Les fassis
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La médina vue du Palais Jamaï
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| Ils ont une particularité : il n'est pas un seul Marocain qui ne pense quelque chose d'eux. Les Oujdis, les Slaouis, les Tétouanais ? Beaucoup caleront et ne leur associeront aucune image, positive ou négative. Mais les Fassis
Admirés, craints, haïs, méprisés ou jalousés, ils ne laissent personne indifférent. C'est que leurs élites sont tellement visibles que cela en devient agaçant. Hommes de pouvoir, grands fonctionnaires, capitaines d'industrie, intellectuels mondialement reconnus, magnats de la finance
ils sont partout. Comment cette ville, première capitale de l'empire du Maroc, a-t-elle généré des familles aussi puissantes ? Pour mieux comprendre, Driss Ksikes remonte le cours du temps et vous invite à un voyage en pays fassi. |
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Les fassis : Argent, pouvoir et savoir
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Une délégation de notables
de Fès à la cérémonie
de la bey'a (Photo AFP)
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Grands fournisseurs du Makhzen, fin lettrés et commerçants prospères, lhistoire des élites fassies telle quelle ne vous a jamais été contée. Par Driss Ksikes
Fin de semaine à Paris. Lassociation Fès Saïss, emmenée par son président et conseiller royal, Mohamed Kabbaj, tient une conférence de presse au Sénat pour annoncer solennellement le contenu "alléchant" de la prochaine édition du Festival des musiques sacrées. Le désir de montrer ailleurs, autant sa part dauthenticité que sa capacité douverture, dans le faste et avec |
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un zeste de Makhzen derrière, les élites fassies en cultivent lart depuis bien longtemps. Lun des rares spécialistes à avoir décortiqué le système sociopolitique marocain, John Waterbury, définit les Fassis comme "le modèle de lélite urbaine, qui a conservé ses traditions, ses alliances et ses acquis, même quand elle a changé de ville (ndlr : Casablanca dans un premier temps et la diaspora plus tard)". La clé de cette longévité ? Dabord le melting pot de départ, où, selon Roger Le Tourneau, "lArabe a apporté sa noblesse, lAndalou son raffinement, le Kaïraouanais sa dextérité, le juif son astuce et le Berbère sa ténacité". Sajoute à cela le triptyque qui a permis à la mayonnaise de prendre, "des commerçants aisés, des savants respectés et des charifs vénérés". Mais lalliage ne sest pas fait sans heurts ni abus. Voyage dans le temps.
Trois origines et trois stratégies
Jusquau 18e siècle, un notable fassi était reconnu par son appartenance à un des trois groupes distincts qui cohabitaient en médina (chorfas, andalous, beldyin). Les chorfas nhésitaient pas à dire à un nouveau venu, Berbère de Lamta ou autre jebli, "sors de ma ville", et interdisaient aux juifs, sous les Almohades, de monter à cheval. Bref, ils se comportaient comme des nobles de sang, racistes à loccasion. Ils ont une double fierté dêtre les descendants des conquérants et du cousin et gendre du prophète, Ali. Auréolés par ce lignage, familial et religieux, les chorfas se sont enrichis sans craindre le moindre retour de manivelle, parce quils étaient doffice exempts dimpôts, empilaient les recettes versées dans les caisses du sanctuaire et profitaient des faveurs des sultans qui croyaient en leur baraka. En plus, ils se rendaient utiles. À chaque fois quil y avait des rois faibles, les chorfas usaient de leur charisme pour calmer les ardeurs des Fassis qui tenaient à leur autonomie (ils lont défendue contre Moulay Ismaïl de 1698 à 1730). Mais ils nintercédaient pas toujours gratuitement, pour le bien de la communauté. Ainsi, "lorsquil y a eu des disettes et des sièges de la ville entre 1720 et 1750, rapporte lhistorien Abdelahad Sebti, les chorfas - qui étaient aussi des propriétaires terriens - vendaient leurs récoltes à des prix élevés". Limage des chorfas, avides et peu vertueux, trouve là son origine.
Deuxième groupe, les Andalous, chassés par la Reconquista et dont les derniers venus datent de 1666, se prévalent de leur nisba (origine arabe, un peu moins sanctifiée que celle des chorfas), et doivent leur ascension sociale au savoir et au commerce. À Al Qaraouiyine, plusieurs ont fait une carrière cléricale, plus ou moins honorable, selon le degré de proximité ou de résistance au sultan. Le fondateur de la dynastie alaouite, Moulay Rachid, doit son acceptation par les Fassis à la propagande des ouléma andalous. Des familles de lettrés, comme Bensouda et Belhaj, ont été cooptées de manière ininterrompue de 1600 à 1900. Mais il a suffi quun alem, Abdeslam Guessous, soutienne la population contre Moulay Ismaïl, pour quil soit exécuté. "La beya de Fès (rebelle et source dimpôts) étant la plus attendue à lépoque et les Andalous, les chefs de révolte les plus farouches, le statut des ouléma y était crucial", explique Sebti. Les autres Andalous, comme les Tazi, Bennis et Benjelloun, ont fait fortune à travers la caravane de pèlerinage. Fès, étant à lépoque le carrefour du commerce oriental et le centre du convoi officiel, les grandes familles se bousculaient au portillon pour obtenir les nominations aux postes de "Cheïkh Rakb Al Haj", source intarissable de fortune et de privilèges. Lhistoire retiendra quun Touimi Benjelloun, capitaliste de la filière est devenu, par compensation, intendant de la plus grande trésorerie du Makhzen à Fès. "Il est allé jusquà organiser un festin en période de disette et convié des chorfas mâles pour bénir sa fête et leur donner de laumône à la sortie", écrit Cigar.
Le troisième groupe, celui qui a eu le plus de mal à se faire accepter, jusquen 1750, est connu sous le double label de "beldyin" et "islamyin". Il sagit des juifs convertis à lislam au 15e siècle, en gros sous la pression des Almohades. Plusieurs dentre eux, rapporte Cigar, habitaient dans Funduq Al Yahudi, un quartier qui ne les mettait pas en quarantaine mais les distinguait des "purs musulmans". Pendant plus de deux siècles, lorigine religieuse de ces familles (Myarra, El Kohen - nom inchangé -, Benchekroun
) leur a valu lanimosité des chorfas qui considéraient la Qissaria comme leur chasse gardée. Les ouléma faisaient même circuler un hadith laissant entendre quon "ne peut pas faire confiance à un juif même sil a 40 ancêtres - anciennement convertis". Quand ils ont été enfin acceptés, après une période trouble marquée par de faibles sultans, lautorité a quand même exigé quils affichent un signe distinctif (une bande de soie brodée, kamkha) devant leurs boutiques, pour que les clients soient prévenus de "la perfidie de leurs pratiques". Bonjour la tolérance. Cela ne les a pas empêchés, depuis, de devenir de grands commerçants, des négociateurs internationaux et des savants, au point dêtre enviés par les chorfas. "Leur fortune, ils la doivent initialement au sultan Moulay Slimane qui, contrairement à ses prédécesseurs, en a fait son groupe favori et leur avançait argent et marchandises", écrit Sebti. Jusque-là, le pouvoir des Fassis, tous groupes confondus, reposait sur lautonomie de larmée des harratine, parmi laquelle les grandes familles avaient leurs clients. Le rang social ne faisait pas le pouvoir, mais le réseau construit entre ressources financières, biens fonciers, ouléma et force physique rendaient certaines familles puissantes, par alliance.
Lascension dune élite rangée
À la veille du 20e siècle, les frontières entre les différents groupes nexistent plus. La distinction se fait dorénavant entre ce que Ali Benhaddou appelle "les héritiers de la fonction publique et ceux du commerce". Les premiers (Jamaï, El Mokri, Benslimane, Bensouda, El Fassi
) tirent leur aura et leur fortune de la proximité de lÉtat et sont rompus, de génération en génération, aux postes administratifs éminents (grands vizirs, ministres des Finances
). Les seconds (Benjelloun, Tazi, Lazrak, Lahlou, Berrada, Sqalli
), tels que recensés en 1905 par Leclerc, ne jurent que par les affaires (import-export et spéculation) quils mènent depuis 1830 à partir de Casablanca, en direction de Manchester, de lInde, etc. Mais la ligne de partage entre les deux catégories nest pas étanche. Le patrimoine accumulé par un Talib Benjelloun, réputé être le premier capitaliste marocain, devenu conseiller intime du Sultan et son ministre des Finances, a ouvert la voie de la richesse devant ses héritiers et inauguré une nouvelle forme dalliance entre le Palais et les grandes bourgeoisies. Dès lors, explique Cigar, "Fès devient plus des familles quune ville". Jusquen 1904, le caractère révolté des Fassis sexprime par leur soutien en armes à Bouhmara contre le sultan mais, explique Le Tourneau, "les Alaouites avaient déjà pris le sage parti dassocier les plus influents Fassis au gouvernement". Selon une étude chiffrée menée par la politologue Amina El Messaoudi, cette tendance a été maintenue, au-delà du protectorat, dans les gouvernements constitués de 1955 à 1985. Sur lensemble, 61,19% des ministres étaient Fassis. Ces derniers viennent, dailleurs, en tête et de loin dans tous les départements, à lexception du ministère de la Défense nationale, annulé par feu Hassan II en 1972. Quel est le secret du maintien des Fassis comme la première élite du pays, jusquau milieu des années 80 ?
Le secret est dabord économique, parce que leur ascension a été exponentielle et favorisée par le pouvoir. Outre les richesses accumulées auparavant et multipliées à Casablanca, Waterbury énumère des familles qui ont bâti leurs fortunes, sous le protectorat, dans lindustrie agro-alimentaire et le transport. On retrouve dans le lot, le fameux transporteur, Mohamed Laghzaoui, devenu en 1964 chef de la Sûreté nationale, puis directeur de lOCP. Autre exemple controversé, rapporté par Le Tourneau, celui "des frères Sebti, qui se sont enrichis pendant la Deuxième Guerre Mondiale, en revendant les réserves de produits alimentaires et de tissus quils possédaient en 1939, à des prix exorbitants". La nature de ce capitalisme de rente, basé sur le commerce et la spéculation, ne pouvait à lui seul pérenniser la primauté des Fassis, dautant que ces derniers agissent en clans dispersés. Le nouveau souffle donné au leadership économique des Fassis, Mohamed Saïd Saadi limpute au "choix du Maroc de consolider la base sociale existante, à travers la protection douanière, la marocanisation et la redistribution des terres sur une base clientéliste". Ainsi "de 40.000 hectares quelles possédaient avant le protectorat, les familles makhzéniennes, commerçantes et lettrées confondues ont eu droit à 500.000 hectares en 1973", rapporte Benhaddou. En 1978, sur les 60 groupes et familles dominants dans lindustrie marocaine, M. S. Saadi en recense 29 fassis. À lépoque, le Premier ministre fétiche de Hassan II, Mohamed Karim Lamrani, avait suffisamment de pouvoir pour maintenir son groupe en tête avec une puissance financière estimée à 131 millions de dirhams. Moulay Ali Kettani, le fondateur de Wafabank, quatrième sur la liste, était représenté à la tête de son groupe, durant les années 60, par son gendre, Abdelkrim Lazrak, par ailleurs directeur de lOffice des changes. Certes, les réseaux internationaux tissés par les Fassis, la confiance dont ils jouissaient à létranger et leur mobilité spatiale (dès quils se sont sentis à létroit à Fès, ils lont abandonnée) leur conféraient plusieurs atouts intrinsèques. Mais le coup de pouce du pouvoir est indéniable. Faut-il en déduire une alliance pouvoir-Fassis ?
Lexplication serait trop simpliste. Ces élites, maintenues aux commandes, profitent de trois facteurs concomitants qui faisaient laffaire du Palais : une école élitiste, un parti nationaliste makhzénisé et un conservatisme familial enraciné. Côté école, il est clair que les richesses accumulées par des familles fassies de tradition lettrée ont largement contribué à former une élite moderne. Car, aux côtés dAl Qaraouiyine, qui était La Mecque de tous les savants classiques, le lycée Moulay Driss, où sont formés lensemble des ministres fassis, est un collège délite qui tient sa rigueur et sa qualité de formation, exceptionnelle, de ses fondateurs anglais. Il sensuit un phénomène de génération. Pendant au moins trois décennies, après lindépendance, les postes de hauts cadres ont été largement occupés par des fils de Fassis fortunés qui revenaient des grandes écoles de Paris. Si le fossé na pas été comblé, explique Pierre Vermeren, cest parce que "le Maroc na pas fait le choix dune politique éducative qui favorise la classe moyenne et a été de mèche avec le parti de lIstiqlal dans sa politique darabisation". Azeddine Laraki, larchitecte de ce fiasco, demandait à un étudiant qui voulait faire médecine sil était Fassi, et quand ce dernier lui a appris quil était Soussi, il a tout simplement cherché à le dissuader. Mais, si le parti de lIstiqlal, appelé par le mouvement populaire "le parti des Fassis", a eu droit à tant de faveurs, dans les premières années de lindépendance, cest parce que Mohammed V lui était redevable de lavoir soutenu en son absence. Dautant que les liens ne datent pas dhier. Allal El Fassi, pour prendre le cas le plus emblématique, avait déjà eu un grand-père, imam à la mosquée du Sultan et un père président du Conseil des oulémas. Et le parti ne vivait que grâce aux subventions des bourgeois fassis de la route de Médiouna et, le cas échéant, aux prêts grâcieux de la BNDE que dirigeait Omar Benabdeljalil. Enfin, au sein du parti, comme dans les structures parallèles qui permettent laccès aux centres de décision, les Fassis ont entretenu une tradition de "mariages consanguins et politiques", dont la finalité est de ne pas laisser de la place aux intrus. Appréciez lexercice au sein du comité exécutif de lIstiqlal. Abbès El Fassi est marié à la fille de Allal. Abdelouahed El Fassi est le fils de Allal et le mari de la fille de Abbès. Mohamed El Ouafa, un Marrakchi du parti, est marié à la fille de Allal et enfin, lautre Marrakchi de la bande, Mhamed El Khalifa, était marié à la sur de Abbès. Difficile dimaginer plus de promiscuité dans un même parti. Sauf que lalliance avec le Makhzen est une affaire de familles, dans la culture de lIstiqlal. Et les grandes familles fassies ont justement en commun une frilosité politique et culturelle excessive. Tenant à des traditions immuables et à un ordre familial établi, "ces élites tirent la société en la fuyant", estime avec finesse lhistorien Abdelmajid Kaddouri. Ils ne sont pas dans la société, mais en dehors.
La finance comme dernier bastion
Depuis le milieu des années 80, lexception fassie nest plus de mise. Dabord, lascenseur social nest plus en panne comme il létait auparavant. Le Makhzen, qui na jamais voulu mettre ses ufs dans le même panier - la preuve, la sécurité a rarement été confiée aux Fassis -, décide de diversifier son élite dirigeante. Sermonné par le FMI, les vases communicants quil maintenait entre ladministration et le privé commence à être mal vus, doù la volonté de dissocier les deux, même en termes dorigine des cadres. Hassan II devient larchitecte dune politique de promotion des élites locales. Alors quautrefois, les structures de la CGEM et le GPBM (patronat et collège des banquiers, quasi-exclusivement fassis) jouaient un rôle moteur, les nouvelles associations locales labellisées Makhzen, à Marrakech, Rabat, Oujda servent à mettre en avant des cadres non-Fassis jusque-là dans lombre. Driss Basri, se disant ouvertement anti-Fassi, brise, à travers la formation des cadres dadministration, le cycle de reproduction délites fassies à la tête des préfectures et sattaque arbitrairement, à travers la campagne dassainissement, à bon nombre de commerçants fassis de la route de Médiouna. Dire que cétait une harka aroubi contre une cible fassie serait réduire lopération à une lutte de clans. La question est plus complexe. Hassan II était clair : "Nulle famille ne saurait être (durablement) plus fortunée que la sienne". La vraie cible, à lépoque, était les gros bourgeois marocains, majoritairement Fassis, qui se désengageaient du tissu industriel et se réfugiaient dans la finance. "Ils lont fait, explique S. Saadi, au lendemain du plan dajustement structurel, parce que le but était de casser la demande locale et réorienter le système de production vers lexportation. Ils ont préféré se réfugier dans la finance". Cest dailleurs à cette époque qua été amorcé le développement du groupe Wafabank et quétait initiée la montée en puissance dOthmane Benjelloun, alors conseiller financier du roi. Aujourdhui, le secteur bancaire et de la haute finance est le seul où la nomenclature fassie est toujours prédominante. La seule tentative dun groupe dindustriels soussis (Najem Abaakil, Hadj Omar Taïssir, Benhammou et Bouftas) de pénétrer cet univers clos à travers la BMAO na pas fait long feu. Par contre, les Fassis, ceux de la nouvelle génération, de formation aussi bien anglo-saxonne que française (Douiri, Alami
) ont été les premiers à lancer une banque daffaires, Casablanca Finance Group. Cela prouve, aux yeux de Saadi, quils sont "plus prompts à sadapter et à anticiper". Cest aussi leur dernier bastion. Celui qui leur permet de flotter, comme des "cosmocrates", dans la bulle libérale de la mondialisation et de maintenir une longueur davance sur la société. Cest presque leur destin. De fuir leur territoire à chaque fois quils sy sentent à létroit. |
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Qui est qui ? : Quelques grandes familles
Ould men ntina ? Difficile de rencontrer un Fassi sans quil vous pose cette question-réflexe. Preuve sil en est que pour les Fassis, seule compte la famille et pas du tout la ville. Mais ce que la plupart ne savent pas, cest doù viennent ces familles, qui étaient leurs ancêtres, doù vient leur fortune ou encore comment ils ont tissé un lien étroit avec le pouvoir central.
Les chorfas (dArabie ou dAndalousie)
Les Sqalli. Descendants de Houssein, ils ont gouverné en Sicile au temps du pouvoir musulman chiite. Quittant lAndalousie, certains vont sinstaller à Sebta et dautres à Fès. Plusieurs de leur lignage furent des fqihs. Ils ont été les favoris des Almohades.
Les Kadiri. Descendants de Hassan. Une fois Bagdad envahie par les Tatars en 1258, Abdelkader Ben Jilani émigre à Médine, puis à Grenade. Deux siècles plus tard, un de ses descendants, Abou Abdellah Mohamed, arrive à Fès.
Les Tahiri. Descendants de Houssein. Arrivés dAndalousie, ils avaient la réputation de posséder les sandales du prophète. Ils tirent leur aura de ce mystère jalousement gardé.
Les Alaoui. Appartenant à une plus grande branche dite des Mohamediyyin, ils descendent de Hassan. Contrairement aux autres grandes familles, ils habitaient Fès Jdid, construit par les Mérinides près de la Cour royale.
Les Amrani Joutey. Descendants du wali nommé Ahmed Al Shabih et connus par le patronyme de Shabihiyyin, ils ont été depuis 1730, les principaux naqibs du sanctuaire de Moulay Idriss.
Les Iraqi. Ils sont venus dÉgypte au 14e siècle, après avoir fui Bagdad lors de linvasion des Tatars.
Les andalous (arabes ou beldi)
Les Benchekroun. Dorigine juive (Chakroun), ils se sont convertis à lislam, sur incitation des Almohades. Ont toujours été une famille de lettrés et de ouléma.
Les Benjelloun. Dorigine arabe, ils ont été cooptés par le Makhzen après que Talib Benjelloun (mort en 1842), initialement chef de la caravane de Fès, ait servi de conseiller intime et ministre des Finances.
Les Bennis. Dorigine arabe, ils ont la double casquette de commerçants et de famille makhzénienne. En 1873, un certain El Madani, ministre des Finances a provoqué une grève de tanneurs après avoir voulu imposer le marché des peaux.
Les El Fassi. Dorigine arabe, ils constituent une grande famille de doctes lettrés qui ont même une confrérie. Leur travail aux services du Sultan commence sous Moulay Ismaïl, qui nomme deux frères et un cousin à des postes clé de la hiérarchie administrative.
Les El Kohen. Unique famille dorigine juive qui a accédé à la demande des Almohades de se convertir, mais a eu le courage de ne pas changer de nom.
Les Guessous. Dorigine arabe, ils sont surtout des lettrés. Le cas du alem Abdeslam exécuté par Moulay Ismaïl pour avoir soutenu la population qui refusait lannexion de larmée des esclaves les a rendus célèbres.
Les Sebti. Dorigine arabe, installés à Sebta et à Fès, ils nont construit leur fortune que durant la 2e Guerre Mondiale. Ils ont alors écoulé sur le marché à des prix exorbitants des produits alimentaires et des tissus quils avaient en réserve. |
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L'ermite de mille ans
Je n'aime pas cette ville. Elle est mon passé et je n'aime pas mon passé. J'ai grandi, me suis émondé. Fès s'est ratatinée, tout simplement. Pourtant, je sais qu'à mesure que je m'y enfonce elle m'empoigne et me fait entité, quanta, brique d'entre les briques, lézard, poussière et sans que j'aie besoin d'en être conscient. N'est-elle pas la cité des Seigneurs ?
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) Cette ville dégage, si je puis dire, une odeur de sainteté qui imprègne |
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les bâtiments, la mentalité des gens et l'atmosphère une sainteté qui n'a pas de parenté avec celle des monastères ou des lieux de pèlerinage, mais faite de respect, de passivité que l'on pourrait avoir pour un ermite vieux de quelque mille ans. Je sais comme elle s'éveille comme elle coule sa journée, comme elle s'endort. Elle a une odeur, une couleur, un ton propres. En gardent ces caractéristiques ceux qui s'en exilent. Le Seigneur n'y est-il pas né ?
Le passé simple, Denoël, 1954
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Qa'e el khabia
(Dans son acception fassie, l'expression "le fond de la jarre") désigne un vaste répertoire de vocables du terroir et d'expressions idiomatiques dont on se délecte en compagnie d'une société choisie : le mot connoté, la formule imagée, le trait d'esprit, l'allusion à ce que seuls les initiés saisissent au vol, dont ils peuvent rire ou s'extasier au grand dam des profanes. Ce fond de la jarre s'est répandu bien au-delà de la cité de Moulay Idriss, du fait d'ailleurs de l'impérialisme souvent stipendié des Fassis. Encore que. Ces derniers |
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considèrent qu'il y a fond et fin fond. Soyons justes et laissons-leur ce qui, c'est vrai, ne prend tout son sens que lorsqu'il est relaté avec leur accent prononcé, leur mimique et leur gestuelle, leur naïve et touchante suffisance, leur conviction, assez banale chez les tribus et les peuples, d'être le nombril du monde.
Le fond de la jarre, Gallimard, 2002
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Elle et lui
Née dans une bonne famille, elle a pu faire admirer sa beauté dans le milieu fassi de Casablanca, s'annonçant comme un bon parti pour un éventuel mariage "arrangé". Maintenant, toute son attention va aux dîners et aux soirées qu'elle sait si bien réussir, dans la villa qui porte son nom au cur du quartier résidentiel d'Anfa. (
) Une amie lui a conseillé de jouer au tennis et de faire du ski, l'hiver, à Mischlifen, pour garder la ligne ; (son mari) n'y a vu aucune objection. (
) La nuit, lorsque les enfants dorment, il |
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aime qu'elle se drape pour lui d'un caftan et d'une mansouriyya, qu'elle se pare de bijoux tandis que le magnétophone distille une musique andalouse et que le champagne refroidit dans le seau à glace. (
) Il ne se lasse pas (de ce rituel). En son esprit, il revoit la jouissance et les plaisirs, si souvent évoqués avec les amis, de l'Andalousie d'antan.
Le Jeu de l'oubli, 1987, Eddif (rééd.)
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Les juifs : Les gens du Mellah
Ils sont de trois origines. Les Berbères judaïsés sont plus connus par leurs prénoms et leur filiation, comme Raphaël Ben Mimoun. Les expulsés dEspagne au temps de la Reconquista ont des noms reconnaissables, comme Massano, Myarra et Azuelos. Les juifs du Souss ont été accueillis par Moulay Ismaïl en début de règne et ceux du Tadla par Moulay Rachid en 1673. Pendant une longue période, les Almohades avaient décrété que les juifs devenaient automatiquement des musulmans. Hormis les familles qui se sont sincèrement converties (les beldiyyin), les autres ont vécu leur judaïté dans lanonymat et la duplicité. À son accession au trône, Yacoub Mansour a commis cette boutade, "si jétais sûr quils étaient de bons musulmans, je leurs donnerais mes femmes. Si jétais sûr quils étaient juifs, je les tuerais. Puisque je ne suis sûr ni de lun ni de lautre, jexige quil portent des habits spéciaux". Leurs calottes, jellabas et babouches, toutes en noir datent de cette époque. À larrivée des Mérinides, ils vont occuper un quartier aux rues étroites, où ils navaient même pas droit au bain chaud, dans Fès El Jdid, portant le nom dEl Mellah. Ils y vivent entre eux, se marient entre eux et collectent leurs impôts (dhimma) pour les remettre au calife du pacha. "Ils ne faisaient pas partie de lélite, cétait une société à part, à côté", explique Simon Levy, le directeur du musée du patrimoine juif. Dans leur quotidien, ils pratiquaient les métiers de rédacteurs, dagents de change, correspondants de banques à Tanger et de matelassiers. Ils étaient dirigés par un conseil de rabbins coopté. "Dans le Mellah, ils étaient à labri de toute vexation et de tout arbitraire. Mais une fois dehors, les choses changeaient", raconte Le Tourneau. "Outre le fait dêtre interdits de monter sur une selle, ils étaient parfois sommés par un charif de passer à gauche (car impurs)", raconte Levy, lui-même juif de Fès. Dans le tas, tout de même une note positive, "il y avait des amitiés discrètes qui leur permettaient parfois de se sentir moins isolés". |
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Médina de fès : Une relique abandonnée
Des murs effrités qui tiennent à peine debout, des monuments délaissés, des vendeurs ambulants qui fuient le chômage, des maisons compartimentées en une dizaine de mini-appartements de fortune, un espace paupérisé, des habitations ruinées par le moisi et linsuffisance des canalisations. Cest à cela que ressemble la médina de Fès aujourdhui. De la cité médiévale la plus belle et la plus ornée du Maroc, elle est devenue une relique abandonnée, affadie, dont certaines façades de monuments sont polies, mais dont les structures sont aussi précaires que celles des zones périphériques. Cest depuis 1981 que la cité est classée patrimoine universel de lhumanité et placée sous contrôle de lUNESCO. Depuis, plusieurs fonds ont été gaspillés, plusieurs études menées, mais nen transparaissent aujourdhui que des monuments réhabilités et revalorisés, comme Nejjarine. La densité de la population (265.000 habitants) - lune des plus élevées au monde - nest ni allégée par des relogements, ni assumée par une infrastructure assainie. La spécificité architecturale (qarmoud vert
), est masquée par la laideur et linsalubrité ambiante. Restent les lieux spirituels. Al Qaraouiyin a perdu de sa superbe. Elle devient une usine à fabriquer 30 fqihs bas de gamme par an pour des régions de seconde zone. Fès attire toujours. Mais elle a tout de même perdu de son lustre dantan. Les Fassis lont délaissée, parce quils ont dupliqué ses ornements dans leurs intérieurs fastueux et nont même plus besoin dy revenir. Quant à lÉtat, il la "bidonvillisée" et a du mal à la requinquer pour lui restituer son attrait. |
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Nos sources
Fès avant le protectorat de Roger Le Tourneau (1949)
Société et vie politique à fès sous les premiers alaouites de Norman Cigar (Héspéris Tamude, 1978-79)
Le commandeur des croyants, la monarchie marocaine et son élite de John Warterbury (PUF, 1975)
Aristocratie citadine, pouvoir et discours savant au Maroc pré-coloniale de Abdelahad Sebti (1984)
Les grands groupes financiers de Mohamed Saïd Saadi (Okad, 1989)
Maroc : Les élites du royaume de Ali Benhaddou (LHarmattan, 1997) |
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