création d'un centre aux structures appropriées, au sein des centres hospitaliers les plus importants du pays. Leur reconnaissance officielle avec rédaction d'une convention, une prise en charge totale des soins avec ouverture vers des structures privées. Nous souhaiterions également la création d'une mutuelle nominative pour toutes ces victimes et une pension régulière pour leur assurer une vie digne".
 
 
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