Société : Les orphelins de lislam*
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Les parents adoptifs ont un devoir
déducation jusquà
la majorité de leur enfant
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Ils sont près de 30.000 au Maroc. Enfants abandonnés ou orphelins, ils sont des laissés pour compte. La société condamne ladoption quand la loi rejette la transmission de filiation. Par Laetitia Grotti
Une petite pièce au premier étage du centre Lalla Meryem pour les enfants abandonnés, à Rabat. Des couples, dont les dossiers suivent leur chemin dans les méandres administratifs, sont là pour voir les enfants et être vus deux (ainsi que des assistantes sociales). Une autre pièce aux murs blancs mais |
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avec cette fois le poster dun beau bébé joufflu, qui vante les mérites du lait artificiel pour ces futures mères de cur. Dans cette institution, le dialogue sinstalle entre couples, les interrogations se partagent, les expériences séchangent. Les regards des futurs "adoptés" et de ceux qui en auront peut-être la garde, se croisent, sattardent. De lautre côté, les travailleurs sociaux observent les gestes, les attentions de ces prétendants à la paternité et à la maternité.
Les enfants qui sont ici le sont parce quils ont été abandonnés ou parce quils sont orphelins. Les couples qui viennent dans les centres comme celui de Lalla Meryem, y viennent pour combler un vide affectif ou pour des raisons humanitaires. Mais quelles ques soient les motivations qui lient ces destins, les futurs adoptants savent quils ne seront jamais considérés, au regard de la loi et bien souvent de la société, comme de "vrais" parents. Ils savent que leur enfant adoptif ne portera jamais leur nom et ne sera jamais considéré par la loi comme leur héritier. Pour la simple et bonne raison que ladoption, au sens dune transmission de filiation, est interdite au Maroc. Larticle 83-3 du code de la famille stipule en effet que "ladoption na aucune valeur juridique et nentraîne aucun des effets de la filiation". Est en revanche autorisée, la "kefala" ou sorte de tutelle légale sans que le lien de sang ne soit rompu avec les parents ou la mère biologique, sils sont connus. La kefala confère aux parents adoptifs un devoir de protection, déducation et de soin jusquà la majorité de leur enfant. Mais ce dernier ne pourra en aucune façon prétendre aux mêmes droits que lenfant légitime. Pratiquement, il ne portera pas le nom de ses parents adoptifs et ne figurera pas sur leur livret de famille. Une sorte de marquage de la société. Encore sest-il allégé depuis que la loi de 2002 a supprimé linfamant "de père inconnu" sur le livret de famille pour le remplacer par un patronyme, mais toujours différent de celui du père adoptif. Cet enfant n'aura pas non plus de vocation successorale, c'est-à-dire qu'il n'héritera pas de plein droit de ses parents adoptifs. Certes, pour pallier cette injustice, la kefala permet dinstituer, par testament, son enfant adoptif légataire et ce, jusquà concurrence du tiers de ses biens. Mais au regard de la loi, il demeure "lautre", "létranger". Ladoption, dans son sens étymologique, nexiste donc pas, en droit musulman, pour lequel il sagit plutôt "de prise en charge".
Pour Jamila Bargach, professeur de sciences sociales à lÉcole nationale darchitecture de Rabat et auteur dun très fouillé Orphans of islam (Les orphelins de lislam, publié en 2001) "il est très difficile, dans nos sociétés musulmanes, daccepter lexistence de ces enfants abandonnés. Ils remettent en cause la structure sociale, le contrôle de la sexualité, les liens sacrés du sang. Leur existence oblige à se poser des questions douloureuses : qui abandonne et pourquoi ?". Dans la grande majorité des cas, des mères célibataires appartenant aux classes sociales les plus populaires. Souvent très jeunes, arrivant de la campagne, elles se laissent séduire par des promesses de mariage, rêvent à des lendemains meilleurs. Ceux-là mêmes qui se transforment en cauchemar, une fois enceintes et le promis envolé. Or, quelle possibilité offre la société marocaine à la jeune mère célibataire ? Quel regard porte-t-elle sur elle ? Nest-elle pas une "dépravée", celle qui, comme le dénonce Aïcha Chenna de Solidarité féminine, "a lhonneur de la famille entre ses cuisses et la souillé ?". LObservatoire national des droits de lenfant (ONDE) le relève comme une évidence, "labandon est une conséquence du rejet et de la marginalisation de cette situation (mère célibataire) par la société. Les mères qui abandonnent leur enfant ne bénéficient daucun appui ou de reconnaissance de leur situation de la part de leur famille, de leur employeur et du père de lenfant". Tout est dit. Alors, que faire ? Laisser à dautres - et pas toujours dans les conditions fixées par la loi - le soin délever votre enfant, en espérant quils lui prodigueront ce quon ne peut leur donner. Aïcha Chenna bondit : "Si la société était moins hypocrite, ces femmes pourraient élever leurs enfants, mais il y a une telle condamnation que bien souvent elles labandonnent à lhôpital quand ce nest pas dans la rue". Comme Yasmina, à peine plus de 20 ans. Violée par le fils de son employeur, elle se retrouve à la porte, son bébé sous le bras : une petite Leïla. Pas question pour elle de retourner dans sa famille. Désespérée, elle se confie un jour à une femme et lui dit : "Cette enfant va mourir". Lautre, simplement : "Donne la moi, je lélève". Le don fut fait. Dans ces cas là, on ne parle pas de kefala mais dadoption illégale, suivie généralement dune fausse déclaration daccouchement que lon présente ensuite à létat civil pour y faire inscrire le nouveau-né. Combien dautres femmes ont-elles déclaré avoir accouché chez elle et présenté deux témoins, pour justifier de labsence de déclaration daccouchement ? Combien, encore, jouent les "mères porteuses" pour dautres et accouchent sous le nom de la mère adoptive ? Ni vu, ni connu. Dans ces cas précis de fausses déclarations, où lenfant apparaît sur létat civil des parents et porte donc leur nom, il est fréquent que lenfant soit informé de ses origines brutalement. "Si lui ne les connaît pas, car cest un tabou dans la famille, autour de lui, tout le monde est au courant", explique Jamila Bargach. Quand ce ne sont pas les 'ould haram' et autre 'ould haram men faileck' crachés à lécole, inévitablement, il y a quelquun qui un jour vend la mèche, volontairement ou pas". Le marquage encore. À jamais indélébile. "Ils ont limpression dêtre coupés de larbre, dêtre sans aile", poursuit-elle avant de conclure : "Comme si le jugement social en faisait lincarnation du Mal. De victimes, ils deviennent des coupables en puissance".
*Titre de louvrage de Jamila Bargach, traduit de langlais "Orphans of islam"
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Témoignage : Dire la vérité est une bonne chose
Mustapha et Sofia se souviendront toute leur vie de ce jour de 2001, où ils se sont vus confier la garde de Mehdi, par le centre Lalla Meryem. Avant dentrer dans cette "nouvelle aventure familiale", ils durent affronter nombre dinterrogations, de questions, de doutes, voire de peurs. Les réticences dusage de la famille, mise dans la confidence. Dautant que, contrairement à la majorité de ceux qui se décident pour une "kefala", parce quils ne peuvent avoir denfant, Mustapha et Sofia en avaient déjà deux, biologiques. "Nous avons voulu les impliquer dès le départ". Laîné, alors âgé de 8 ans et le second, de 3 ans, accompagnent leurs parents à lorphelinat pour "choisir" leur futur "frère" ou "sur de lait". "On peut presque dire que ce sont eux qui lont choisi, se souvient Mustapha. En fait, Mehdi est le premier que nous avons vu. Nous nous étions présentés un jour où les visites étaient théoriquement interdites, mais la sur nous a laissés entrer. En entrant dans la chambre, Mehdi pleurait. Elle la alors pris dans ses bras et après quelques minutes nous la passé. Comment expliquer ce qui se passe ? Cest inexplicable, cest comme un coup de foudre". Le jeune couple a déposé son dossier en janvier devant la commission administrative de la wilaya. "Ils enquêtent sur votre environnement, vos revenus, vos motivations. Nous avons également rencontré des assistantes sociales". Du coup, le couple aura la garde effective de Mehdi, 8 mois plus tard, en juillet. Délai raisonnable, diront certains. "Long, trop long, déplore Mustapha. Affectivement, cest très dur. Car nous avions choisi Mehdi bien avant den avoir la garde. Nous venions le voir tous les jours, mais le soir il fallait rentrer à la maison, sans lui". Enfin, le jour tant attendu arrive. Cela fait aujourdhui près de 3 ans que Mustapha et Sofia vivent "une expérience familiale extraordinaire. On dit toujours que ce sont ceux qui "adoptent" qui donnent. Je peux vous dire que cest loin dêtre une relation à sens unique. Vous recevez énormément damour en retour. Même les enfants, cest super de voir comme ils sont ensemble. Ils sentendent très bien, se chamaillent comme tous les frères et surs". Dans la famille aussi, Mehdi a conquis tout le monde. Certes, au début de leur démarche, les réticences sétaient faites au grand jour : "Vous allez au devant de problèmes, vous avez déjà des enfants, lhéritage
". La bonne surprise sera au rendez-vous. "Quand les gens sentent que vous êtes convaincus, que vous assumez, alors ils sont conquis par la situation", témoigne l'heureux papa. "Les enfants sont spontanés, naturels, contrairement aux adultes qui sont plus crispés. Ils ont tout de suite intégré Mehdi comme leur frère et pour eux, il ny a aucun doute. Alors forcément, ça vous aide. Cest vrai que je redoute le moment où il ira à lécole et où on lappellera dun autre nom que le nôtre. Je crains aussi la période où il recherchera ses parents biologiques. Il paraît que cest quasiment inévitable, surtout à ladolescence. Jai conservé les pièces de lenquête de police, au cas où il voudrait savoir où, comment, dans quel état il a été confié à lorphelinat ? Dire la vérité est une bonne chose. Cela évite de véritables drames, notamment quand "ladopté" ne sait pas quil la été, quil le découvre par hasard, via une tierce personne, où à loccasion dun héritage". Sils ont un conseil à donner à de futurs candidats ? "Allez-y !". |
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Loi : La kefala dans le texte
La kefala est un concept juridique reconnu au niveau international. Ainsi, la Convention des Nations unies du 20 novembre 1989 relative aux droits de lenfant reconnaît dans son article 20, comme moyen de protection aux côtés de ladoption, "le placement dans une famille, la kefala de droit islamique ou, en cas de nécessité, le placement dans une institution". Au Maroc, cette procédure est actuellement régie par la loi 15-1 relative à la prise en charge des enfants abandonnés, promulguée par le dahir n°1-02-172 du 13 juin 2002. Elle consiste en "lengagement de prendre en charge la protection, léducation et lentretien dun enfant abandonné au même titre que le ferait un père pour son enfant. La kefala ne donne pas de droits à la filiation ni à la succession". Cest le juge des tutelles du tribunal de première instance qui rend une ordonnance confiant la kefala de lenfant abandonné au couple ou à linstitution qui la demande. Parmi les avancées notables de cette loi, la possibilité pour une femme musulmane remplissant les mêmes conditions que celles demandées aux couples, dintroduire une demande de kefala. Pour être exigible, il faut être musulman, avoir lâge de la majorité légale et être moralement et socialement apte à assurer la kefala et disposer des moyens matériels suffisants pour subvenir à ses besoins. Ne pas être atteint de maladies contagieuses ou rendant incapable dassumer ses responsabilités, ne pas avoir été condamné pour atteinte à la morale ou commise à lencontre des enfants, ne pas avoir de contentieux juridique avec lenfant dont est demandé la kefala ou avec ses parents. Après 12 ans, la kefala dun enfant est subordonnée à son consentement personnel. De la même façon, cest le juge des tutelles qui octroie lautorisation, provisoire ou permanente, de sortie du territoire national. Si la personne assurant la kefala souhaite faire bénéficier lenfant quelle a élevé dun don, dun legs, de tanzil ou daumône, le juge des tutelles du lieu de résidence de lenfant veille à lélaboration dun contrat en ce sens. Mais cela ne pourra dépasser le tiers de lhéritage. |
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