Portrait : Le peintre fait son roman
Mahi Binebine a toujours eu une double identité, de peintre et de romancier. Son dernier roman démasque avec maestria cette ambivalence. Loccasion, pour nous, de dépeindre un parcours qui en vaut deux. Par Driss Ksikes
Tout semble avoir été facile daccès pour lui. Depuis que Barbara Jonas, amatrice dart et bienfaitrice, a introduit ses toiles au temple du Guggenheim museum à New York en 1996, elle a "arrangé" sa vie. Ainsi propulsé, il expose dix à douze fois par an, là où il le désire. Depuis que lécrivain Agustin |
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Gomez-Arcos, mort aujourdhui, a accompagné la genèse de son premier texte, Le sommeil de lesclave, jusque chez son éditeur, Stock, en 1992, il a été constant. Il a écrit un roman tous les deux ans et est sur le point de remporter, suite au succès de Cannibales (Fayard, 1999) en Grande-Bretagne, le prestigieux Foreign fiction prize. À limage dIlias, le protagoniste de son dernier roman, lartiste semble avoir pris "le train doré des élus". Mais sa régularité, Binebine la établie en sastreignant à peindre chaque jour et à écrire de longues heures après minuit (sauf quand il fait la fête). Sa formation de mathématicien a fortement déterminé sa discipline et sa recherche déquilibre. Celle-ci est très visible dans ses toiles où les personnages sont au centre et le vide peu encombrant ou raturé. Et puis, il noublie jamais quil est né, il y a de cela 45 ans, au fin fond dun derb de la médina, au milieu de sept enfants, à Marrakech. Résultat, sa sensibilité humaine na jamais été aseptisée. "Il mest arrivé de faire des tableaux abstraits, très coloriés, beaux et rien de plus, mais jai préféré revenir à mes personnages, nus, asexués, défigurés, déshumanisés". Grande constante, ses toiles sont marquées par une douleur profonde gisant au coin de sa mémoire : la répression qui a conduit son frère Aziz à Tazmamart. Ses masques, triturés, ligotés, défigurés, on dirait le scalpel dun Francis Bacon, sont tous nés de cette blessure. Aujourdhui, elle semble pansée. "Jen sors avec difficulté. Jai fait le tour des masques. Jai envie de tourner la page".
Le roman de la désolation
Son inventaire artistique, Binebine la entamé, il y a un an et demi, à son retour au bercail. Apaisé, résolu à changer de style, décidé à dépasser les contes inspirés par son passé personnel, il a écrit un roman-charnière, Terre dombre brûlée (appréciez la référence picturale). Cette fois-ci, il na pas puisé dans la mémoire de sa mère esseulée et généreuse, na pas achevé celle de son père, bouffon du roi et distant envers les siens, na pas sollicité celle de son frère quon a sacrifié, à lombre du monde, il a recomposé la vie précaire et passionnante dun peintre dici, Ilias, pas forcément autobiographique, qui fait son deuil de lailleurs glacial de Paris. Cest un roman de désolation, où Ilias, fils de Aïcha, nostalgique de Mme Ouaknine, sa protectrice juive de Marrakech, est cloué sur un banc enneigé à Clichy. "Cette solitude, je lai vécue à Paris avec Zefzaf. Je lai vu rongé jour après jour par la maladie". Le protagoniste du roman, un solitaire à la recherche de la chaleur des rencontres, soliloque avec sa chatte, Priméra, sur ses souvenirs, illusions et frustrations de peintre, au bord du succès. Au menu de son monologue, Dédé, le peintre qui ne cède pas à la mode du néant pour vendre et qui meurt sans faire de concessions. Lautre peintre, Toni, un gitan quil aimait admirer "butiner du coin de son pinceau un recoin perdu de sa toile, érailler dun trait violent un autre, grattant, caressant, griffant et consolant à nouveau la matière dans laquelle il se débattait". Binebine, le peintre-auteur, se reconnaît dans cette image de "lacte de peindre, physique et pleine de doutes. Cette description me correspond". Lauteur na pas subi lindifférence des galeristes ni la cupidité mordante des marchands dart, mais il se fait un plaisir de les mettre à nu. Même littéralement. La scène où Ilias fait lamour avec Mme Klutman, pourvu quelle trouve du plaisir à lui acheter un tableau, évoque dans lesprit de lauteur, rieur et plaisantin, ces marchands surnommés en américain "fluffers" (ces vieilles actrices de porno toujours présentes sur les plateaux et qui secouent les acteurs pour quils se remettent au travail).
Du récit à la peinture
Les moments qui égayent ce roman, plastiquement sombre, sont rares. Cest le testament dun artiste qui se débarrasse de son exil parisien, mais a trop de sentiments en souvenir pour sen réjouir. Cette fragilité, ce mal dêtre enveloppé par un torrent de légèreté, Binebine vit avec, constamment. Il a beau être jovial, ses personnages sont graves, solitaires, perdus mais en vie quand même. Il a beau avoir du succès, les ombres qui peuplent ses toiles portent leur visage comme un fardeau, trimbalent leur corps comme une masse pesante. "Si les bourgeois qui daignent macheter sont masochistes, cest tant mieux pour moi", ironise-t-il. Le peintre et le romancier ne font pas forcément deux. Entre latelier installé dans la mezzanine de sa demeure isolée à Marrakech et le coin décriture qui borde le salon, il fait un va et vient constant. Quand il écrivait Cannibales, il a peint des harraga, à sa manière, sans visages. Certes, dans les tableaux, il na que des prétentions esthétiques. Mais dans lécrit, il "ose croire que cest utile, pour que ces harraga ne soient pas uniquement des chiffres et deviennent des vies, des sensations. Cela leur évite linjure de lanonymat". Même quand il met des masques sur les visages, Binebine croit quil révèle plus quil ne cache. Ces masques ligotés, il en parle sous le patronyme dIlias, pour nous apprendre quil est "né entre une multitude de barreaux quil a vainement essayé de scier sa vie durant". Mais dans ses derniers tableaux, les masques se superposent, sentassent, comme dans une hécatombe. Manière de sen débarrasser en vrac, de passer à autre chose, mais aussi manière de symboliser les victimes de kamikazes, objet de son roman en chantier. Le passage du roman à la peinture ne cesse jamais chez lui. "Dans les deux, les personnages comptent énormément. Mes tableaux sont narratifs. Quand jécris, cest raisonné. Mais quand je peins, cest plus instinctif. Le hasard a une place plus importante". Lartiste aime bien se débarrasser du mathématicien par ce brin de folie nécessaire. Même dans ses romans, derrière un semblant de structure cartésienne, il y a toujours une passion qui dépasse. Dans le dernier, cest Jaffa, cette Palestinienne mélancolique, en perte de repères, au corps généreux, qui assure la note de discordance vitale à son uvre. Dans certains tableaux, les êtres démembrés, récurrents chez lui, sont parfois bordés décritures, des traces que "je me suis mis à dessiner pour jouer et rien dautre". Et dans sa démarche décrivain, cest lhumilité de se mettre dans la peau dun loser comme Ilias, qui passe ses journées à croire, dans langoisse, que "la lumière finira par jaillir de ses doigts". Cette distance entre le succès et lhumilité, il la cultive en pensant à "la rue étroite et sinueuse où il a grandi", et quil na jamais voulu oublier pour ne pas se sentir au chaud dans le confort des salons. |
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