Politique : Remaniement ministériel, ça vient
Le remaniement gouvernemental bute sur plusieurs équations, dont celle des dissensions internes de lUSFP. En attendant, nos ministres sont désemparés. Par Karim Boukhari
Les 39 ministres qui siègent (pour combien de temps encore ?) dans le gouvernement pléthorique de Jettou sont devenus paranoïaques. Chaque matin, ils ouvrent les yeux sur la presse marocaine en se demandant quelle sera la prochaine cible, le prochain nom traîné dans la boue. Leurs retrouvailles hebdomadaires au conseil du gouvernement, et celles plus ou moins régulières du conseil des ministres, sont devenues un rendez-vous obligé, une aubaine pour séchanger les |
|
confidences. À chaque réunion son lot de mécontents. Les affaires courantes expédiées, place est faite aux épanchements personnels. Des ministres, et non des moindres, "ont les boules". Cette semaine, cest Fathallah Oualalou qui fait, malgré lui, lactualité (lire P 22). Largentier du royaume est désemparé. Dans son entourage, personne na vu le coup venir. On murmure à demi-mots que Oualalou serait en train de valider les budgets alloués aux corps darmée ou que lune de ses circulaires aurait fait du tort à un potentat local, dans le Nord. Et que ceci expliquerait, un peu, cela. Oui, peut-être
Mais le mal est fait. Au-delà de la polémique (le caractère immonde de lattaque personnelle, le débat sur les dérapages dune presse dite de caniveau, etc.) beaucoup y voient le retour dun ballet médiatico-politique sur un éventuel remaniement. "Il est clair, note cet observateur politique, que la tentative de déstabiliser un ministre de poids nest pas exempte de calcul politicien. On voudrait se séparer dun Oualalou, ou dun autre, que lon ne sy prendrait pas différemment".
Des précédents, certes moins spectaculaires, existent. Des noms, et non des moindres, sont régulièrement soumis à un déluge de feu. Nabil Benabdellah, le porte-parole du gouvernement, par exemple. Ou Taieb Ghafes, le ministre de la Pêche. Voire un Mohand Laenser, ministre de lAgriculture. Même Driss Jettou, pratiquement soumis au lynchage à chaque crise nationale (laffaire Perejil, le séisme dAl Hoceima, etc.), na pas échappé à la règle. Les charges ne sont pas toujours objectives, revêtant tantôt des accents personnels (Benabdellah, à qui il a été reproché un article paru dans le quotidien Al Bayane !), tantôt hypocrites (Jettou, coupable de ne pas sêtre rendu à Al Hoceima, alors quon le lui avait interdit !). Mais dans le fond, le message reste le même : un remaniement simpose et ces hommes, ainsi que dautres, doivent partir.
Léventualité dun remaniement a été soulevée, une première fois, dans les suites du 16 mai et de la crise de lété 2003 avec lEspagne. Un remaniement, pourquoi faire ? Était-ce une question dhommes ou dorientation générale ? Sans doute les deux, si lon en croit plusieurs sources. Jettou, comme les proches conseillers du roi, ont rapidement soumis, chacun de leur côté, lidée dun gouvernement moins pléthorique et surtout moins hétéroclite. 39 ministres (lEspagne voisine, à titre dexemple, nen a que 16) représentant six partis, sans oublier les sans appartenance politique, cen était trop et il fallait réduire ce nombre au plus vite. Oui, mais comment ? Qui garder ? Dans les petites feuilles remises au roi, les propositions étaient nombreuses, certaines suggérant de sacrifier jusquau Premier ministre Jettou. Cest dire si cette première tentative de remaniement avait des allures de chamboulement tous azimuts.
Lidée a donc été repoussée, mais sans doute pas abandonnée. Elle restait, selon la formule dun membre du gouvernement Jettou, "suspendue mais toujours à lordre du jour, susceptible dêtre réactivée à nimporte quel moment".
Début 2004, lunion des mouvements populaires (MP, MNP, UD) voit le jour et pousse ses trois leaders, Laenser, Aherdane et Ikken à revendiquer un bonus de portefeuilles ministériels. Des contacts se font avec la Primature et, au fil des semaines, des configurations théoriques se trament dans les coulisses. En réaction, lUSFP, lIstiqlal et le PPS décident dun commun accord de relancer la Koutla, pour contrer le nouveau pôle populaire. "Pas un seul mot nest dit sur le remaniement ministériel, se souvient lun des participants aux retrouvailles de la Koutla, mais les directions des trois partis séchangeaient, en aparté, les révélations sur la nature des contacts entrepris par les uns et les autres". Cest à la suite de cette réunion que léventualité est de nouveau évoquée. À raison.
En attendant le 7e congrès de lUSFP
Jettou avait en effet entamé, dans la discrétion, des contacts avec une poignée de partis susceptibles de participer à une nouvelle mouture du gouvernement. De source sûre, le Premier ministre a proposé à trois partis (USFP, Istiqlal, RNI) de réduire, numériquement, le nombre de leurs portefeuilles ministériels de deux unités. Il a proposé, pour contenter le pôle populaire, lentrée de lUD au gouvernement avec un seul portefeuille. Ces propositions nont fait le bonheur de personne, chacun des concernés les estimant en deça de ses prétentions. Mais la réaction la plus radicale est venue du parti le plus puissant, en nombre comme en influence : lUSFP. Elyazghi, fraîchement promu aux commandes du parti, oppose un non catégorique. "Pas question de retirer deux ministres USFP, dit-on dans lentourage du premier secrétaire du parti. Cest une question-piège qui peut menacer lunité de lUSFP, elle ne peut être traitée quaprès le congrès". Et comme la date prévisionnelle du 7ème congrès de lUSFP na pas cessé dêtre repoussée
Le refus de lUSFP repose sur des calculs politiciens évidents. Malgré la succession assurée sans problème à sa tête, le parti est toujours scindé en deux clans. Les hommes dElyazghi dun côté et ceux du "retraité" Youssoufi de lautre. Cest le clan Youssoufi, pourtant minoritaire dans le parti, qui est le plus fortement représenté au gouvernement. Il est mené, pour information, par le ministre des Finances Fathallah Oualalou. Comme nous lexplique un observateur interne du parti, "retirer deux hommes dElyazghi serait injuste, en retirer un ou deux du clan Youssoufi serait carrément dangereux puisque susceptible douvrir la porte à une scission". Doù le choix prudent dElyazghi de dire niet à tout remaniement, en attendant la tenue du 7ème congrès.
À moins denvisager un remaniement ministériel sans participation de lUSFP (peu probable, même si la possibilité existe théoriquement), Jettou devra attendre lété, ou la rentrée prochaine, pour reprendre sa valse auprès des partis. Il devra aussi composer avec les conseillers du roi, qui pourraient, entre-temps, prendre les devants pour faire plus vite et avec dautres hommes. |
Presse à scandale : Oualalougate
|
Pourquoi lui ? (Photo AFP)
|
Comment un article de presse ne répondant à aucun critère déontologique a pu faire de Oualalou, en quelques jours, le premier sujet de conversation de tous les Marocains, des officiels jusquaux plus anonymes. Par Karim Boukhari
Le 9 avril, lhebdomadaire Akhbar Al-Ousbouaâ a publié, dans ses pages intérieures, un article non signé sur "lhomosexualité et la classe politique au Maroc". Le texte, ignominieux et déontologiquement inacceptable, nest pourtant pas le premier du genre. Ceux qui suivent régulièrement la feuille dAnas Tadili |
|
savent que celle-ci avait déjà publié, quelques semaines auparavant, une information similaire. Lallusion au ministre des Finances était à peine plus voilée et le contenu de linformation se perdait dans les généralités moralisatrices. Le 9 avril, lhebdomadaire revient à la charge pour aller, cette fois-ci, beaucoup plus loin dans le glauque : lallusion à Oualalou est claire et le contenu gravement offensant. Dans les 24 heures qui ont suivi, la nouvelle sest répandue comme une traînée de poudre. Le tirage de lédition s'est rapidement épuisé et le téléphone arabe a fonctionné à une vitesse vertigineuse. Tout laxe Casablanca-Rabat, et bientôt tout le Maroc, ne parlent que de "ça". Oualalou et sa petite famille sont partagés entre la colère et le deuil. La première réaction vient du bureau de lUSFP, le parti du ministre des Finances. Réunis en urgence, les ittihadis saisissent le Premier ministre Driss Jettou dans les coulisses et lui font part de la gravité de la situation. Ils exigent réparation dans limmédiat et vont, daprès une source du parti, "jusquà menacer de se retirer en bloc du gouvernement Jettou (ndlr : huit ministres USFP y siègen), si celui-ci ne fait rien pour mettre fin à la perfidie". Une démarche individuelle est entreprise par Oualalou en direction de Jettou, lequel convoque son ministre de la Justice Mohamed Bouzoubaâ, ittihadi lui aussi, et le charge de réfléchir à la question. La cellule de crise mise en place étudie laffaire et rend rapidement sa copie. La première décision prise est darrêter Anas Tadili et sa publication, dans le but de stopper lhémorragie tout en enquêtant sur les dessous de laffaire. Reste à déterminer le motif de larrestation. Cest là que les conseillers juridiques de la Primature entrent dans la danse : Oualalou est visé par larticle, sans que son nom ne soit cité. Conclusion : ce nest pas à lui de porter plainte. En fouinant dans le casier judiciaire (bien rempli) de Tadili, ancien fonctionnaire de ladministration pénitentiaire reconverti en journaliste de caniveau, léquipe du ministre de la Justice trouve la parade. Le directeur de la publication fait lobjet dune poursuite pénale, depuis 1994, pour indélicatesse vis-à-vis des services de lOffice des changes. Une affaire pour laquelle il a été condamné à verser une amende de 3 millions de dirhams. Cétait en 2001 et la sentence na jamais été exécutée ! En plus, ladministration des douanes le poursuit depuis pour lobliger à payer, sous peine décoper dune peine de prison. Et le tribunal examinera de nouveau cette affaire le 22 avril
Le 15 avril, la police débarque, de nuit, chez Tadili dont lhebdomadaire a été saisi quelques jours auparavant. Il commence, lors des interrogatoires, par rejeter la responsabilité de larticle incriminé sur son correspondant régional du Nord. Lequel est arrêté le lendemain à Tétouan, avant dêtre relâché. Le même jour, on décide à Rabat de faire avancer dune semaine la date du procès opposant Tadili à ladministration des douanes ! En quelques heures à peine, Tadili est condamné à 10 mois de prison ferme pour le non-paiement des 3 millions de dirhams. Tout sest passé très vite et laccusé a plongé, depuis, dans les bras de Zaki, la prison de Salé. Le 19 avril, Jettou ordonne enfin, en sa qualité de Premier ministre, louverture dune enquête sur Tadili.
Entre-temps, laffaire a pris sur le terrain des dimensions franchement hallucinantes. Bien que le numéro en question ait été rapidement saisi, larticle a été photocopié en plusieurs dizaines de milliers dexemplaires. Des badauds lont proposé, parfois gratuitement, dans les cafés, les écoles, les usines, et jusquau réseau Internet. Du jamais vu. Et ce nest sans doute pas fini puisque lenquête sur Tadili et sur lincroyable réseau de diffusion qui sest mis en place ne fait que commencer. |
|