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Manar l'Anar
Économie
Enquête
N° 124
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Politique : Remaniement ministériel, ça vient

Le remaniement gouvernemental bute sur plusieurs équations, dont celle des dissensions internes de l’USFP. En attendant, nos ministres sont désemparés. Par Karim Boukhari


Les 39 ministres qui siègent (pour combien de temps encore ?) dans le gouvernement pléthorique de Jettou sont devenus paranoïaques. Chaque matin, ils ouvrent les yeux sur la presse marocaine en se demandant quelle sera la prochaine cible, le prochain nom traîné dans la boue. Leurs retrouvailles hebdomadaires au conseil du gouvernement, et celles plus ou moins régulières du conseil des ministres, sont devenues un rendez-vous obligé, une aubaine pour s’échanger les
confidences. À chaque réunion son lot de mécontents. Les affaires courantes expédiées, place est faite aux épanchements personnels. Des ministres, et non des moindres, "ont les boules". Cette semaine, c’est Fathallah Oualalou qui fait, malgré lui, l’actualité (lire P 22). L’argentier du royaume est désemparé. Dans son entourage, personne n’a vu le coup venir. On murmure à demi-mots que Oualalou serait en train de valider les budgets alloués aux corps d’armée ou que l’une de ses circulaires aurait fait du tort à un potentat local, dans le Nord. Et que ceci expliquerait, un peu, cela. Oui, peut-être… Mais le mal est fait. Au-delà de la polémique (le caractère immonde de l’attaque personnelle, le débat sur les dérapages d’une presse dite de caniveau, etc.) beaucoup y voient le retour d’un ballet médiatico-politique sur un éventuel remaniement. "Il est clair, note cet observateur politique, que la tentative de déstabiliser un ministre de poids n’est pas exempte de calcul politicien. On voudrait se séparer d’un Oualalou, ou d’un autre, que l’on ne s’y prendrait pas différemment".
Des précédents, certes moins spectaculaires, existent. Des noms, et non des moindres, sont régulièrement soumis à un déluge de feu. Nabil Benabdellah, le porte-parole du gouvernement, par exemple. Ou Taieb Ghafes, le ministre de la Pêche. Voire un Mohand Laenser, ministre de l’Agriculture. Même Driss Jettou, pratiquement soumis au lynchage à chaque crise nationale (l’affaire Perejil, le séisme d’Al Hoceima, etc.), n’a pas échappé à la règle. Les charges ne sont pas toujours objectives, revêtant tantôt des accents personnels (Benabdellah, à qui il a été reproché un article paru dans le quotidien Al Bayane !), tantôt hypocrites (Jettou, coupable de ne pas s’être rendu à Al Hoceima, alors qu’on le lui avait interdit !). Mais dans le fond, le message reste le même : un remaniement s’impose et ces hommes, ainsi que d’autres, doivent partir.
L’éventualité d’un remaniement a été soulevée, une première fois, dans les suites du 16 mai et de la crise de l’été 2003 avec l’Espagne. Un remaniement, pourquoi faire ? Était-ce une question d’hommes ou d’orientation générale ? Sans doute les deux, si l’on en croit plusieurs sources. Jettou, comme les proches conseillers du roi, ont rapidement soumis, chacun de leur côté, l’idée d’un gouvernement moins pléthorique et surtout moins hétéroclite. 39 ministres (l’Espagne voisine, à titre d’exemple, n’en a que 16) représentant six partis, sans oublier les sans appartenance politique, c’en était trop et il fallait réduire ce nombre au plus vite. Oui, mais comment ? Qui garder ? Dans les petites feuilles remises au roi, les propositions étaient nombreuses, certaines suggérant de sacrifier jusqu’au Premier ministre Jettou. C’est dire si cette première tentative de remaniement avait des allures de chamboulement tous azimuts.
L’idée a donc été repoussée, mais sans doute pas abandonnée. Elle restait, selon la formule d’un membre du gouvernement Jettou, "suspendue mais toujours à l’ordre du jour, susceptible d’être réactivée à n’importe quel moment".
Début 2004, l’union des mouvements populaires (MP, MNP, UD) voit le jour et pousse ses trois leaders, Laenser, Aherdane et Ikken à revendiquer un bonus de portefeuilles ministériels. Des contacts se font avec la Primature et, au fil des semaines, des configurations théoriques se trament dans les coulisses. En réaction, l’USFP, l’Istiqlal et le PPS décident d’un commun accord de relancer la Koutla, pour contrer le nouveau pôle populaire. "Pas un seul mot n’est dit sur le remaniement ministériel, se souvient l’un des participants aux retrouvailles de la Koutla, mais les directions des trois partis s’échangeaient, en aparté, les révélations sur la nature des contacts entrepris par les uns et les autres". C’est à la suite de cette réunion que l’éventualité est de nouveau évoquée. À raison.

En attendant le 7e congrès de l’USFP
Jettou avait en effet entamé, dans la discrétion, des contacts avec une poignée de partis susceptibles de participer à une nouvelle mouture du gouvernement. De source sûre, le Premier ministre a proposé à trois partis (USFP, Istiqlal, RNI) de réduire, numériquement, le nombre de leurs portefeuilles ministériels de deux unités. Il a proposé, pour contenter le pôle populaire, l’entrée de l’UD au gouvernement avec un seul portefeuille. Ces propositions n’ont fait le bonheur de personne, chacun des concernés les estimant en deça de ses prétentions. Mais la réaction la plus radicale est venue du parti le plus puissant, en nombre comme en influence : l’USFP. Elyazghi, fraîchement promu aux commandes du parti, oppose un non catégorique. "Pas question de retirer deux ministres USFP, dit-on dans l’entourage du premier secrétaire du parti. C’est une question-piège qui peut menacer l’unité de l’USFP, elle ne peut être traitée qu’après le congrès". Et comme la date prévisionnelle du 7ème congrès de l’USFP n’a pas cessé d’être repoussée…
Le refus de l’USFP repose sur des calculs politiciens évidents. Malgré la succession assurée sans problème à sa tête, le parti est toujours scindé en deux clans. Les hommes d’Elyazghi d’un côté et ceux du "retraité" Youssoufi de l’autre. C’est le clan Youssoufi, pourtant minoritaire dans le parti, qui est le plus fortement représenté au gouvernement. Il est mené, pour information, par le ministre des Finances Fathallah Oualalou. Comme nous l’explique un observateur interne du parti, "retirer deux hommes d’Elyazghi serait injuste, en retirer un ou deux du clan Youssoufi serait carrément dangereux puisque susceptible d’ouvrir la porte à une scission". D’où le choix prudent d’Elyazghi de dire niet à tout remaniement, en attendant la tenue du 7ème congrès.
À moins d’envisager un remaniement ministériel sans participation de l’USFP (peu probable, même si la possibilité existe théoriquement), Jettou devra attendre l’été, ou la rentrée prochaine, pour reprendre sa valse auprès des partis. Il devra aussi composer avec les conseillers du roi, qui pourraient, entre-temps, prendre les devants pour faire plus vite et avec d’autres hommes.


Presse à scandale : Oualalougate

Pourquoi lui ? (Photo AFP)
Comment un article de presse ne répondant à aucun critère déontologique a pu faire de Oualalou, en quelques jours, le premier sujet de conversation de tous les Marocains, des officiels jusqu’aux plus anonymes. Par Karim Boukhari


Le 9 avril, l’hebdomadaire Akhbar Al-Ousbouaâ a publié, dans ses pages intérieures, un article non signé sur "l’homosexualité et la classe politique au Maroc". Le texte, ignominieux et déontologiquement inacceptable, n’est pourtant pas le premier du genre. Ceux qui suivent régulièrement la feuille d’Anas Tadili
savent que celle-ci avait déjà publié, quelques semaines auparavant, une information similaire. L’allusion au ministre des Finances était à peine plus voilée et le contenu de l’information se perdait dans les généralités moralisatrices. Le 9 avril, l’hebdomadaire revient à la charge pour aller, cette fois-ci, beaucoup plus loin dans le glauque : l’allusion à Oualalou est claire et le contenu gravement offensant. Dans les 24 heures qui ont suivi, la nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre. Le tirage de l’édition s'est rapidement épuisé et le téléphone arabe a fonctionné à une vitesse vertigineuse. Tout l’axe Casablanca-Rabat, et bientôt tout le Maroc, ne parlent que de "ça". Oualalou et sa petite famille sont partagés entre la colère et le deuil. La première réaction vient du bureau de l’USFP, le parti du ministre des Finances. Réunis en urgence, les ittihadis saisissent le Premier ministre Driss Jettou dans les coulisses et lui font part de la gravité de la situation. Ils exigent réparation dans l’immédiat et vont, d’après une source du parti, "jusqu’à menacer de se retirer en bloc du gouvernement Jettou (ndlr : huit ministres USFP y siègen), si celui-ci ne fait rien pour mettre fin à la perfidie". Une démarche individuelle est entreprise par Oualalou en direction de Jettou, lequel convoque son ministre de la Justice Mohamed Bouzoubaâ, ittihadi lui aussi, et le charge de réfléchir à la question. La cellule de crise mise en place étudie l’affaire et rend rapidement sa copie. La première décision prise est d’arrêter Anas Tadili et sa publication, dans le but de stopper l’hémorragie tout en enquêtant sur les dessous de l’affaire. Reste à déterminer le motif de l’arrestation. C’est là que les conseillers juridiques de la Primature entrent dans la danse : Oualalou est visé par l’article, sans que son nom ne soit cité. Conclusion : ce n’est pas à lui de porter plainte. En fouinant dans le casier judiciaire (bien rempli) de Tadili, ancien fonctionnaire de l’administration pénitentiaire reconverti en journaliste de caniveau, l’équipe du ministre de la Justice trouve la parade. Le directeur de la publication fait l’objet d’une poursuite pénale, depuis 1994, pour indélicatesse vis-à-vis des services de l’Office des changes. Une affaire pour laquelle il a été condamné à verser une amende de 3 millions de dirhams. C’était en 2001 et la sentence n’a jamais été exécutée ! En plus, l’administration des douanes le poursuit depuis pour l’obliger à payer, sous peine d’écoper d’une peine de prison. Et le tribunal examinera de nouveau cette affaire le 22 avril…
Le 15 avril, la police débarque, de nuit, chez Tadili dont l’hebdomadaire a été saisi quelques jours auparavant. Il commence, lors des interrogatoires, par rejeter la responsabilité de l’article incriminé sur son correspondant régional du Nord. Lequel est arrêté le lendemain à Tétouan, avant d’être relâché. Le même jour, on décide à Rabat de faire avancer d’une semaine la date du procès opposant Tadili à l’administration des douanes ! En quelques heures à peine, Tadili est condamné à 10 mois de prison ferme pour le non-paiement des 3 millions de dirhams. Tout s’est passé très vite et l’accusé a plongé, depuis, dans les bras de Zaki, la prison de Salé. Le 19 avril, Jettou ordonne enfin, en sa qualité de Premier ministre, l’ouverture d’une enquête sur Tadili.
Entre-temps, l’affaire a pris sur le terrain des dimensions franchement hallucinantes. Bien que le numéro en question ait été rapidement saisi, l’article a été photocopié en plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires. Des badauds l’ont proposé, parfois gratuitement, dans les cafés, les écoles, les usines, et jusqu’au réseau Internet. Du jamais vu. Et ce n’est sans doute pas fini puisque l’enquête sur Tadili et sur l’incroyable réseau de diffusion qui s’est mis en place ne fait que commencer.

 
 
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