États-Unis : Bush dans la tourmente
Depuis la création de la commission denquête sur les ADM, les révélations de hauts responsables accablent chaque jour davantage ladministration Bush. Provoqueront-elles son effondrement ? Par Laetitia Grotti
"Comment peut-on être certain à 100% de lexistence de quelque chose et à 0% de son emplacement ?", sinterrogeait il y a un an Hans Blix, alors chef des inspecteurs de lONU en Irak après que Colin Powell a présenté au Conseil de sécurité de lONU "les preuves irréfutables" de la présence darmes de destruction massive (ADM) en Irak. Souvenez-vous : plus de 8500 tonnes danthrax, 18 laboratoires mobiles, de 100 à 500 tonnes dagents chimiques dont le gaz innervant VX, le programme nucléaire sur le point daboutir, les "photos |
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satellites", les conversations interceptées. Or, un an plus tard, une armée doccupation de près de 130.000 hommes, dont 1% environ uniquement voués à cette tâche (léquipe de David Kay), ayant derrière elle un budget de 400 milliards de dollars, semble moins efficace quune poignée de bureaucrates onusiens dont les faucons faisaient des gorges chaudes.
En fait de gorges chaudes, celles des Américains ne cessent de se serrer à mesure que le décompte macabre des soldats tués sintensifie : 93 depuis le 31 mars et au moins 680 depuis le début du conflit. Ce sont ces mêmes Américains, de plus en plus sceptiques quant aux mobiles de la guerre, qui ont poussé à la roue et contraint le président à annoncer, le 3 février dernier, la création dune commission denquête indépendante sur les ADM. Qui tombe pour lui au pire moment, dans un contexte où les révélations pleuvent, qui mettent en cause la bonne foi des autorités US. Car, cest bien là le seul enjeu de la formation de commissions de ce type. Déterminer qui sera rendu responsable du "bourbier irakien", la "communauté de lintelligence" ou les néo-conservateurs de la Maison Blanche ? Et dans les deux cas, avant ou après lélection présidentielle de novembre ? Car la troisième hypothèse, à laquelle plus personne ne croit - que les ADM irakiennes aient existé un jour - ne trouve plus guère de partisans.
Seul Bush continue à la marteler imperturbablement, comme mardi dernier lors dune conférence de presse télévisée. Mais la posture de chef de guerre déterminé na trompé personne, ainsi que lanalysait le lendemain le New York Times. Cétait bien un président américain en échec sur toute la ligne qui sest exprimé à la Maison Blanche. Dans lépreuve de force quil traverse, il a choisi la fuite en avant. Avec comme horizon, une élection présidentielle de plus en plus hasardeuse, son concurrent démocrate, John Kerry, le dépassant actuellement de sept points dans les sondages, alors que Bush était plébiscité lors du déclenchement de loffensive militaire, il y a un peu plus dun an.
Lidentité de ces principaux détracteurs, qui nont rien de dangereux anti-Américains crypto-communistes, et la nature de leurs révélations semblent en tous cas mettre à mal larrogance et les certitudes de ladministration américaine.
Paul ONeill, lancien secrétaire au Trésor, a révélé que, dès son arrivée à la Maison Blanche, George junior voulait envahir lIrak. Dans un livre de confidences à un journaliste du Wall Street Journal puis dans plusieurs interviews, ONeill révèle que la guerre était planifiée avant même lentrée en fonction officielle de George Bush en janvier 2001, soit 8 mois avant les attentats du World Trade Center et plus de deux ans avant le début de la guerre. "Toute la question était de trouver comment y aller" précise-t-il, avant dajouter que les rapports de renseignements sur les ADM - auxquels il a eu largement accès - ne contenaient aucune preuve, mais de simples suppositions. Hans Blix, lancien chef des inspecteurs de lONU, qui publie lui aussi un livre sur la crise irakienne, y critique vertement laveuglement de ladministration américaine. Si cet ancien diplomate - il fut ministre des Affaires étrangères de son pays, la Suède - se refuse à parler de "mensonges", il évoque les "échecs" et les "erreurs" commises par les équipes Bush et Blair. Pour lui, "les services de renseignements ont leur part de responsabilité" dans cette intoxication de masse. Ce qui ne lempêche pas de déplorer "labsence de sens critique des responsables politiques et la mentalité de chasse aux sorcières qui a régné à Washington". Une mentalité où tout indice devient une preuve, où les renseignements contraires sont ignorés et où se forge, en quelques semaines, la certitude dune "menace imminente" quaucun fait tangible ne viendra corroborer. Pis encore, le président, obsédé par Saddam, a sous-estimé les menaces terroristes dont il était informé avant le 11 septembre, a affirmé lex-conseiller à la sécurité Richard Clarke. Kenneth Pollack, un démocrate, auteur dun livre en faveur de la guerre affirmant que Saddam était sur le point dacquérir larme nucléaire, rejoint aujourdhui ces "Cassandre". Il reconnaît à présent dans The Atlantic Magazine que le renseignement US sest basé sur des sources douteuses et quen tout état de cause, ladministration Bush a déformé ses conclusions. Et la série se poursuit : voici que le 23 janvier, David Kay, le patron du groupe dexperts américains chargé de trouver les "introuvables" ADM démissionne. Et nhésite pas à contredire le vice-président Dick Cheney, qui soutenait encore que les ADM devaient bien être "quelque part". Pour Kay, laffaire est entendue : Saddam Hussein ne possédait pas de stocks dADM, il ny avait donc guère de chance que son équipe de plus de 1000 personnes ait jamais eu la moindre chances de les trouver, et moins encore quon en découvre un jour. À en croire ses déclarations à une audition parlementaire, "lIrak possédait un nombre important dactivités liées à des programmes dADM, il y avait des chercheurs et des ingénieurs qui travaillaient sur le développement darmes ou de concepts darmes, mais qui nétaient pas passés à la production". Ainsi, point de "menace imminente", pourtant principal argument utilisé par Bush junior pour justifier sa guerre devant lONU et la communauté internationale. Le lendemain, Colin Powell en est réduit à avouer que ses fracassantes déclarations devant lONU, étaient basées sur "ce que notre communauté de lintelligence pensait crédible à lépoque". Ainsi, ces preuves nétaient-elles pas "si solides". Même une ancienne star de la politique étasunienne, Robert Mc Namara, se déclare "dégoûté" de la façon dont lactuelle administration répète les erreurs et les falsifications dil y a 40 ans. À lépoque, Mc Namara était responsable de la désinformation à la Maison Blanche sur la situation réelle au Vietnam. Un trucage si éhonté que son nom était devenu, dans les années 60, synonyme de mensonge dÉtat. Cest dire si les critiques émanent dun connaisseur ! Cerise sur le gâteau : The Observer du 1er février rapportait les révélations dagents de lintelligence US de haut niveau : dès mai 2003, les autorités américaines savaient quelles ne trouveraient pas de réserves darmes chimiques ou biologiques en Irak. Ce qui signifie que, dans lhypothèse qui leur est la plus favorable (à savoir que toute cette affaire résulte derreurs des services de renseignements et non dun mensonge délibéré), les dirigeants US ont perpétré au maximum la comédie de la recherche des ADM pour des raisons de pure propagande.
Non seulement les preuves négatives saccumulent (pas un gramme darme chimique, pas un laboratoire mobile), mais les indices positifs dun trucage délibéré se multiplient
à 6 mois de léchéance électorale. Affaire de la vieille thèse de létudiant recopiée à la faute dorthographe près, affaire Kelly, affaire de luranium nigérien (Bush déclarant que "le gouvernement britannique a découvert que Saddam Hussein cherchait des quantités significatives duranium en Afrique"). Enfin, affaire dite de la "cabale". Souvenez-vous. Le 12 septembre 2001, Paul Wolfowitz créait lOffice of Special Plans (OSP), composé dune dizaine danalystes politiquement proches de lui. Cette cellule avait pour tâche de synthétiser des données émanant de la communauté de lintelligence pour préparer le dossier contre lIrak. Daprès des témoignages dabord anonymes dagents de renseignements, puis celui à visage découvert du lieutenant-colonel à la retraite Kwiatowki, la cabale ne retenait que les indices et témoignages favorables à sa thèse.
Toutes ces révélations ajoutées aux scènes insoutenables de Fallouja semblent aujourdhui dessiller les yeux des Américains. Pardonneront-ils à George Bush et à ses acolytes le sacrifice de centaines de jeunes hommes et femmes mobilisés, prétendument, pour combattre le terrorisme et instaurer la démocratie en Irak ? Cela semble de moins en moins sûr
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