Société : Dehors
en attendant le roi
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(Photo Chadwane Bensalmia)
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Février 2004, soixante-dix jeunes filles de la région de Fès, étudiantes de leur état et toutes issues de familles démunies, se retrouvent à la rue. Une semaine auparavant, elles bénéficiaient encore du programme des "maisons des étudiantes" lancé, il y a près de quatre ans, par la Fondation Mohammed V pour la solidarité. Récit dune désillusion. Par Chadwane Bensalmia
"C'est Mme Zoulikha Nasri qui en a donné lordre. Le bâtiment ne peut pas être occupé tant que le roi ne la pas inauguré. |
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Cest comme ça et pas autrement". Le verdict de la conseillère royale a fait leffet dune douche froide aux responsables de lassociation Fès Saïss. Six mois de travail sont réduits à néant, des étudiantes sont désormais sans toit, à trois mois des examens de fin dannée. Et la crédibilité de la Fondation Mohammed V est remise en question. Mais "Madame la conseillère ne veut rien savoir" nous dit-on. La procédure est la procédure. Cependant, poursuit-on "là nest pas le premier veto de Mme Nasri depuis linauguration de Dar Taliba à Fès".
Reconstitution des faits
Il y a trois ans, la Fondation Mohammed V lançait son programme de maisons des étudiants. Sur la ville de Fès, lorganisme trouve un partenaire pour laventure. Lassociation Fès Saïss, fortement ancrée sur le terrain, est jugée à la hauteur de la mission. Du reste, elle ne décevra pas ses commanditaires. Elle effectue ses repérages, trouve un terrain en plein centre, propriété du ministère des Finances. Lun de ses membres, architecte de profession, accepte de réaliser les plans à titre gracieux. Lassociation supervise les travaux, réfléchit sur les moyens dune gestion optimale. Bref, tout le monde se démène pour un projet très enthousiasmant.
Les travaux de construction lancés, la nouvelle fait le tour du milieu estudiantin, féminin notamment, puisque le bâtiment est destiné à abriter les étudiantes originaires des patelins de la région. Dailleurs, lorsquon a idée de létat des cités universitaires, situées à la sortie de la ville, on na aucun mal à trouver justification à lexaltation ambiante. Un internat flambant neuf en plein centre-ville. Deux lits par chambre, une salle détudes pour préparer des examens, au lieu des couloirs grisâtres et déprimants des internats universitaires. Une buanderie avec des machines à laver
Le rêve pour des dizaines de filles qui ne demandent quà poursuivre leurs études, mais dont les familles ne nagent pas dans l'aisance. On se nourrit donc de patience et on croise les doigts, en espérant plus tard y trouver une place.
Été 2003, les travaux de finition sont terminés, Dar Taliba est finalement prête à accueillir ses pensionnaires. Le feu vert est donné par un membre de la fondation qui, paraît-il, avait pris linitiative de cette décision sans en référer à sa supérieure. Une équipe est constituée par lassociation en vue de réceptionner les candidatures au pensionnat. Les conditions à léligibilité ayant été fixées - dont le fameux certificat dindigence -, les dossiers sont examinés et triés. Soixante-dix dentre eux seront jugés recevables. Les titulaires sont ainsi installées, moyennant 150 DH par mois.
Mme Nasri pointée du doigt
Quelques jours plus tard, une consigne de la conseillère royale tombe. Le roi arrive pour inaugurer le pensionnat. Personne ne doit sy trouver à son arrivée. Conclusion, il faut libérer les lieux pendant une semaine, le temps que le lancement "protocolaire" se fasse. La nouvelle nest pas sans contrarier les uns et les autres. "Comment est-ce quon va annoncer la nouvelle aux filles ? Et puis, où va-t-on les caser en attendant ?". Toutefois, enchanté ou pas, on devra prendre son mal en patience et obtempérer car Mme Nasri "avait annoncé au roi que le bâtiment était inoccupé. Sa parole était désormais engagée". On se résigne donc à se conformer à la procédure. Les 70 pensionnaires sont priées de se trouver un gîte provisoire pendant la petite semaine. On prépare linternat à la visite royale et on attend
un jour, deux, trois, la semaine sécoule, le roi ne vient pas. Aucune suite nest donnée aux précédentes consignes et le silence sinstalle.
Au bout dun moment, les responsables de lassociation décident de rouvrir les portes de la maison. Les filles, qui sétaient entre temps débrouillées en logeant chez cousins et amis, réemménagent, non sans soulagement. Et la vie reprend son cours.
Du côté de la direction, lorganisation sinstalle lentement. Une directrice est affectée par la ministère de lEnseignement supérieur. Un membre de Fès Saïss est désigné pour lassister dans son travail. Un appel doffre est lancé pour la location des magasins annexés au bâtiment, question dalimenter les caisses de la maison et d'arrondir les fins de mois. Une tournée des philanthropes de la ville est faite pour rassembler les dons destinés à dispenser les filles du paiement du loyer. Du côté des pensionnaires, cest, pour ainsi dire, la joie. Les semaines et les mois passent au rythme du train-train quotidien.
Janvier 2004, le foyer sapprête à tenir son conseil dadministration, auquel prend naturellement part Mme Zoulikha Nasri. À lassociation, on est tout impatient et fier dexposer ses performances. Mais voilà que Mme la conseillère refroidit lassistance en "grondant" tout le monde. Comment sest-on permis de reprendre les filles alors que le roi nen avait pas officialisé le démarrage ? Et rebelote, tout le monde à la porte. Oui, mais depuis, des mois se sont écoulés. Il fallait bien que les filles dorment quelque part. Aucune date dinauguration navait été communiquée. Les examens sont pour bientôt. Et puis, ces filles nont pas les moyens de payer un loyer, cest bien pour ça dailleurs que Dar Taliba existe. Et bien, non. Ce nest pas une raison suffisante, répond-on. Les membres de lassociation nosent pas dire un mot. "Cest très sensible. De hautes personnalités sont impliquées". Autrement dit, ce ne sont pas des personnes avec lesquelles on entrerait en confrontation. Et les soixante-dix étudiantes ? La moitié dentre elles nont pas pris le temps de la réflexion. Le ras-le-bol est tel quelles décident de reprendre leur destin en main, après avoir demandé le remboursement de leurs cotisations. Lautre moitié, elle, se retourne vers les responsables de Fès Saïss qui sont, pour le moins, dans une impasse. Étant moralement engagés, ils tentent de remédier tant bien que mal à la situation. On trouve dabord un appartement au sixième étage dun immeuble mitoyen, mais les jeunes filles sy refusent, prétextant les fréquentes pannes dascenseur. On leur propose ensuite une villa appartenant à lun des sympathisants. Proposition qui se verra à son tour rejetée par les étudiantes pour cause déloignement cette fois-ci - un bus de plus à prendre pour luniversité, soit 250 DH mensuels. En dernier recours, les membres se tournent vers la cité universitaire. "Nous leur avons octroyé des autorisations daccès à la cité. Les chambres étant toutes prises, nous leur avions proposé de se mettre daccord avec leurs camarades pour partager les chambres. Cétait là tout ce que nous pouvions faire pour les aider. Le foyer de luniversité était complet depuis des mois déjà", affirme J. El Arab Idrissi, responsable des affaires estudiantines de ladite cité. Cela dit, les anciennes pensionnaires de Dar Taliba ne voulaient pas de solutions intermédiaires.
Résultat des courses, les tentatives de Fès Saïss ayant toutes échoué, les pensionnaires de Dar Taliba se sont dispersées dans la nature, sans issue connue à leur problème et les clés de létablissement, nous dit-on, ont été rendues à Mme Nasri.
Madame la conseillère répond
Interrogée sur le fondement de ces reproches, Z. Nasri surprend avec une version des faits qui n'a strictement rien à voir avec ce que nous ont dit tous nos interlocuteurs sur le terrain (tous ont demandé l'anonymat, visiblement apeurés). Mme Nasri, elle, qualifie tout ce qu'on nous a raconté, en bloc, de "mensonge". "Le prétexte de l'inauguration royale ? C'est absolument faux. La preuve : deux autres uvres sociales, dont une institution pour orphelines, mitoyenne à cette Dar Taliba et un centre pour les non-voyants, ont été construits durant la même période. Et nous en avons remis les clés aux associations respectives, qui en assurent la gestion sans pour autant quils aient été inaugurés". Dailleurs, toujours selon Mme Nasri, cest suite à la réception de plusieurs plaintes de jeunes filles et de familles détudiantes que la fondation a décidé de reprendre les clés de létablissement "Sur les plaintes que nous avions reçues, on accusait les responsables de lassociation de navoir pas été justes dans le choix des pensionnaires, en précisant que la majorité dentre elles nétaient pas méritantes. Nous nous sommes donc déplacés sur les lieux et après constat des faits, nous avons en effet décidé de fermer le foyer jusquà rétablissement des conditions de fonctionnement". Ceci étant, Mme Nasri consent que parmi ces pensionnaires, certaines étaient véritablement dans le besoin, mais vu les circonstances, elles ne pouvaient quêtre sacrifiées pour lintérêt général et à la loi de la majorité. "Des établissements comme celui-ci ont des frais de gestion qui ne peuvent être justifiés que si le taux doccupation sy prête - Dar Taliba de Fès présentait une capacité de 170 lits dont 70 seulement étaient occupés - mais cela est une autre affaire, car en attendant, ce nest pas à ce niveau que le problème sest posé. Dailleurs pour conclure, nous avons repris les discussions avec lassociation et une solution sera bientôt trouvée".
Qui a raison ? Mme la conseillère ou ses (nombreux) contardicteurs anonymes ? Entre les deux, 70 étudiantes vivent en suspens. Et à un mois de leurs examens, des dizaines de jeunes filles ont dû retourner dans leurs patelins pour sy préparer
Qui sait, ce sera peut-être pour lan prochain ? |
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Dar Taliba : Les foyers de lespoir
Lancé depuis près de quatre ans, le programme "maisons des étudiants" de la Fondation Mohammed V pour la solidarité - qui est une idée du roi lui-même - se veut être la plus grande et la première opération du genre dans le pays. Le plan prévoit la construction de quelques 37 "foyers détudiants" sur lensemble du territoire, pour une capacité globale de 4494 étudiants. À cette date, dix-sept seulement de ces centres sont opérationnels. Les autres étant encore en construction. La gestion des établissements est, quant à elle, confiée aux associations actives dans les régions concernées. La passation des pouvoirs se fait au moyen de conventions prévoyant les conditions et modalités de gestion. Tout manquement aux engagements est susceptible daboutir à la reprise des établissements par la fondation. |
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