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N° 124
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Le royaume du bof

Petit exercice, cher lecteur. Essayez, avant de poursuivre, de répondre à cette question : comment va le Maroc ?

Si vous avez repris votre lecture sans avoir trouvé de réponse, c'est que vous êtes comme l'auteur de cet éditorial. Profondément dans le flou. Incapable de dire si les choses vont bien ou mal. Si elles avancent ou pas. On ne sait pas quand exactement, mais à un moment du règne de Mohammed VI, on a glissé vers le royaume du bof…
Le solde des années de plomb ? Encore une victoire de la société civile, arrachée, comme la liberté d'expression, sous la pression. Le roi a bien réagi en créant les instances qu'il fallait quand il le fallait. Mais cela reste une réaction, pas une impulsion.
Le Sahara ? Il s'enlise encore et encore et quand ça bouge, ce n'est pas en notre faveur. Nous aurons du nouveau dans les semaines à venir (le mandat de la Minurso expire le 30 avril - il sera sûrement renouvelé), mais il est douteux que cela remue les foules. Notre politique étrangère est trop peureuse pour nous permettre de défier le monde par un acte souverainiste qui enflammerait les foules comme l'avait fait la Marche verte.
La politique ? Les législatives ? On n'en attendait rien et on n'a pas été déçu. La même classe politique s'est succédée, reproduisant la même paralysie et le même manque d'imagination. Le gouvernement ? Il est toujours celui du roi et Driss Jettou semble encore moins puissant, si c'est possible, que ne l'était Abderrahman Youssoufi. En supposant même que le roi ait eu des velléités d'accorder plus d'autonomie au gouvernement, ce dernier s'est auto-confiné dans ses réflexes d'allégeance. Jusqu'à disparaître et laisser la nature, c'est-à-dire le Makhzen, reprendre ses droits.
La lutte contre l'islamisme ? Rien qui pousse à l'adhésion. Sur le plan idéologique, un boulevard leur est toujours tracé, faute de remise en cause courageuse du dogme religieux officiel. Sur le terrain, la lutte contre les terroristes potentiels a tourné à la rafle nationale. Grossière et massive, elle inquiète plus qu'elle ne rassure.
La lute contre la pauvreté ? Mais ce n'est pas une lutte, voyons… Tout juste un saupoudrage marketing, qui rehausse l'image de la monarchie. Tant mieux pour elle, mais ça ne change pas grand chose à la situation.
10 millions de touristes en 2010, une troisième licence de téléphone mobile et une deuxième du fixe, la perspective d'engranger quelques milliards de plus à l'issue des dernières privatisations ?… Tout cela ne fait fantasmer que quelques rares techniciens.
Maroc 2010 ? Bon d'accord, nos chances aujourd'hui sont un peu meilleures que nos chances d'hier. Elles restent faibles. Et même si on l'obtient, on ne pourra pas masquer longtemps cette évidence : organiser une Coupe du monde de football ne peut en aucun cas tenir lieu de projet de développement.
Le mariage du roi ? Les Marocains, ravis, ont fait de leur mieux pour transformer Lalla Salma en personnage populaire de légende. Las. Après avoir donné naissance à l'héritier du trône, on ne l'a plus revue. L'enfant est trop jeune et sa mère trop absente de la scène pour alimenter la passion (réelle) que sa découverte avait suscitée.
La nouvelle Moudawana ? C'est un grand progrès, oui. Le mérite en revient exclusivement au roi, oui. Mais pourquoi n'en parle-t-on plus aujourd'hui ? Parce qu'il ne s'agit, finalement, que d'un texte. La situation juridique de la femme, un beau matin, s'est retrouvée plus avantageuse. À la société marocaine d'en faire une réalité sociale. Sans échéancier, sans feuille de route, sans rien. Il faudra laisser faire le temps, encore le temps, toujours le temps…

Le temps nous tuera à force de s'écouler sans heurts. Un peuple a besoin d'être interpellé, bousculé, passionné. Un peuple a besoin d'un projet d'envergure qui le mobilise, d'une grande idée qui le fasse rêver. Même utopique, elle réussirait, pour peu qu'on se donne la peine de la formuler, puis de la propager intelligemment. À quoi servent donc tous ces conseillers royaux si aucun ne réfléchit à ça ?

 
 
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