Hchouma !
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Hchouma !

Photo : Mustapha Romli.
Stylisme : X&Y
Pourquoi craint-on tant la hchouma, cette loi aussi invisible qu'effrayante pour tout Marocain ? La réponse est dans la société, la solution aussi… Dossier réalisé par Laetitia Grotti et Maria Daïf


Il ne viendrait à l’idée de personne de remettre en cause le haram religieux. Du moins pas encore, ou pas en public. Il en va tout autrement de son pendant social : la hchouma, ce mélange confus de honte, de pudeur, de respect de l’autorité, d’effacement face au groupe. En effet, si cette loi invisible a
longtemps régné en maîtresse sur l’éducation des enfants, les rapports sociaux, édictant ce qu’il convenait de faire ou pas, de dire ou de ne pas dire, elle commence aujourd’hui à perdre de sa toute-puissance. La raison ? La société se modernise, l’individu émerge et rechigne à se soumettre à l’arbitraire, celui d’interdits, jamais expliqués, a fortiori argumentés. Des interdits sociaux aux dégâts individuels et collectifs profonds. Pour l’individu, en tous cas pour les plus fragiles, c’est la perte de confiance en soi, la méfiance vis-à-vis de l’autre sexe, la timidité, l’absence de spontanéité, l’inhibition, la peur de l’échec et donc la peur d’agir, enfin la peur du regard de l’autre et de son jugement. Ce qui donne une société qui a peur de l’innovation, du changement, de la singularité. En un mot, de la liberté. Sans conteste, la hchouma a longtemps été un frein à la modernité. Rien n’étant jamais définitif, les choses changent. Aujourd’hui, la cohorte des refuzniks grossit et refuse de plus en plus la traditionnelle injonction. Elle pose des questions, attend des réponses autres que "ça ne se fait pas" et revendique qu’on lui fasse confiance. Est-ce illégitime ?


Hchouma, cette loi invisible

Les enfants, brimés dès leur jeune
âge par la hchouma ne vivent pas
pleinement cette période
Nous sommes tous les enfants d’une culture hchouma… Si nous l’avons tous subie, combien d’entre nous la font subir à leur tour ? Disséquée, analysée, nous vous livrons la hchouma sous toutes ses coutures.


Wili Hchouma… Qui d’entre nous n’a pas été un jour pétrifié sur place par cette injonction impérieuse prononcée d’une voix menaçante par sa mère, sa grand-mère, le sourcil froncé et, signe d’entre les signes, le doigt appuyé sur la joue (la tirant vers le bas, pour le détail) ? Quel enfant, parce qu’il joue, crie,
pleure, ne se tient pas bien devant des invités, ne s’est pas vu remettre dans le droit chemin par un hchouma ne souffrant aucune discussion ? Et quel adulte, parce qu’il aura fumé devant ceux à qui il doit le respect, parce qu’il aura décliné une invitation de sa belle-mère, parce qu’il aura mâché un chewing gum devant ses aînés ne se verra-t-il pas rappeler à l’ordre ? Sur un enfant comme sur un adulte, hchouma agit de la même façon : réprimandé, il baisse les yeux, s’exécute sans discussion, rougit, a les mains moites, allant parfois jusqu’à ressentir un véritable malaise physique.
Qu’est-ce donc que cette hchouma qui nous déstabilise tant ? Si pour chacun, le sens varie entre honte et pudeur, il reste difficile de cerner le contenu de ce seul mot, véritable spécificité maghrébine, sans équivalent en français (ni en anglais d’ailleurs). D’autant plus difficile que, selon les spécialistes, hchouma tire sa force de son ambiguïté. Qu’est-ce-à-dire ? Contrairement à haram, qui est un interdit clair, définitif parce qu’écrit et défini, hchouma vient de la tradition orale, du coup son champ d’application est très vaste. Pour Lahcen Haddad, anthropologue, "la mise en place de hchouma ou sa référence ne peuvent être expliquées. C’est justement parce qu’elle est incompréhensible et inintelligible, qu’elle est d’autant plus forte". Pour se sentir coupable, pas besoin d’explication, hchouma suffit, car dans l’inconscient collectif, c’est un ensemble de règles de conduite, un code moral définissant ce qu’on peut ou ne peut pas faire, dire ou ne pas dire…
Mettons-nous d’accord, toute société produit ses propres valeurs (politesse, savoir vivre, etc.), à la différence près que hchouma reste un fourre-tout arbitraire : chaque famille, communauté, région y mettant un peu ce qui relève de sa propre qa’ida (norme). La hchouma relève-t-elle pour autant de la tradition ? Pas si simple. "Hchouma est le pendant social du haram religieux, sauf que dans les mentalités, tout est confus" explique S.N Guessouss. Lahcen Haddad renchérit : "La hchouma est un système de valeurs tacites, non écrites mais qui peuvent être plus efficaces que les interdits formels qu’on a envie de braver, simplement par défi". En effet, s’il n’est pas rare qu’un Marocain boive de l’alcool (transgression du haram), il est beaucoup plus rare qu’il s’y adonne devant son père. Hchouma serait-il plus fort que haram ? À n’en pas douter. La preuve ? Sans explication aucune, "le fauteur" décodera pourtant "rapidement et avec précision" le message implicite, celui de l’interdit, de la honte, comme le dit la sociologue Soumaya Naâmane Guessouss. Pourquoi un enfant devrait se comporter telle une momie alors que l’inverse est bien le propre de son âge ? Pourquoi un adolescent ne pourrait questionner, alors qu’une fois encore c’est bien là le propre de cette période de la vie ? De la même manière, pourquoi un adulte, quel que soit son âge, verrait son autonomie et son autorité remises en cause par d’autres ? Caresser les cheveux de sa mère devant tantes et oncles, hchouma. Parler fort devant son père, hchouma. Faire du bruit devant les invités, hchouma. Danser à un mariage, passé la cinquantaine, wili hchouma. On le voit, hchouma se niche partout, traquant le moindre mot de travers, scrutant le moindre comportement douteux ou susceptible de le devenir. Et pour cause ! Hchouma est une injonction de conformité à l’image que se fait la société du "bon Marocain" : "La hchouma permet de rester attaché à une identité communautaire, tribale. D’ailleurs ne répond-on pas à quelqu’un qui a des velléités de comprendre pourquoi telle ou telle chose est hchouma : 'Chez nous, ça ne se fait pas !'", souligne S.N. Guessouss.
Chez nous ? C’est-à-dire une société patriarcale basée sur les rapports de force où les plus faibles (enfants, femmes et marginaux) doivent se conformer aux règles établies. Lesquelles n’admettent pas la singularisation des individualités. Le collectif prime sur l’individu, prié de s’effacer pour assurer une cohésion sociale sans faille. Faire comme tout le monde, en somme. Ce qu’on attend de tout un chacun, c’est sa soumission aux valeurs du groupe dont les deux pierres angulaires sont la hichma (pudeur) et le respect de l’autorité. En découle alors des règles aussi simples que : ne pas dire non (lla !) à son père, ne pas se goinfrer quand on est invité (cf. encadré), ne pas s’isoler avec un garçon, lequel ne devra pas pleurer…
Paradoxe de notre société patriarcale qui s’appuie sur la hchouma : si les hommes en formulent les lois, ce sont pourtant les femmes, premières victimes, qui les transmettent, les inculquent et plus encore, les sauvegardent. En effet, "hchouma est un mot féminin. Ce sont les femmes qui le prononcent le plus : normal, elles ont toujours été les garantes de la tradition et la sauvegarde de l’honneur a toujours reposé sur elles", précise S.N. Guessouss. Ce à quoi Lahcen Haddad ajoute "dans le patriarcat, la femme est perçue comme une pourvoyeuse de valeurs, valeurs qu’elle véhicule par son comportement, son corps et ses paroles". On la voudra donc obéissante et soumise. "Une femme qui se révolte ne sait pas où est son bien", entend-on souvent. De manière générale, transgresser la hchouma pour un homme ou une femme et ce, juste parce qu’il ou elle aspire à plus de liberté, à s’exprimer ouvertement, à s’imposer, est considéré comme une menace pour notre organisation sociale, qui apparaît finalement bien fragile.

Hchouma : dégâts et conséquences…
…ravageurs ! Avant tout parce que cette loi invisible n’est jamais expliquée. Du coup, l’individu, enfant puis adulte, intériorise les tabous sans les comprendre, ce qui les rend encore plus pesants. Exemple parlant pour L. Haddad : "La hchouma produit sur la femme le dénigrement de son corps, elle n’en est pas propriétaire, elle le cache, en nie certaines parties. Ce qu’elle peut ressentir comme jouissance ou plaisir n’est pas acceptable". Ce que confirme le psychologue et sexologue, Aboubakr Harakat : "Jmaâi r’jlik (ferme tes jambes) s’entendent dire les petites et jeunes filles. Certaines les ferment à jamais et une fois devenues femmes souffrent de vaginisme et d’absence de plaisir. Je reçois dans mon cabinet des femmes brillantes, des intellectuelles qui sont très mal dans leur corps et ont honte de ce qu’elles peuvent ressentir". Avec hchouma par ci, hchouma par là, asséné par le père, la mère, l’instituteur, l’adulte dans la rue, on crée un individu qui finit par avoir peur d’agir. Car qu’y a-t-il de plus terrible que le sentiment de honte généré par hchouma ? "Un sentiment qui, parce qu’il touche à l’intime, génère une désorganisation psychique voire physique, explique la psychologue Martine Medejel. On ne peut plus bouger, parler car la honte, c’est le champ des blessures narcissiques. Blessures qui, répétées, peuvent conduire à une dévalorisation, une mésestime de soi". Pire, cela peut éventuellement être pathogène, surtout chez les plus fragiles, "je vois énormément de dépressions dues pour partie à cette éducation", rapporte M. Medejel. Sans aller jusqu’à la pathologie, Soumaya Naâmane Guessouss constate tous les jours dans ses cours d’autres dégâts : "Je reçois des jeunes brillants qui, pourtant, sont sans personnalité, incapables de prendre la parole en public, introvertis et ne faisant jamais preuve d’initiative". Or, ces mêmes jeunes sont appelés à devenir de futurs salariés pour lesquels discuter les ordres du patron (image du père et donc autorité incontestable), demander une augmentation seront vécus comme autant de situations "hchouma". De la même manière, ces salariés, rattrapés par leur éducation, auront du mal à aller de l’avant, à faire preuve d’initiative, de créativité… Pour Martine Medejel comme pour L. Haddad, "cela va non seulement à l’encontre de l’intérêt de l’entreprise, mais plus largement du pays. Hchouma est une barrière à l’avancement, or le Maroc ne peut pas se permettre de perdre du temps". Et à propos de perte de temps, Aboubaker Harakat souligne ce qui peut sembler, de prime abord, anecdotique : "On perd du temps à épier l’autre, à surveiller ses faits et gestes. Le tberguig, cette autre spécificité nationale, consiste à traquer ce qui est hchouma : la jeune fille en mini jupe, le maquillage, la djellaba trop courte, la voisine qu’on a aperçu chuchotant avec le fils du voisin, etc.". Et la liste est longue : la secrétaire, pourtant en col roulé qui se penche un peu trop sur le patron, la fille qui fume devant sa mère, la mariée qui a dansé le jour de ses noces, l’ado qui rentre après minuit… Force est de constater - après moult recherches - que les faits et gestes des hommes, hormis quelques exceptions, sont rarement considérés comme hchouma. Ainsi, ce n’est pas hchouma de battre sa femme ou de la tromper, pas hchouma non plus d’être célibataire à 35 ans, de ne pas être vierge avant le mariage…
On le voit, hchouma est toute-puissante. Est-ce à dire qu’elle n’est pas transgressée ? Loin s’en faut, puisqu’encore une fois, la société marocaine a su développer les petits arrangements dont elle seule a le secret. Faux-semblants, mensonges, duplicité, tout est bon pour y échapper : "Le mensonge a ici vocation à préserver le noyau psychique", explique M. Medejel. En clair, on ne ment pas pour faire ce qu’on a envie de faire (un peu quand même), mais pour éviter le sentiment de honte, le jugement de sa famille et des voisins de quartier. Cela donne, en fin de compte et comme le dit si bien Aboubaker Harakat : "Une société mal dans ses pompes", parce que double et hypocrite. Un petit tour au Maârif suffit : combien de Meriem, Sonia et Khadija, déguisées en Lolita à 18h, enfilent la djellaba à 19h en rentrant chez elles. Combien de "ouled nass" traînent dans les bars à des heures où leurs parents les croient chez des amis…

L’hypocrisie, jusqu’à quand ?
En effet, la question se pose dès lors que ces "petits arrangements" sont portés par un mouvement de fond : la modernisation. Laquelle est synonyme de développement économique, de généralisation de l’enseignement, d’émancipation financière des femmes, d’ouverture sur d’autres modèles et enfin d’une urbanisation qui rend possible l’anonymat : "Dans une culture urbaine, précise l’anthropologue Hassan Rachiq, il n’y a pas d’unité de valeurs, comme c’était le cas quand les communautés étaient plus restreintes : tribus, quartiers… Aujourd’hui, qui transmet le sens commun ? Tout le monde et de façon désordonnée". Certes, pas partout. On échappe plus facilement aux interdits sociaux en ville qu’à la campagne, fonctionnant encore sur le mode tribal. Mais pas seulement. La ville, en effet, propose plus de lieux de savoir, d’ouverture, de rencontres et donc d’autres valeurs, qui permettront d’échapper et de remettre en cause le joug de la hchouma. Ce que Hassan Rachiq appelle la socialisation secondaire - la primaire étant l’éducation des parents. Du coup, parce que les jeunes Casablancais connaissent la mixité, vont en masse à la fac, qu’ils ont une offre culturelle plus riche, des lieux de sortie plus nombreux, ils oseront plus facilement "se singulariser". Pour Hassan Rachiq, la chose est entendue "la hchouma se banalise et perd de sa force". Ce que Lahcen Haddad formule autrement : "Une société où il y a plus d’éducation, de modernisation, de rationalisation implique qu’on organise autrement et qu’on hiérarchise différemment". Mieux encore, sociologues, psychologues et anthropologues le constatent : même les rapports parents-enfants changent. Soumaya Naâmane Guessouss souligne : "Les parents cherchent de plus en plus le dialogue et la communication avec les enfants et permettent le questionnement, même si cela reste difficile car ce ne sont pas des comportements naturels dans une société patriarcale". Lahcen Haddad confirme : "Les parents ont été contraints à ce dialogue, par des enfants habitués de plus en plus au questionnement" et ajoute "même l’éducation nationale a pris en compte ce changement puisqu’aujourd’hui on demande aux enseignants de solliciter la réaction de l’élève, on donne une certaine liberté de parole dans les classes et on demande plus d’esprit critique". Dans ce schéma-là, nous sommes bien loin des m’sid… Et pour revenir aux parents et à la famille, celle-ci étant plus réduite, il y a plus de place pour l’intimité. Conséquence : l’écoute remplace l’autorité. Une autorité fondée jusque-là essentiellement sur l’arbitraire de la hchouma… Cette loi invisible qui a tellement creusé le fossé entre l’être et le paraître tendrait alors à disparaître. Sans la hchouma, on serait donc moins hypocrites, moins schizophrènes et sûrement mieux dans nos baskets. La brèche est ouverte.



Extrait : La promenade assise (Extrait de "Rêves de Femmes" de Fatema Mernissi)

Je n’étais pas autorisée à quitter notre seuil et à jouer dans la cour, le matin, avant le réveil de ma mère, ce qui voulait dire que je devais m’amuser de 6 à 8 heures sans faire de bruit. Je pouvais m’asseoir sur le seuil de marbre blanc et froid, mais je devais résister à l’envie de rejoindre mes cousins, plus âgés, déjà en train de jouer (…) Je posais donc mon petit coussin sur le seuil et je jouais à I-msaria b-lglass (littéralement : la promenade assise), un jeu que j’ai inventé à cette époque et que je trouve encore très utile à présent. Il suffit de trois conditions pour jouer. La première est d’être bloquée quelque part, la deuxième d’avoir une place pour s’asseoir, la troisième d’être capable d’assez d’humilité pour estimer que son temps n’a aucune valeur. Le jeu consiste à observer un terrain familier comme s’il vous était étranger.



Le corps de la femme : Bastion de la hchouma

Sociologues, anthropologues, psychologues sont unanimes : le corps de la femme est considéré dans notre société comme une source de problèmes, de maux, de troubles sociaux. Pour Lahcen Haddad, "ce corps est uniquement envisagé comme objet sexuel, fruit de toutes les convoitises. Et en tant que tel, il reste perçu comme source de fitna". Du coup, pour éviter cette grande catastrophe sociale, on le bombarde d’interdits, de tabous. Dont l’ultime reste la virginité. Dès son plus jeune âge, la femme est socialisée pour avoir certains types de comportement, tous régis par la retenue, la discrétion voire la négation. D’où les frustrations, les relations tendues entre la femme et son corps, ses ressentis. "Si une femme, par sa position, son comportement, ses actes, ses paroles montre qu’elle s’assume, qu’elle est libre, c’est tout l’ordre social qui est en danger. La femme doit seulement subir, elle ne doit pas être, en quoi que ce soit, perçue comme l’initiatrice", explique Lahcen Haddad avant de conclure : "Finalement, tout ce qui touche à la liberté de comportements est hchouma pour une femme". Ce qui se traduit au quotidien par une traque sans merci de toutes postures, attitudes ou gestuelles "compromettantes" ou pouvant être (mal) interprétées comme telles. Rire ou parler fort, être assise jambes écartées, lire allongée sur le ventre… Outre la transgression inacceptable de la hichma, vertu cardinale s’il en est pour la femme musulmane, "le religieux renforce le sentiment que le corps de la femme doit être caché en entier", explique la psychologue Martine Medejel. Pour elle, comme pour L. Haddad : "Aujourd’hui, l’idéologie du voile ne renvoie à rien d’autre qu’à ça".



Extrait : La qa’ida est partout (Extrait de "Rêves de Femmes" de Fatema Mernissi)

Yasmina m’a dit que tous les lieux où l’on entre comportent des lois invisibles. (…) "Partout où il y a des êtres humains, il existe une qa’ida, une coutume, une tradition, une loi invisible. Si tu suis la qa’ida, rien de mal ne peut t’arriver".(…) Malheureusement, la plupart du temps, la qa’ida est contre les femmes. (…) Je lui ai alors demandé si elle pouvait me dire comment faire pour connaître la loi invisible, la qa’ida quand j’entrais dans un lieu nouveau. Existait-il des signaux, quelque chose de tangible qui puisse me renseigner ? "Non, malheureusement, dit-elle, il n’y a aucun indice particulier, hormis les conséquences violentes qui s’ensuivent. Car, dès que tu enfreins une règle invisible, tu te fais mal". Elle a remarqué que, malheureusement, beaucoup des activités préférées des gens, telles que se promener, découvrir le monde, chanter, danser et exprimer son opinion, font partie de la catégorie des interdictions absolues pour les femmes. Le bonheur d’une femme viole la qa’ida. En fait, la qa’ida se révèle souvent plus dure que les murs et les barrières.



Particularismes : Géographie de la hchouma

Si la modernisation est en train de vider la hchouma de son essence - est-ce utile de le rappeler ? - elle est loin d'être généralisée à tout le Maroc. Et à la hchouma de persister là où on défend encore son identité, patriarcale "voire forlklorique", dira Soumaya Naâmane Guessouss. Métropole oblige, Casablanca est la première à échapper, petit à petit au joug de l'interdit social. Les autres villes lui emboîtent le pas, lentement. À Casablanca, les filles fument dans les cafés, sortent bras dessus bras dessous avec les copains et se permettent maquillage, jupes courtes et pantalons moulants. Dans d'autres villes, plus petites, cela relève encore de l'inacceptable. Il suffit d'aller à Oujda, à Béni Mellal ou à Kénitra pour s'en rendre compte. Quant aux campagnes, loin de toute modernisation, elles s'accrochent, chacune à leurs "hchouma" commune : une fille ne montre pas ses cheveux, encore moins ses bras, ne lève pas les yeux quand on lui parle, ne se mélange pas aux garçons, quant à s'isoler avec l'un d'entre eux… Voilà pour le tronc commun. Quant aux différences, tout dépend de la tribu. Simples exemples : dans certaines tribus de Zagora, la fille enceinte ne doit pas se montrer à son père. Dans l'Atlas, la femme sort son sein devant les hommes pour allaiter. Chez les Sahraouis, une femme divorcée voit sa cote monter auprès des hommes. Dans certaines régions du Souss, les femmes labourent la terre, ce qui est hchouma dans l'Atlas. Reste qu'aujourd'hui les véritables différences se manifestent entre gens de la ville et gens de la campagne. Jusqu'à ce que les seconds dépassent leurs frontières : celles du village, de l'indigence matérielle et intellectuelle.



Garçons/filles : De la différence entre les sexes

Filles et garçons ne sont pas logés à la même enseigne, sauf sur un point. Pour l’un comme pour l’autre, il est hchouma de se toucher le sexe, propre de l’enfant qui découvre son corps. Pour le reste, la fille subit plus la hchouma que le garçon. Conséquence logique : "La zone des interdits féminins est plus vaste que celle des garçons", rappelle Hassan Rachiq. Hchouma va véritablement conditionner l’éducation des petites filles et légitimer "la supériorité" masculine. À l’inverse, le petit garçon, tel l’enfant-roi, se verra tout permis. Ou presque. En effet : "si la hchouma bride tout ce qui a trait à une forme de liberté (expressions, comportements, positions, actes…) pour les femmes, elle bridera tout ce qui pourrait s’assimiler à un comportement féminin chez le garçon", explique Lahcen Haddad. Ainsi, il n’est pas admis pour un petit garçon de pleurer et il s’entendra dire : "Hchouma, un homme ne pleure pas". Aboubaker Harakat explique : "Pleurer, montrer des sentiments, des signes d’affection est considéré comme une faiblesse, car relevant de la féminité". Au fur et à mesure qu’ils avancent en âge, hchouma creuse le fossé entre les sexes, légitimant leur rapport de force. Une fois adulte, l’homme trouve tout à fait normal ses privilèges et la femme se garde bien de les remettre en cause : "Résultat, c’est le couple qui souffre, au moins de communication. Encore trop peu d’hommes osent déposer leur carapace de mâles infaillibles et intouchables. Quant aux femmes, combien d’entre elles souffrent de l’absence de gestes tendres", conclut Aboubaker Harakat.



Extrait : L’innovation, une obscénité (Extrait de "Rêves de Femme"s de Fatema Mernissi)

En cet après-midi particulièrement magique, Lalla Mani continuait à disserter sur la nécessité de se conformer au taqalid, aux traditions. Tout ce qui violait l’héritage de nos ancêtres, selon elle, ne pouvait être considéré comme esthétiquement valable, et cela s’appliquait aussi bien aux coiffures qu’aux lois ou à l’architecture. L’innovation allait de pair avec la laideur et l’obscénité. "Vous pouvez être sûres que nos ancêtres ont déjà découvert la meilleure façon d’agir, disait-elle, en ragardant directement ma mère. Comment peut-on se croire plus malin que toutes les générations qui nous ont précédées ?". Faire quelque chose de nouveau était bid’a, une violation criminelle de la tradition sacrée. (…) Ma mère s’est arrêtée un moment de broder pour répondre à Lalla Mani : "Chaque jour, je me sacrifie et je cède à la tradition pour que la vie de cette bienheureuse maison se déroule dans la paix". (…) Tout le monde disait qu’on ne pouvait devenir quelqu’un sans acquérir de discipline.



Lexique de l’interdit

Hchouma : honte, pudeur, la hchouma est très difficile à cerner. Pourtant, pas un seul Marocain n'en ignore sa portée et ses conséquences redoutables s’il en enfreint les règles. Son champ d’application est très large et touche jusqu’aux actes les plus banals du quotidien (manger, s’asseoir, parler…). Cette injonction a pour premier objectif de jeter les bases d’une éducation qui tend à modeler chaque individu selon les normes de la communauté (famille, quartier, village).

Haram : cet interdit appartient au registre de la religion. C’est une limite, un interdit défini, écrit, sans aucune ambiguïté sur l’objet de l’interdiction. par la loi. C’est l’interdit le plus alléchant à transgresser car le plus fort, le plus catégorique.

Âar : dans les sociétés traditionnelles, c’est le plus fort de toutes les valeurs car il correspond au déshonneur. C’est un pacte moral qui, s’il n’est pas respecté, attire la malédiction. Pas seulement sur l’individu, mais sur toute sa communauté. Paradoxalement, c’est une valeur païenne à l’origine, qui vient du système tribal. C’est un "interdit" très fort car si on ne le fait pas, la malédiction s’abat sur le groupe. Quand "âar" est prononcé en tant que préface à une requête, cette dernière ne peut être refusée.

Chouha : mot appartenant au jargon marocain. Il correspond au scandale public, celui qui a lieu dans la rue, dans le quartier ou dans le village, dès lors que l’honneur d’un individu ou de sa famille est atteint. Chouha d’être ivre sur la voie publique, chouha que des femmes se battent dans la rue.

Hichma ou hayaâ : la pudeur, cette vertu cardinale que l’on escompte des femmes dont on exige, en toutes circonstances, retenue et discrétion. Son symbole le plus fort reste les yeux baissés.
 
 
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