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Chaînes satellitaires : La riposte des Arabes
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Chaînes satellitaires : La riposte des Arabes

Chaînes satellitaires : La riposte des Arabes

Au commencement était Al Jazeera… Puis les autres ont suivi, bon gré mal gré. Nous sommes des millions à les regarder chaque jour, mais qui se cache derrière ces grandes chaînes satellitaires arabes ? Par Driss Bennani


À quoi ressemblerait le monde arabe s’il n'y avait pas Al Jazeera, Al Arabiya et les autres ? Quels impacts, dans ce cas, auraient eu l’assassinat de Yassine et de Rantissi à Rabat ou au Caire ? Quelles interprétations auraient été données au report du sommet arabe prévu à Tunis ? Ou plus, quelle image
aurions-nous eu de la guerre d’Irak, de celle d’Afghanistan ? Quels échos nous seraient-ils parvenus de l’Intifada palestinienne ou de l’insurrection chiite en Irak ? Depuis près d’une décennie maintenant, chaque conflit dans la région arabe a désormais sa télévision. Si la première guerre d’Irak a, par exemple, "fait" CNN, celle d’Afghanistan a consacré Al Jazeera et la chute de Saddam a révélé la petite chaîne d’Abu Dhabi. L’Intifada palestinienne, qui se poursuit depuis plus de trois ans, constitue, quant à elle, une sorte de feuilleton à rebondissements dont les correspondants des différentes chaînes ne ratent aucun détail.
Mais alors question : comment, en moins de dix ans, est-on passé du vide médiatique arabe total à une telle floraison ? En 1991, quand éclatait la toute première guerre d’Irak, seule MBC (chaîne à capitaux saoudiens basée à Londres à l’époque) assurait une couverture plus ou moins "locale" (ou régionale) du conflit. Mais voilà, la chaîne est plutôt orientée vers le divertissement. L’information, à l’époque comme encore aujourd’hui, a toujours été secondaire. Pour comprendre les origines de la "révolution médiatique arabe", il faudra attendre 1996. Au Qatar, petit pays du Golfe (moins de 100.000 habitants), Hamad Ben Khalifa chasse, dans le calme, son vieux père du pouvoir. Il prend les rênes du petit émirat prospère et décide d’y installer un semblant de démocratie. Au même moment, le service arabe de la BBC s’arrête suite à la diffusion d’une émission critique envers le régime saoudien en place. L’émir qatari flaire la bonne affaire, saute sur l’occasion et décide d’injecter (personnellement) 150 millions de dollars dans la création d’une chaîne de télévision indépendante sur son sol, qui fonctionnera avec les journalistes du défunt service arabe de la BBC. La chaîne diffuse quelques heures par jour, puis passe en continu. En 1998, éclate l’opération "Renard du désert" en Irak et Al Jazeera cartonne. Elle dame même le pion à la puissante CNN. La petite chaîne fait parler d’elle partout dans le monde. Le Qatar aussi. La chaîne fait des jaloux, surtout parmi les dirigeants arabes. Hosni Mobarak, visitant ses locaux (modestes du reste), ne se serait pas retenu pour la traiter de "boîte à sardines". Selon un responsable de la chaîne, "à cause d’Al Jazeera, 400 plaintes officielles ont atterri aux affaires étrangères qataries l’année dernière". Rappelez-vous, le Maroc, tout comme la Tunisie, était allé jusqu’à rappeler son ambassadeur au Qatar après ce qu’il a considéré comme une campagne anti-marocaine menée par Al Jazeera. Depuis, trois grandes chaînes lui ont emboîté le pas. Successivement, ANN en 1997, Al Manar dans la même année, et Al Arabiya en février 2003. Depuis, la petite Abu Dhabi a également fait sa mue et Al Hurra, chaîne américaine, s’est invitée dans le paysage audiovisuel arabe.
À quatre, cinq ou peut- être plus, elle doivent donc aujourd’hui se partager les taux d’audimat dans le monde arabe et ailleurs. D’où une certaine tendance à la surenchère ou au populisme. Les responsables des informations sont pourtant unanimes : "Nous ne sommes que le relais d’une rue arabe en colère". Et quand une chaîne décide de relayer cette colère, les autres n’ont d’autre choix que de suivre, pour ne pas risquer de perdre leurs positions. Tour d’horizon.


Al Jazeera : Controversée et jalousée

Plus la peine de présenter la chaîne tellement elle a animé de débats en Orient comme en Occident, mais quelques précisions s’imposent. Même si elle est constituée en société de droit privé, Al Jazeera est financée en partie par Sheikh Hamad, l’émir du Qatar. Budget officiel : 35 millions de dollars. C’est en 1998 que la chaîne s’illustre quand elle couvre la seconde guerre d’Irak, puis en 2000 lorsqu’elle reste seule à couvrir la guerre en Afghanistan. Résultat : on ne tarde pas à la taxer de porte-parole des Talibans, on dira même qu’elle est financée par Ben Laden (qui lui a confié beaucoup de ses cassettes). Les responsables sont pourtant clairs quant à l’origine des financements. Il y a la subvention de l’émir, certes, mais pas que ça. La chaîne est au fil des années devenue un grand fournisseur d’images. Exemple, deux minutes d’une interview de Ben Laden ont été vendues à 250.000 dollars à une chaîne américaine. "Puis, il y a la location de matériel et les services de formation continue que la chaîne a lancés", explique un journaliste de la chaîne.
Chaque jour, Al Jazeera est regardée par 55 millions de personnes partout dans le monde. Sa ligne éditoriale a pas mal changé ces dernières années. À ses débuts, la chaîne donnait systématiquement la parole aux opposants des régimes arabes (même quand il ne sont pas représentatifs), ne trouvait aucune gêne à interviewer des responsables israéliens ou à appeler le martyr un "suicidaire". Aujourd’hui, la chaîne agace de moins en moins les régimes amis du Qatar, ne donne presque plus la parole aux Israéliens sous la pression de la rue et les appels au boycott. Enfin, parce qu’elle a été visée par les Américains et certains de ses collaborateurs tués lors de la guerre, Al Jazeera verse désormais dans l’anti-américanisme et maintient sa popularité.


Al Manar : La chaîne du Hezbollah

Plutôt qu’une chaîne d’information, Al Manar est une chaîne de mobilisation et de propagande. Les responsables ne s’en cachent d’ailleurs pas. Sur le site de la chaîne, on peut lire : "Al Manar est la première institution médiatique arabe à mener une guerre psychologique intense contre l’ennemi sioniste". Rien d’étonnant, dès lors, et vu la situation dans la région arabe, de constater que ses émissions rencontrent un franc succès auprès des téléspectateurs dans plusieurs pays, y compris au Maroc. Al Manar est aussi (d’abord) le porte-parole du Hezbollah libanais. Une (grande ?) partie de son financement provient des caisses de Hassan Nassrallah. La télé, installée à Beyrouth, passe à longueur de journée des flashs d’informations entrecoupés de spots appelant au Jihad ou faisant l’apologie d’un martyr palestinien. D’ailleurs, c’est généralement dans ses salles de rédactions que tombent, en premier, les communiqués revendiquant les opérations suicide en Palestine. Malgré de nombreuses demandes d’interdiction, Al Manar continue à émettre en Europe.


Al Arabiya : La concurrente

Si Al Arabiya avait une ambition au départ (lancement en février 2003), c’est bien de concurrencer Al Jazeera. De casser le monopole de la chaîne du Qatar pour véhiculer un message tout aussi professionnel mais moins populiste. Al Arabiya, c’est en fait MBC revue et corrigée selon les impératifs de la conjoncture. La chaîne est, en effet, détenue par la Middle East Broadcating Center, société à capitaux saoudiens, koweïtiens et libanais. Le président n’est autre que le beau-frère du monarque saoudien, visiblement gêné par la prééminence d’Al Jazeera et son hostilité au régime saoudien. La chaîne est installée à Dubai. Elle ne fait donc pas l’exception puisque tous les investissement saoudiens en médias se sont toujours faits en dehors de l’Arabie Saoudite. Pour tourner durant les cinq prochaines années, la chaîne dispose de 300 millions de dollars. Devenue tout aussi connue que sa grande sœur, Al Arabiya n’a toutefois pas encore su fidéliser le spectateur arabe à des programmes phares. Sa principale force reste encore les journaux d’informations. Principal souci : paraître plus objectif et moins populiste qu’Al Jazeera. L’assassinat de deux de ses journalistes par les Américains en Irak a rendu la tâche difficile.


Al Hurra : L’oncle Sam vous veut du bien

Cette chaîne se retrouve sur cette liste presque par effraction, puisqu’elle n’est pas arabe. Elle est américaine. Elle entre dans le cadre d’un grand projet médiatique américain censé contrer les grands médias arabes, jugés de plus en plus extrémistes. Le budget d’Al Hurra est voté par le Congrès américain et sa ligne dictée par un conseil de sages. Al Hurra séduit par la forme, mais suscite toujours une certaine méfiance chez les téléspectateurs arabes. Mais, auraient-ils été quand même méfiants s’il n’avaient pas d’alternatives locales ?


Abu Dhabi : La télé fauchée des Émirats

Cette chaîne ne mériterait théoriquement pas sa place sur cette liste. Généraliste, publique, elle a été créée en 1984. Malgré ses maigres budgets, Abu Dhabi a commencé à partir des années 90 à recruter des journalistes originaires de plusieurs pays arabes, dont le Maroc. Grâce à l’expérience de ces derniers, la chaîne s’est vite faite remarquer et ses programmes d’information ont été de plus en plus suivis. Puis arrive la guerre en Irak et la chute de Saddam Hussein. Les correspondants de la chaîne assurent une couverture sans faille, souvent avec plusieurs heures de direct par jour. Cerise sur le gâteau, l’interview exclusive de Mohamed Said Essahaf, l’inénarrable ex-ministre de l’Information de Saddam Hussein, qui livre ses mémoires en plusieurs épisodes. Depuis, Abu Dhabi n’a pas réussi de grands coups et reste souvent à la traîne des grandes chaînes d’information quand il s’agit de traiter l’actualité au quotidien. Abu Dhabi s’est également essoufflée matériellement, elle traverse actuellement une grave crise financière. De nombreux journalistes et collaborateurs de la chaîne ont du quitter.


ANN : Trop intello ?

Quoique lancée à la même période et avec les mêmes ambitions, ANN ne tiendra pas longtemps face à Al Jazeera. Propriété de l’oncle (dissident) de Bachar Al Assad, l’actuel président syrien, la chaîne installée à Londres n’a jamais vraiment trouvé sa voie. Entre informations générales et émissions de débats, souvent à connotation culturelle, elle s’est peu à peu effacée au profit des grandes chaînes installées dans le Golfe.

 
 
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