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Politique : Ces zouama qui s'accrochent au pouvoir

Les leaders politiques ne renoncent jamais. L’exception récente de Khatib et Bensaïd ne fait que confirmer une règle solidement établie. Par Karim Boukhari


Dans l’absolu, Abdellah Ibrahim reste, avec ses 86 ans, le doyen des leaders marocains. Mais son parti, l’UNFP, qu’il avait fondé en 1959 avec Ben Barka et d’autres, est depuis longtemps réduit à une existence purement théorique. Souhaitons longue vie à Si Abdellah et intéressons-nous au long cortège des leaders politiques qui s’accrochent encore au
pouvoir. Mis à part le quatuor Boucetta - Youssoufi - Khatib - Bensaïd (lire encadré p19), qui a délibérément choisi de battre en retraite, les autres leaders restent solidement cramponnés à leur poste. Aherdane et Osman ont largement passé le cap des 70 ans et, pour reprendre l’expression d’un observateur politique, les deux hommes "ont toujours faim". Leurs ambitions politiques sont intactes et, en un demi-siècle d’activités et de responsabilités tous azimuts, ils n’ont pas eu le temps de préparer le terrain pour un dauphin éventuel. Les syndicalistes Benseddik et Afilal sont dans le même cas de figure. Gagnés par l’âge et la maladie, mais ne cédant pas un iota de leur(s) pouvoirs(s).
En fait, la plupart des partis et syndicats marocains n’ont pas connu de succession démocratique à leur tête. La CDT, par exemple, n’a jamais connu d’autre leader que Noubir Amaoui. Dans un autre registre, Al-Adl Wal Ihsane n’a jamais existé que par Abdeslam Yassine. Les autres ont attendu la mort du "père" pour ouvrir la voie à la succession. C’est le cas de l’Istiqlal avec Allal El Fassi en 1974, de l’USFP avec Abderrahim Bouabid en 1992, de l’UC avec Maâti Bouabid en 1996, du PPS avec Ali Yata en 1997 (après un règne de 52 ans : un record), du PND avec Arsalane El Jadidi en 1999.
Beaucoup de ces leaders, de leur vivant, ont brandi à maintes reprises la menace de la "démission". Ces menaces n’ont jamais été mises à exécution. Officiellement, "pour sauvegarder l’unité et l’existence même du parti". Dans les faits, cela n’a jamais empêché les mécontents, devant l’impossibilité de succéder à leurs mentors, de multiplier les scissions : c’est le cas, par exemple, du RNI avec le PND, du MP avec le MNP, le MDS et l’UD, du PPS avec le FFD, de l’USFP avec le CNI, voire même de l’Istiqlal avec l’UNFP et de la CDT avec l’UMT. Et ce n’est sans doute pas fini. Mais cela explique aussi, en partie, pourquoi les revenants ou les nouveaux venus (Lahjouji avec FC, voire Ziane avec le PML, par exemple) préfèrent fonder leur propre parti, plutôt que d’investir un parti existant. Et pourquoi certains dirigeants accèdent, à un âge souvent avancé (68 ans pour Youssoufi et Elyazghi), à la tête de leur parti.


Mahjoub Benseddik, 82 ans : L’éternel zaïm syndical

Le recordman de la longévité, c’est lui. Dans quelques mois, Benseddik fêtera ses 5O ans passés à la tête de l’UMT, syndicat qu’il dirige pratiquement depuis sa naissance à l’aube de l’indépendance, en 1955. Il a été parmi les fondateurs de l’UNFP de Mehdi Ben Barka, et a longtemps fait figure d’épouvantail de la classe politique, grâce à la puissance de sa centrale syndicale. C’est par lui, via l’UMT, que le rééquilibrage de l’échiquier politique s’est opéré dès les années 60 au détriment des forces de gauche, incarnées par l’UNFP. De tous les leaders, Benseddik est pourtant le seul à avoir eu, depuis toujours, un véritable second, aussi inamovible que lui : Mohamed Abderrazak, de quatre ans son cadet. La surprise est venue quand, il y a quelques semaines, Benseddik a évincé avec fracas Abderrazak de l’UMT, sans doute à cause des tracas judiciaires de ce dernier (son nom est évoqué dans les affaires de la CNSS et des caisses sociales de l’ONE, entre autres). À l’image d’autres "résistants" de la classe politique encore en activité, le vieux leader syndicaliste, aujourd’hui, n’a plus de second véritable.


Ahmed Osman, 74 ans : La voix du centre

Sans doute le plus "galonné" des acteurs politiques en activité. Osman a été cabinard chez Mohamed V comme chez Hassan II, diplomate, plusieurs fois ambassadeur, président de parlement, etc. Il a même exercé, sept années durant, la fonction de Premier ministre (1972-1979). Son CV chargé doit beaucoup à la confiance dont il jouissait auprès du défunt Hassan II, dont il était par ailleurs le beau-frère. En 1978, Osman a fondé le RNI, parti qui regroupait au départ les élus SAP (sans appartenance politique) et qui a fourni, depuis, l’essentiel des ministres, députés et présidents de communes du Maroc des années 80-90. Les SAP d’hier sont devenus, aujourd’hui, l’incarnation d’un "centre" qui tamponne la droite traditionaliste et la gauche socialiste. Cela vaut à Osman d’être consulté à tous les remaniements ministériels, voire d’être cité par les possibles futurs Premiers ministres du Maroc. C’est dire au passage si Ahmed Osman, auquel on ne connaît pas de véritable numéro 2, est loin d’avoir renoncé à ses ambitions politiques.


Abdeslam Yassine, 76 ans : L’islam (politique) ou le déluge

Abdeslam Yassine est un ancien soufi, adepte de la tariqa boutchichiya. En 1973, il se signale par un écrit, L’islam ou le déluge, sorte de diatribe adressée au roi Hassan II, qui lui vaut un internement de trois longues années dans un asile psychiatrique ! Il en sort avec une vocation définitive : l’islam en tant que choix politique. C’est ce concept qui donnera naissance, officiellement en 1987, à Al-Adl Wal Ihsane (Justice et bienfaisance), la plus politique des associations marocaines. De 1989 à 2000, il est assigné à résidence dans son domicile à Salé. Il quitte ce statut quelques mois après la mort de Hassan II pour se signaler, dès sa "libération", par un nouvel écrit aussi violent que le premier, Lettre à qui de droit, destinée au nouveau monarque Mohammed VI. Depuis, Yassine est retourné dans sa coquille. Il n’a pas lâché de lest pour autant. Le cheikh dirige de loin l’évolution de son association dont une aile, la "da’ira" ou cercle politique, conduite par Abdelouahed Moutawakil, pourrait se muer en parti politique. Idéologiquement, la mort de Yassine menace de signer l’arrêt de mort de son association tant le cheikh a fait le vide autour de lui. Ses successeurs potentiels (les Moutawakil, Arsalane and co) devraient reprendre le flambeau sur un terrain plus directement politique, et s’enraciner davantage dans un champ social pratiquement abandonné par toute la classe politique à l’exception, relative, du PJD.


Mahjoubi Aherdane, 80 ans : Résistant de toujours

Sa biographie officielle le présente comme un ancien de l’armée de libération nationale. En 1957, il fonde le Mouvement populaire (MP) duquel il sera plus tard éjecté pour fonder, en 1991, le Mouvement national populaire (MNP) qu’il dirige jusqu’à nos jours. Partout où il est passé, les scissions ont été nombreuses : le pôle populaire, ou haraki, qu’il a fondé a donné naissance à de nombreux partis dont le MDS de Mahmoud Archane, ancien commissaire de police, ou l’UD de Bouazza Ikken, ancien procureur du roi. Aherdane est un familier du sérail puisqu’il a été plusieurs fois ministre, gouverneur, député, etc. Aujourd’hui encore, il siège au sein du pléthorique CCDH. Régulièrement mis à l’index par ses anciens amis, poulains ou compagnons, discuté pour ses méthodes de gestion peu démocratiques, voire pour son passé de plus en plus controversé, Aherdane continue de faire de la résistance. Pour combien de temps encore ?


Abderazak Afilal, 74 ans : Une exception marocaine

Si quelqu’un menace de battre, un jour, le record de longévité de Mahjoub Benseddik, c’est bien lui. Abderrazak Afilal El-Alami Idrissi est à la tête de l’UGTM, syndicat proche de l’Istiqlal, depuis 1960. Soit un règne de 44 ans, toujours en cours. Il incarne corps et âme ce syndicat, initialement monté pour contre-carrer la suprématie de l’UMT. Afilal, à la différence des autres, a été très longtemps étroitement lié à la gestion des affaires locales, notamment dans sa commune de Aïn Sebaâ-Hay Mohammedi, l’une des plus riches à travers tout le royaume. Et il n’a toujours pas abdiqué. À soixante-dix ans passés, Afilal a été de nouveau porté au Parlement aux dernières élections, et même au CCDH pour se pencher sur les grands chantiers des droits de l’homme. Mieux, Afilal peut s’appuyer depuis les législatives de 2002 sur sa femme Mahjouba Zoubaïri, elle aussi députée istiqlalienne, pour l’accompagner jusqu’à l’enceinte parlementaire. Exceptionnel.



Bensaïd, Khatib, Youssoufi : 3 retraités en moins d’un an

En annonçant, il y a deux semaines, son intention de se retirer de la présidence de la GSU à l’horizon de l’été 2004, Mohamed Bensaïd Aït Idder est devenu, historiquement, le 4e leader politique à se retirer du pouvoir de son vivant. Bensaïd, fondateur de l’OADP et de la GSU, résistant de la première heure et ancien opposant direct de Hassan II, a longtemps accepté de se maintenir à la tête du parti pour éviter la discorde parmi ses troupes. Il n’a jamais été contesté et ses méthodes, de l’avis de tous, auront été parmi les plus démocratiques. Mais Bensaïd part sans laisser de numéro deux, et ce n’est pas faute d’avoir fait le vide autour de sa personne.
Bensaïd, 79 ans, rejoint ainsi le petit cercle des retraités volontaires, dans lequel on retrouve M’hamed Boucetta de l’Istiqlal, Abderrahmane Youssoufi de l’USFP et, plus près de nous, Abdelkrim Khatib du PJD. Boucetta, 79 ans aujourd’hui, s’est retiré en 1998 pour laisser la place à l’actuel S.G de l’Istiqlal Abbes El Fassi. Il estimait avoir fait son temps, tout simplement (24 ans à la tête de l’Istiqlal). Sa décision, pourtant logique d’un point de vue rationnel, a pris une dimension politiquement exceptionnelle tant nos "zouâma" historiques n’ont jamais envisagé d’être autre chose que des numéros 1. Boucetta, comme les trois autres retraités, n’est pas un homme fini, loin de là. Outre ses conseils "amicaux" distillés aux uns et aux autres, il a été rappelé, en 2003, pour présider la commission chargée de réformer la Moudawana.
La démarche de Khatib qui a quitté, à 84 ans, ses responsabilités au sein du PJD se rapproche plus de celle d’un Boucetta que de celle d’un Bensaïd. Comme le leader istiqlalien, Khatib a bien préparé le terrain pour le meilleur, le plus consensuel, de ses successeurs possibles, en l’occurrence Othmani. Il a installé son fils Omar parmi les membres du secrétariat national, et garanti un strapontin à l’aile traditionaliste, incarnée par les Khalidi et autre Wagouti. Khatib a quitté le navire PJD, mais il ne fait aucun doute que sa parole continuera d’être entendue jusqu’au plus haut niveau.
L’équation est différente pour Abderrahmane Youssoufi, 80 ans, qui a choisi de quitter l’USFP après son incapacité à redevenir Premier ministre au lendemain des législatives de 2002. Après de longs mois d’hésitation, où sa côte est tombée au plus bas dans les rangs des militants, Youssoufi a choisi de prendre les devants pour laisser la voie libre à son dauphin naturel Elyazghi. Sans doute le départ de l’ancien symbole de l’alternance a-t-il été précipité. L’homme, qui comptait bien rempiler, a été poussé vers la sortie. Il a eu au moins l’intelligence de l’accepter.
 
 
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