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Culture : Complexes culturels : le cafouillage

L’état des complexes culturels à Casablanca ne fait que se dégrader. Pourtant, ce n’est que l’arbre qui cache la forêt : la gestion de ces complexes par les communes a été désastreuse et il n’y a jamais eu de politique culturelle dans la ville de Casablanca. Comme ailleurs. Par Maria Daïf


Complexe culturel Sidi Belyout, projection d’un court-métrage dans la salle de cinéma et de théâtre. Le public est mal à l’aise. Certains mettent leur main devant leur nez, plusieurs autres se retiennent pour ne pas partir. Et pour cause, en plus de l’humidité, la salle sent très fort les égoûts. Quant au reste, des sièges et des strapontins sont cassés, la sonorisation est on ne
peut plus défaillante et la moquette est déchirée en plusieurs endroits. C’était il y a quelques mois.
Nouvelle visite au complexe, plus récente. Les sièges et les strapontins cassés ont été arrachés de leur place sans être remplacés. L’eau a fui de l’égoût, détérioré pendant plus d’un mois, et les traces sont visibles sur un pan de mur, jauni par la moisissure, comme la moquette. Normal, pendant plus d’un mois, la fuite n’a été réparée. Quant à la sonorisation et aux lumières, rien non plus n’a changé. Un tour dans la salle d’exposition et l’on constate que plusieurs ampoules sont grillées. Du côté des bureaux, seuls le directeur et la réceptionniste disposent d’un téléphone, pour plus d’une trentaine d’employés. Quant au fax et à Internet, cela relève de l’ordre du fantastique. Et pourtant… Le complexe Sidi Belyout, inauguré en 1992, a longtemps fait partie des complexes culturels les mieux équipés de la ville. Que s’est-il passé ? Il a tout simplement subi le même sort que subissent la plupart des autres complexes de la ville, c’est-à-dire la dégradation de l’équipement, faute d’entretien. Ce qui n’est, en fait, que l’arbre qui cache la forêt.

Qui gère les complexes culturels ?
Jusqu’à l’année dernière et à la nouvelle configuration de la ville - plus de communes mais des arrondissements dépendant de la commune urbaine de Casablanca -, tous les complexes culturels dépendaient des communes, qui les ont bâtis et qui les géraient. Ainsi, Casablanca dispose aujourd’hui de 9 complexes (Anfa, Moulay Youssef nouvellement transformé en salle de conférence, Sidi Belyout, Zef Zaf - ex-Maârif -, Touria Seqqat, Moulay Rachid, Hay Mohammadi, Aïn Sebaâ et Kamal Sebti à Sbata ; un dixième aux Roches Noires sera bientôt inauguré), tous créés pour le même objectif : offrir aux habitants du quartier un espace de proximité qui accueillerait des manifestations en tous genres : concerts, pièces de théâtre, projection de films, festivals, conférences, mais aussi réunions d’associations… L’initiative, à plus d’un titre, ne peut qu’être louable. Sauf qu’elle émanait des communes et c’est là où le bât blesse : chacune avait plus ou moins tracé sa propre politique concernant ses infrastructures et chacune cafouillait de son côté.

Le cafouillage des communes
Premier hic : la gestion financière des complexes culturels. La plupart - parce qu’il y a des exceptions, pas plus heureuses d’ailleurs - n’ont jamais eu de budget consacré par la commune, qui se contentait de déléguer les affaires culturelles, artistiques et sportives (le tout dans le même sac) à un département "ne servant pas à grand chose", confie un responsable administratif d’un des complexes casablancais - refusant d’être cité -, continuant : "À chaque fois que nous avons besoin d’une ampoule, de papier, de clous, je fais un bon de commande. Si ce dont j’ai besoin est disponible dans le dépôt de la commune, tout va bien. Sinon, on doit attendre et ça peut durer plusieurs semaines. Sans parler du fait qu’ici, nous avons besoin d’un matériel professionnel, qui, souvent, n’est jamais prévu par la commune". Exemple, les néons pour les projecteurs, le complexe Mohamed Zef Zaf (Maârif) les attend depuis des lustres. Le même attend que la commune répare les sanitaires et rénove les loges, depuis plusieurs mois. La commune est au courant et ne fait rien : "Rien qui étonne. La principale raison à l’état des complexes, c’est qu’ils sont gérés par des élus communaux, dont la culture constitue le dernier de leur souci. Comment voulez-vous qu’ils s’inquiètent du sort des complexes ?". Sauf, bien sûr, quand il y a de l’argent à se faire : les complexes culturels sont victimes de la corruption qui sévit dans les communes : "Pour tout ce qui est équipement, les communes lancent des marchés. Là, tous les élus veulent s’en occuper, pour avoir, bien sûr, leur commission. Dans certaines communes, les factures sont gonflées et les artistes doivent donner des pots-de-vin pour être programmés". Quant aux cas exceptionnels, comme celui de Sidi Belyout, ils bénéficient d’un budget annexe. Une aubaine, qui finalement n’a pas que des avantages : "Nous avons, certes, un budget de fonctionnement fixé par la commune et indépendant de ses autres dépenses. Mais les démarches administratives sont tellement lentes et compliquées qu’il est difficile d’avoir même un clou. L’opération peut durer plus d’une année". Comment dans ce cas-là les fonctionnaires des complexes travaillent-ils ? Le moins possible, pour la plupart. Broyés eux-mêmes par une administration lourde et corrompue, ils finissent par céder, par faire preuve de laisser-aller… voire devenir corrompus eux-mêmes : "En fait tout dépend de la bonne ou de la mauvaise volonté des gens. Celle du président de la commune, du receveur municipal, du directeur du complexe, des autres employés", témoigne un autre responsable administratif. Une exception, pourtant : le complexe Moulay Rachid, le plus actif mais aussi le plus grand de la ville. Son directeur n’a, jusqu'à présent, pas baissé les bras.
Qu’en est-il depuis que le pouvoir est centralisé au conseil de la commune urbaine de Casablanca ? Concrètement, cela n’a rien changé au sort des complexes et complique encore plus leur gestion : ce n’est plus les arrondissements qui en décident - eux-mêmes n’ont pas de budget mais des dotations fixées selon les besoins -, et tout est entre les mains de la mairie qui, pour l’instant, ne s’occupe pas de la question du fonctionnement des infrastructures culturelles et de leur équipement. A-t-on tracé une politique pour la promotion de la culture à Casablanca ? Rien n’est moins sûr. Et ce n’est pas une nouveauté.



Actu : En plus, il faudra maintenant payer !


Depuis le 1er avril, est entré en vigueur un nouvel arrêté qui ne finit pas de susciter la colère des associations et des artistes. Les premières ont d’ailleurs fait un sit-in la semaine dernière devant le complexe Moulay Rachid. Que dit l’arrêté ? Que dorénavant, toute institution, association, troupe de théâtre, tous musiciens ou particuliers voulant utiliser l’une des salles des complexes pour une manifestation culturelle, devront payer : "Auparavant, la plupart des complexes ne se faisaient pas payer et prenaient un pourcentage sur les tickets quand l’entrée à la manifestation n’était pas gratuite. Sauf, bien sûr, quand c’était une entreprise privée qui avait besoin d’une salle, là, chaque complexe établissait ses tarifs. N’oublions pas le premier objectif de ces infrastructures : c’est dans un esprit de service public qu’elles ont été créées", explique Hicham Abqari, responsable adjoint du complexe de Sidi Belyout. Le conseil de la ville en a décidé autrement : les tarifs ont été fixés et ont été fixés entre 1000 et 3000 DH, voire plus, en fonction de la durée de la manifestation. En somme, on demandera à une jeune troupe de théâtre qui n’a même pas les moyens de payer son transport de débourser 1000 DH pour une seule représentation et la même somme à une association de quartier, qui voudra organiser une rencontre avec les citoyens pour les sensibiliser à l’environnement. Devinez ce qui va se passer : les complexes vont être définitivement désertés et l’argent ira dans les caisses de la commune urbaine de Casablanca. Cet argent ira-t-il à la culture dans la ville ? Une fois de plus, rien n’est moins sûr… Désolant.

 
 
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