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Patrimoine : Marrakech Un musée en péril

En l'espace de 5 ans, le nombre
de visiteurs a été multiplié par 10
(Photo photo Taktil)
Licenciements abusifs, annulations d’activités et restrictions en tous genres, l’avenir du musée de Marrakech inquiète. Qui est responsable de ces mesures ? Selon les Marrakchis, artistes, galeristes et employés du musée, la nouvelle présidente de la Fondation Omar Benjelloun elle-même. Par Maria Daïf


Le petit scandale autour du musée de Marrakech, de la medersa Ben Youssef et de la Qobba des Almoravides a commencé le 25 janvier 2003, date du décès de Omar Benjelloun, président de la Fondation éponyme. Celui-ci, de son vivant, était le mécène de ces trois sites et avait participé à leur rayonnement dans la ville de Marrakech : le musée est devenu un lieu culturel incontournable et les deux autres sites historiques ont été restaurés. Omar Benjelloun faisait de tout cela une affaire personnelle et une fierté qu’il n’a jamais dissimulée. Une question de prestige pour l’industriel qu’il était et d’intérêt véritable pour l’objet d’art et pour l’histoire, pour le collectionneur invétéré qu’il fut. Après son décès, nul ne pouvait se douter que son œuvre, et celle des professionnels qu’il avait réussi à réunir autour de lui allait un jour être en danger. D’autant plus que sa famille, sa femme et son unique fils, avaient fait l’engagement de poursuivre le travail. Mme Naïma
Lazrak Benjelloun, son épouse, avait d’ailleurs envoyé un courrier au roi, lui faisant part de sa volonté de préserver et de perpétuer l’œuvre de son défunt mari. À ce moment-là, le nouveau bureau de la Fondation n’avait pas encore été constitué et personne ne remplaçait alors Omar Benjelloun à la tête de la même Fondation : "Je n’avais plus d’interlocuteur. J’envoyais des courriers au fils et à l’épouse de Monsieur Benjelloun, leur faisant part des activités du musée, leur demandant leur avis et, souvent, je n’avais pas de réponse. Par ailleurs, ils tardaient à constituer le nouveau bureau de la Fondation, alors que c’était urgent. Nous avons tous fini par nous réunir et avons fait confiance à Mme Benjelloun en la nommant, le 1er décembre 2003, présidente de la Fondation", témoigne Sakina Rharib, directrice et conservatrice du musée de Marrakech et secrétaire générale de la Fondation. C’est à partir de cette date que tout commence à se détériorer. Selon plusieurs employés du musée, dès le début de l’année 2004, Mme Naïma Lazrak Benjelloun a commencé à être très présente dans le musée. Jusque-là, rien d’anormal de la part de la nouvelle présidente : "Sauf que son attitude avec les gens qui avaient fait le musée, c’est-à-dire tous ses employés, n’était pas des plus respectueuses", témoignent-ils tous. La première à en faire les frais a été Sakina Rharib. Selon celle-ci, l’attitude de Mme Benjelloun à son égard relevait du harcèlement moral : "Elle m’appelait trois à quatre fois par jour, critiquait mon travail et prenait des décisions sans me demander mon avis, en tant que directrice du musée". Mme Benjelloun s’immisce dans la programmation du musée et son fonctionnement et prend des décisions portant atteinte à la réputation du lieu : annulations ou tentatives d’annulations d’expositions, interdiction de concevoir des affiches, interdiction d’accès du public à la terrasse de la cafétéria, fermeture des toilettes (si, si). Idem pour la Qobba des Almoravides dont elle ferme également les toilettes et interdit qu’on y arrose les fleurs - sous prétexte que le jardinier, payé 1500 DH le mois, coûte trop cher. Quant à la Medersa Ben Youssef, elle ordonne la fermeture de sa librairie, exige l’exposition de cartes postales et quelques livres pour la vente et ordonne qu’on ne nettoie plus le bassin… toujours trop cher. Mme Benjelloun ne s’arrête pas là. Le 29 février 2004, elle résilie une convention liant la Fondation au ministère des Affaires islamiques et l'engageant à restaurer l’ancienne bibliothèque Ben Youssef, située en face du musée. Autant dire que le sabotage est avéré. Pour quelles raisons ? À Marrakech, artistes et habitués du musée s’accordent à le dire : toute dépense pour le musée, la medersa ou la Qobba semblent inutiles à la veuve Benjelloun. Quant aux abus de pouvoir de celle-ci, ils vont encore plus loin : quatre personnes travaillant au musée sont "remerciées". D’abord, l’infographiste du musée, employé depuis deux ans et en charge de concevoir entre autres les catalogues, les affiches et les invitations. Mohamed Ahdib témoigne : "Elle m’a d’abord convoqué pour me dire que le musée n’avait plus besoin de moi, puisqu’elle avait décidé ne plus faire ni de catalogues, ni d’affiches. Ensuite, j’a reçu un courrier me faisant part du fait que mon embauche n’avait jamais été confirmée par Monsieur Omar Benjelloun alors que tous mes papiers sont en règle et que cela fait deux ans que je travaille au musée. Tout cela pour me dire que le musée ne me devait rien". Voilà ce qu’on appelle de l’élégance. Suivront deux femmes de ménage, que Mme Benjelloun renvoie sans aucun prétexte et sans aucune indemnité. Pour Sakina Rharib, le "harcèlement moral" continue. Selon la directrice du musée : "Elle élevait souvent le ton en me parlant, devant les employés, devant des invités et me reprochait d’organiser des vernissages ou des dîners pour les artistes. Je craquais moralement. Le 13 avril 2004, je recevais une lettre de la présidente m’enlevant toute liberté d’action, ce qui était en totale contradiction avec mon contrat de travail. Le lendemain, elle est arrivée le matin et m’a ordonné d’un ton hautain et autoritaire d’enlever les tableaux de l’artiste Amina Benbouchta parce qu’ils ne lui plaisaient pas. Je lui explique que nous n’avons pas le droit de faire ça, en vain. Elle va jusqu’à m’accuser de faire de l’excès de zèle et me menace de m’emmener là où je vais être 'éduquée '. Elle m’a alors tout bonnement chassée du musée". Tout cela bien entendu, Mme Naïma Lazrak Benjelloun le nie et va jusqu’à laisser entendre à plusieurs personnes que Sakina Rharib a détourné les fonds de la Fondation. Sakina Rharib se défend : "Après le décès de Omar Benjelloun, il y avait un flottement concernant le compte de la Fondation. Je ne pouvais alors pas y déposer les recettes du musée. J’ai fini par déposer l’argent sur un autre compte, réservé au musée. Dès que Mme Benjelloun a été nommée présidente et que les choses sont devenues plus claires, j’ai fait un virement vers le compte de la Fondation". Les preuves, Mme Rharib nous les a montrées. Contactée par TelQuel, Mme Benjelloun, aussi, se défend : "Ce n’est pas vrai, personne n’a été licencié. La période d’essai de l’infographiste était terminée depuis longtemps et personne ne le lui avait dit. Je n’ai pas renvoyé les deux femmes de ménage, elles sont parties d’elles-mêmes quelques jours et elles sont revenues. Quant à Sakina Rharib, elle a tout bonnement abandonné son poste et un huissier est venu pour le notifier. Cette femme est responsable de plusieurs abus et de fautes graves, dont elle aura à répondre devant un avocat. Elle s’est même permise d’inviter des gens chez moi sans me prévenir et sans que je sois moi-même invitée". Sakina aurait-elle invité du monde dans la maison Benjelloun sans prévenir la maîtresse des lieux ? C’est loin d’être le cas, mais Mme Lazrak Benjelloun désigne le musée et la medersa par un "chez moi" qui en dit long. Revenons à ses propos sur les licenciements abusifs qu’elle nie entièrement. Le jour d’une réunion entre le bureau syndical du musée et Mme la présidente, TelQuel a contacté l’un des membres du syndicat : "Bien sûr qu’il y a eu des licenciements abusifs et c’est pour cela que l’on s’est réunis avec elle pour exiger, entre autres, le retour de ces quatre personnes. Elle a fait revenir les femmes de ménage et n’a pas tari d’éloges à l’égard de Mme Rharib à laquelle, a-t-elle dit, elle ne reprochait rien". Par ailleurs, et ce dont Mme Benjelloun était au courant, au lendemain des licenciements, le syndicat ne comptait pas rester inactif et préparait un sit-in de protestation et une grève. Ce qui explique certainement le revirement de situation.
Qu’en est-il aujourd’hui ? Beaucoup d’inquiétudes à Marrakech et ailleurs quant à l’avenir du musée et une condamnation totale de la "politique de gestion" initiée par la nouvelle présidente de la Fondation. Abderrahim Yamou ne mâche pas ses mots à l’égard de celle-ci : "Mme Lazrak Benjelloun croit pouvoir gérer un musée comme on gère une usine de textile et ne pense qu’à la rentabilité. Elle réagit comme une ignorante qui veut toujours plus, en réduisant la masse salariale et en exposant des orientalistes. Son mari, lui, avait l’intelligence de s’entourer de professionnels". Mahi Binebine, un habitué du musée de Marrakech commente aussi : "Le musée est en péril. La plupart des expositions prévues cette année ont été purement et simplement annulées, parfois remplacées par des projets de complaisance. Quatre personnes ont déjà été remerciées, un bien joli mot comparé à l’abjecte manière dont cela a été accompli. Aurons-nous encore les soirées musicales du Ramadan, le mois de la photographie et les jeunes artistes, trouveront-ils quelqu’un pour les soutenir ? Quant à Mme Benjelloun… je suis tellement en colère qu’on me fera un procès si je dis tout ce que je pense !". Indignation, colère, inquiétudes quant à l’avenir du musée, c’est pour tout cela et pour "sauver le musée" qu’une pétition vient d’être lancée sur internet, sur le site www.emarrakech.info. Tout le monde en est conscient, ce ne sera pas suffisant : "Il faudra réfléchir à un moyen juridique de protéger la Fondation. Pour ce, les pouvoirs publics doivent intervenir. Pourquoi ne pas créer un comité de sages qui empêchera qui que ce soit de s’accaparer la Fondation ?", milite Abderrahim Yamou. Pour l’instant, Mme Lazrak Benjelloun continue à sévir. Quant à son époux, là où il est, il ne doit pas se réjouir…


 
Sakina Rharib
Portrait : La Dame du Musée

Sakina Rharib en a gros sur le cœur. Normal, le musée de Marrakech est un bébé qu’elle a en partie conçu. Le voir en danger de mort lui est clairement insupportable : "Mon seul souci aujourd’hui, c’est l’avenir du musée", confie-t-elle. Quand nous l’avons rencontrée à Marrakech, son téléphone n’a pas arrêté de sonner : artistes, Marrakchis, amis du musée et amis personnels l’appelaient pour lui montrer leur soutien et leur solidarité. D’ailleurs, la nouvelle de son départ du musée en a révolté plus d’un :
"Sakina partie, le musée s’effondre", dit d’elle Abderrahim Yamou, "le musée est son enfant", continue Mahi Binebine. Le musée de Marrakech, la medersa Ben Youssef ou la Qobba des Almoravides lui doivent, en effet, beaucoup et cela, Omar Benjelloun le savait. Lui faisant entièrement confiance, elle était son bras droit et sa conseillère sur tout ce qui concernait la Fondation, ce que Sakina lui a toujours bien rendu : "C’était un homme pour lequel j’avais et j’ai encore beaucoup d’estime et je lui dois beaucoup". Mieux encore, c’est grâce à elle que, en l’espace de cinq ans, le musée a multiplié par dix le nombre de ses visiteurs et a augmenté par là-même ses recettes. Mieux encore, du musée, elle a fait un espace incontournable de la ville de Marrakech, démocratisant l’art et la culture, les rapprochant des gens du quartier, des écoliers et lycées qu’elle recevait régulièrement. Le tout, à force de professionnalisme et d’engagement. À l’unanimité, c’est grâce à elle que le musée de Marrakech rayonne aujourd’hui au national comme à l’international. Voilà ce que Mahi Binebine dit d’elle : "Mme Rharib est une femme d’exception. Elle m’a réconcilié avec ma propre ville que j’avais quittée pendant vingt-deux ans. Ce sont des gens de son étoffe qui m’ont donné envie de revenir chez moi". Sakina, elle, se souvient encore de ce jour où Omar Benjelloun est venu lui proposer de prendre la direction du musée. C’était à Paris, il y a plus de cinq ans et boursière de l’école d’archéologie, elle préparait sa thèse. En 1999, elle prend en main le musée et réussit à réunir autour d’elle et à motiver une équipe qui, jusqu’au décès de Omar Benjelloun, fonctionnait à merveille. Sakina, quant à elle, ne baisse pas les bras. Elle refuse de voir son bébé mourir à petit feu. Laisser faire serait perdre une partie d’elle-même.

 
 
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