Hchouma !
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Photo : Mustapha Romli.
Stylisme : X&Y
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Pourquoi craint-on tant la hchouma, cette loi aussi invisible qu'effrayante pour tout Marocain ? La réponse est dans la société, la solution aussi
Dossier réalisé par Laetitia Grotti et Maria Daïf
Il ne viendrait à lidée de personne de remettre en cause le haram religieux. Du moins pas encore, ou pas en public. Il en va tout autrement de son pendant social : la hchouma, ce mélange confus de honte, de pudeur, de respect de lautorité, deffacement face au groupe. En effet, si cette loi invisible a |
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| longtemps régné en maîtresse sur léducation des enfants, les rapports sociaux, édictant ce quil convenait de faire ou pas, de dire ou de ne pas dire, elle commence aujourdhui à perdre de sa toute-puissance. La raison ? La société se modernise, lindividu émerge et rechigne à se soumettre à larbitraire, celui dinterdits, jamais expliqués, a fortiori argumentés. Des interdits sociaux aux dégâts individuels et collectifs profonds. Pour lindividu, en tous cas pour les plus fragiles, cest la perte de confiance en soi, la méfiance vis-à-vis de lautre sexe, la timidité, labsence de spontanéité, linhibition, la peur de léchec et donc la peur dagir, enfin la peur du regard de lautre et de son jugement. Ce qui donne une société qui a peur de linnovation, du changement, de la singularité. En un mot, de la liberté. Sans conteste, la hchouma a longtemps été un frein à la modernité. Rien nétant jamais définitif, les choses changent. Aujourdhui, la cohorte des refuzniks grossit et refuse de plus en plus la traditionnelle injonction. Elle pose des questions, attend des réponses autres que "ça ne se fait pas" et revendique quon lui fasse confiance. Est-ce illégitime ? |
Hchouma, cette loi invisible
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Les enfants, brimés dès leur jeune
âge par la hchouma ne vivent pas
pleinement cette période
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Nous sommes tous les enfants dune culture hchouma
Si nous lavons tous subie, combien dentre nous la font subir à leur tour ? Disséquée, analysée, nous vous livrons la hchouma sous toutes ses coutures.
Wili Hchouma
Qui dentre nous na pas été un jour pétrifié sur place par cette injonction impérieuse prononcée dune voix menaçante par sa mère, sa grand-mère, le sourcil froncé et, signe dentre les signes, le doigt appuyé sur la joue (la tirant vers le bas, pour le détail) ? Quel enfant, parce quil joue, crie, |
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pleure, ne se tient pas bien devant des invités, ne sest pas vu remettre dans le droit chemin par un hchouma ne souffrant aucune discussion ? Et quel adulte, parce quil aura fumé devant ceux à qui il doit le respect, parce quil aura décliné une invitation de sa belle-mère, parce quil aura mâché un chewing gum devant ses aînés ne se verra-t-il pas rappeler à lordre ? Sur un enfant comme sur un adulte, hchouma agit de la même façon : réprimandé, il baisse les yeux, sexécute sans discussion, rougit, a les mains moites, allant parfois jusquà ressentir un véritable malaise physique.
Quest-ce donc que cette hchouma qui nous déstabilise tant ? Si pour chacun, le sens varie entre honte et pudeur, il reste difficile de cerner le contenu de ce seul mot, véritable spécificité maghrébine, sans équivalent en français (ni en anglais dailleurs). Dautant plus difficile que, selon les spécialistes, hchouma tire sa force de son ambiguïté. Quest-ce-à-dire ? Contrairement à haram, qui est un interdit clair, définitif parce quécrit et défini, hchouma vient de la tradition orale, du coup son champ dapplication est très vaste. Pour Lahcen Haddad, anthropologue, "la mise en place de hchouma ou sa référence ne peuvent être expliquées. Cest justement parce quelle est incompréhensible et inintelligible, quelle est dautant plus forte". Pour se sentir coupable, pas besoin dexplication, hchouma suffit, car dans linconscient collectif, cest un ensemble de règles de conduite, un code moral définissant ce quon peut ou ne peut pas faire, dire ou ne pas dire
Mettons-nous daccord, toute société produit ses propres valeurs (politesse, savoir vivre, etc.), à la différence près que hchouma reste un fourre-tout arbitraire : chaque famille, communauté, région y mettant un peu ce qui relève de sa propre qaida (norme). La hchouma relève-t-elle pour autant de la tradition ? Pas si simple. "Hchouma est le pendant social du haram religieux, sauf que dans les mentalités, tout est confus" explique S.N Guessouss. Lahcen Haddad renchérit : "La hchouma est un système de valeurs tacites, non écrites mais qui peuvent être plus efficaces que les interdits formels quon a envie de braver, simplement par défi". En effet, sil nest pas rare quun Marocain boive de lalcool (transgression du haram), il est beaucoup plus rare quil sy adonne devant son père. Hchouma serait-il plus fort que haram ? À nen pas douter. La preuve ? Sans explication aucune, "le fauteur" décodera pourtant "rapidement et avec précision" le message implicite, celui de linterdit, de la honte, comme le dit la sociologue Soumaya Naâmane Guessouss. Pourquoi un enfant devrait se comporter telle une momie alors que linverse est bien le propre de son âge ? Pourquoi un adolescent ne pourrait questionner, alors quune fois encore cest bien là le propre de cette période de la vie ? De la même manière, pourquoi un adulte, quel que soit son âge, verrait son autonomie et son autorité remises en cause par dautres ? Caresser les cheveux de sa mère devant tantes et oncles, hchouma. Parler fort devant son père, hchouma. Faire du bruit devant les invités, hchouma. Danser à un mariage, passé la cinquantaine, wili hchouma. On le voit, hchouma se niche partout, traquant le moindre mot de travers, scrutant le moindre comportement douteux ou susceptible de le devenir. Et pour cause ! Hchouma est une injonction de conformité à limage que se fait la société du "bon Marocain" : "La hchouma permet de rester attaché à une identité communautaire, tribale. Dailleurs ne répond-on pas à quelquun qui a des velléités de comprendre pourquoi telle ou telle chose est hchouma : 'Chez nous, ça ne se fait pas !'", souligne S.N. Guessouss.
Chez nous ? Cest-à-dire une société patriarcale basée sur les rapports de force où les plus faibles (enfants, femmes et marginaux) doivent se conformer aux règles établies. Lesquelles nadmettent pas la singularisation des individualités. Le collectif prime sur lindividu, prié de seffacer pour assurer une cohésion sociale sans faille. Faire comme tout le monde, en somme. Ce quon attend de tout un chacun, cest sa soumission aux valeurs du groupe dont les deux pierres angulaires sont la hichma (pudeur) et le respect de lautorité. En découle alors des règles aussi simples que : ne pas dire non (lla !) à son père, ne pas se goinfrer quand on est invité (cf. encadré), ne pas sisoler avec un garçon, lequel ne devra pas pleurer
Paradoxe de notre société patriarcale qui sappuie sur la hchouma : si les hommes en formulent les lois, ce sont pourtant les femmes, premières victimes, qui les transmettent, les inculquent et plus encore, les sauvegardent. En effet, "hchouma est un mot féminin. Ce sont les femmes qui le prononcent le plus : normal, elles ont toujours été les garantes de la tradition et la sauvegarde de lhonneur a toujours reposé sur elles", précise S.N. Guessouss. Ce à quoi Lahcen Haddad ajoute "dans le patriarcat, la femme est perçue comme une pourvoyeuse de valeurs, valeurs quelle véhicule par son comportement, son corps et ses paroles". On la voudra donc obéissante et soumise. "Une femme qui se révolte ne sait pas où est son bien", entend-on souvent. De manière générale, transgresser la hchouma pour un homme ou une femme et ce, juste parce quil ou elle aspire à plus de liberté, à sexprimer ouvertement, à simposer, est considéré comme une menace pour notre organisation sociale, qui apparaît finalement bien fragile.
Hchouma : dégâts et conséquences
ravageurs ! Avant tout parce que cette loi invisible nest jamais expliquée. Du coup, lindividu, enfant puis adulte, intériorise les tabous sans les comprendre, ce qui les rend encore plus pesants. Exemple parlant pour L. Haddad : "La hchouma produit sur la femme le dénigrement de son corps, elle nen est pas propriétaire, elle le cache, en nie certaines parties. Ce quelle peut ressentir comme jouissance ou plaisir nest pas acceptable". Ce que confirme le psychologue et sexologue, Aboubakr Harakat : "Jmaâi rjlik (ferme tes jambes) sentendent dire les petites et jeunes filles. Certaines les ferment à jamais et une fois devenues femmes souffrent de vaginisme et dabsence de plaisir. Je reçois dans mon cabinet des femmes brillantes, des intellectuelles qui sont très mal dans leur corps et ont honte de ce quelles peuvent ressentir". Avec hchouma par ci, hchouma par là, asséné par le père, la mère, linstituteur, ladulte dans la rue, on crée un individu qui finit par avoir peur dagir. Car quy a-t-il de plus terrible que le sentiment de honte généré par hchouma ? "Un sentiment qui, parce quil touche à lintime, génère une désorganisation psychique voire physique, explique la psychologue Martine Medejel. On ne peut plus bouger, parler car la honte, cest le champ des blessures narcissiques. Blessures qui, répétées, peuvent conduire à une dévalorisation, une mésestime de soi". Pire, cela peut éventuellement être pathogène, surtout chez les plus fragiles, "je vois énormément de dépressions dues pour partie à cette éducation", rapporte M. Medejel. Sans aller jusquà la pathologie, Soumaya Naâmane Guessouss constate tous les jours dans ses cours dautres dégâts : "Je reçois des jeunes brillants qui, pourtant, sont sans personnalité, incapables de prendre la parole en public, introvertis et ne faisant jamais preuve dinitiative". Or, ces mêmes jeunes sont appelés à devenir de futurs salariés pour lesquels discuter les ordres du patron (image du père et donc autorité incontestable), demander une augmentation seront vécus comme autant de situations "hchouma". De la même manière, ces salariés, rattrapés par leur éducation, auront du mal à aller de lavant, à faire preuve dinitiative, de créativité
Pour Martine Medejel comme pour L. Haddad, "cela va non seulement à lencontre de lintérêt de lentreprise, mais plus largement du pays. Hchouma est une barrière à lavancement, or le Maroc ne peut pas se permettre de perdre du temps". Et à propos de perte de temps, Aboubaker Harakat souligne ce qui peut sembler, de prime abord, anecdotique : "On perd du temps à épier lautre, à surveiller ses faits et gestes. Le tberguig, cette autre spécificité nationale, consiste à traquer ce qui est hchouma : la jeune fille en mini jupe, le maquillage, la djellaba trop courte, la voisine quon a aperçu chuchotant avec le fils du voisin, etc.". Et la liste est longue : la secrétaire, pourtant en col roulé qui se penche un peu trop sur le patron, la fille qui fume devant sa mère, la mariée qui a dansé le jour de ses noces, lado qui rentre après minuit
Force est de constater - après moult recherches - que les faits et gestes des hommes, hormis quelques exceptions, sont rarement considérés comme hchouma. Ainsi, ce nest pas hchouma de battre sa femme ou de la tromper, pas hchouma non plus dêtre célibataire à 35 ans, de ne pas être vierge avant le mariage
On le voit, hchouma est toute-puissante. Est-ce à dire quelle nest pas transgressée ? Loin sen faut, puisquencore une fois, la société marocaine a su développer les petits arrangements dont elle seule a le secret. Faux-semblants, mensonges, duplicité, tout est bon pour y échapper : "Le mensonge a ici vocation à préserver le noyau psychique", explique M. Medejel. En clair, on ne ment pas pour faire ce quon a envie de faire (un peu quand même), mais pour éviter le sentiment de honte, le jugement de sa famille et des voisins de quartier. Cela donne, en fin de compte et comme le dit si bien Aboubaker Harakat : "Une société mal dans ses pompes", parce que double et hypocrite. Un petit tour au Maârif suffit : combien de Meriem, Sonia et Khadija, déguisées en Lolita à 18h, enfilent la djellaba à 19h en rentrant chez elles. Combien de "ouled nass" traînent dans les bars à des heures où leurs parents les croient chez des amis
Lhypocrisie, jusquà quand ?
En effet, la question se pose dès lors que ces "petits arrangements" sont portés par un mouvement de fond : la modernisation. Laquelle est synonyme de développement économique, de généralisation de lenseignement, démancipation financière des femmes, douverture sur dautres modèles et enfin dune urbanisation qui rend possible lanonymat : "Dans une culture urbaine, précise lanthropologue Hassan Rachiq, il ny a pas dunité de valeurs, comme cétait le cas quand les communautés étaient plus restreintes : tribus, quartiers
Aujourdhui, qui transmet le sens commun ? Tout le monde et de façon désordonnée". Certes, pas partout. On échappe plus facilement aux interdits sociaux en ville quà la campagne, fonctionnant encore sur le mode tribal. Mais pas seulement. La ville, en effet, propose plus de lieux de savoir, douverture, de rencontres et donc dautres valeurs, qui permettront déchapper et de remettre en cause le joug de la hchouma. Ce que Hassan Rachiq appelle la socialisation secondaire - la primaire étant léducation des parents. Du coup, parce que les jeunes Casablancais connaissent la mixité, vont en masse à la fac, quils ont une offre culturelle plus riche, des lieux de sortie plus nombreux, ils oseront plus facilement "se singulariser". Pour Hassan Rachiq, la chose est entendue "la hchouma se banalise et perd de sa force". Ce que Lahcen Haddad formule autrement : "Une société où il y a plus déducation, de modernisation, de rationalisation implique quon organise autrement et quon hiérarchise différemment". Mieux encore, sociologues, psychologues et anthropologues le constatent : même les rapports parents-enfants changent. Soumaya Naâmane Guessouss souligne : "Les parents cherchent de plus en plus le dialogue et la communication avec les enfants et permettent le questionnement, même si cela reste difficile car ce ne sont pas des comportements naturels dans une société patriarcale". Lahcen Haddad confirme : "Les parents ont été contraints à ce dialogue, par des enfants habitués de plus en plus au questionnement" et ajoute "même léducation nationale a pris en compte ce changement puisquaujourdhui on demande aux enseignants de solliciter la réaction de lélève, on donne une certaine liberté de parole dans les classes et on demande plus desprit critique". Dans ce schéma-là, nous sommes bien loin des msid
Et pour revenir aux parents et à la famille, celle-ci étant plus réduite, il y a plus de place pour lintimité. Conséquence : lécoute remplace lautorité. Une autorité fondée jusque-là essentiellement sur larbitraire de la hchouma
Cette loi invisible qui a tellement creusé le fossé entre lêtre et le paraître tendrait alors à disparaître. Sans la hchouma, on serait donc moins hypocrites, moins schizophrènes et sûrement mieux dans nos baskets. La brèche est ouverte. |
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Extrait : La promenade assise (Extrait de "Rêves de Femmes" de Fatema Mernissi)
Je nétais pas autorisée à quitter notre seuil et à jouer dans la cour, le matin, avant le réveil de ma mère, ce qui voulait dire que je devais mamuser de 6 à 8 heures sans faire de bruit. Je pouvais masseoir sur le seuil de marbre blanc et froid, mais je devais résister à lenvie de rejoindre mes cousins, plus âgés, déjà en train de jouer (
) Je posais donc mon petit coussin sur le seuil et je jouais à I-msaria b-lglass (littéralement : la promenade assise), un jeu que jai inventé à cette époque et que je trouve encore très utile à présent. Il suffit de trois conditions pour jouer. La première est dêtre bloquée quelque part, la deuxième davoir une place pour sasseoir, la troisième dêtre capable dassez dhumilité pour estimer que son temps na aucune valeur. Le jeu consiste à observer un terrain familier comme sil vous était étranger. |
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Le corps de la femme : Bastion de la hchouma
Sociologues, anthropologues, psychologues sont unanimes : le corps de la femme est considéré dans notre société comme une source de problèmes, de maux, de troubles sociaux. Pour Lahcen Haddad, "ce corps est uniquement envisagé comme objet sexuel, fruit de toutes les convoitises. Et en tant que tel, il reste perçu comme source de fitna". Du coup, pour éviter cette grande catastrophe sociale, on le bombarde dinterdits, de tabous. Dont lultime reste la virginité. Dès son plus jeune âge, la femme est socialisée pour avoir certains types de comportement, tous régis par la retenue, la discrétion voire la négation. Doù les frustrations, les relations tendues entre la femme et son corps, ses ressentis. "Si une femme, par sa position, son comportement, ses actes, ses paroles montre quelle sassume, quelle est libre, cest tout lordre social qui est en danger. La femme doit seulement subir, elle ne doit pas être, en quoi que ce soit, perçue comme linitiatrice", explique Lahcen Haddad avant de conclure : "Finalement, tout ce qui touche à la liberté de comportements est hchouma pour une femme". Ce qui se traduit au quotidien par une traque sans merci de toutes postures, attitudes ou gestuelles "compromettantes" ou pouvant être (mal) interprétées comme telles. Rire ou parler fort, être assise jambes écartées, lire allongée sur le ventre
Outre la transgression inacceptable de la hichma, vertu cardinale sil en est pour la femme musulmane, "le religieux renforce le sentiment que le corps de la femme doit être caché en entier", explique la psychologue Martine Medejel. Pour elle, comme pour L. Haddad : "Aujourdhui, lidéologie du voile ne renvoie à rien dautre quà ça". |
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Extrait : La qaida est partout (Extrait de "Rêves de Femmes" de Fatema Mernissi)
Yasmina ma dit que tous les lieux où lon entre comportent des lois invisibles. (
) "Partout où il y a des êtres humains, il existe une qaida, une coutume, une tradition, une loi invisible. Si tu suis la qaida, rien de mal ne peut tarriver".(
) Malheureusement, la plupart du temps, la qaida est contre les femmes. (
) Je lui ai alors demandé si elle pouvait me dire comment faire pour connaître la loi invisible, la qaida quand jentrais dans un lieu nouveau. Existait-il des signaux, quelque chose de tangible qui puisse me renseigner ? "Non, malheureusement, dit-elle, il ny a aucun indice particulier, hormis les conséquences violentes qui sensuivent. Car, dès que tu enfreins une règle invisible, tu te fais mal". Elle a remarqué que, malheureusement, beaucoup des activités préférées des gens, telles que se promener, découvrir le monde, chanter, danser et exprimer son opinion, font partie de la catégorie des interdictions absolues pour les femmes. Le bonheur dune femme viole la qaida. En fait, la qaida se révèle souvent plus dure que les murs et les barrières. |
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Particularismes : Géographie de la hchouma
Si la modernisation est en train de vider la hchouma de son essence - est-ce utile de le rappeler ? - elle est loin d'être généralisée à tout le Maroc. Et à la hchouma de persister là où on défend encore son identité, patriarcale "voire forlklorique", dira Soumaya Naâmane Guessouss. Métropole oblige, Casablanca est la première à échapper, petit à petit au joug de l'interdit social. Les autres villes lui emboîtent le pas, lentement. À Casablanca, les filles fument dans les cafés, sortent bras dessus bras dessous avec les copains et se permettent maquillage, jupes courtes et pantalons moulants. Dans d'autres villes, plus petites, cela relève encore de l'inacceptable. Il suffit d'aller à Oujda, à Béni Mellal ou à Kénitra pour s'en rendre compte. Quant aux campagnes, loin de toute modernisation, elles s'accrochent, chacune à leurs "hchouma" commune : une fille ne montre pas ses cheveux, encore moins ses bras, ne lève pas les yeux quand on lui parle, ne se mélange pas aux garçons, quant à s'isoler avec l'un d'entre eux
Voilà pour le tronc commun. Quant aux différences, tout dépend de la tribu. Simples exemples : dans certaines tribus de Zagora, la fille enceinte ne doit pas se montrer à son père. Dans l'Atlas, la femme sort son sein devant les hommes pour allaiter. Chez les Sahraouis, une femme divorcée voit sa cote monter auprès des hommes. Dans certaines régions du Souss, les femmes labourent la terre, ce qui est hchouma dans l'Atlas. Reste qu'aujourd'hui les véritables différences se manifestent entre gens de la ville et gens de la campagne. Jusqu'à ce que les seconds dépassent leurs frontières : celles du village, de l'indigence matérielle et intellectuelle. |
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Garçons/filles : De la différence entre les sexes
Filles et garçons ne sont pas logés à la même enseigne, sauf sur un point. Pour lun comme pour lautre, il est hchouma de se toucher le sexe, propre de lenfant qui découvre son corps. Pour le reste, la fille subit plus la hchouma que le garçon. Conséquence logique : "La zone des interdits féminins est plus vaste que celle des garçons", rappelle Hassan Rachiq. Hchouma va véritablement conditionner léducation des petites filles et légitimer "la supériorité" masculine. À linverse, le petit garçon, tel lenfant-roi, se verra tout permis. Ou presque. En effet : "si la hchouma bride tout ce qui a trait à une forme de liberté (expressions, comportements, positions, actes
) pour les femmes, elle bridera tout ce qui pourrait sassimiler à un comportement féminin chez le garçon", explique Lahcen Haddad. Ainsi, il nest pas admis pour un petit garçon de pleurer et il sentendra dire : "Hchouma, un homme ne pleure pas". Aboubaker Harakat explique : "Pleurer, montrer des sentiments, des signes daffection est considéré comme une faiblesse, car relevant de la féminité". Au fur et à mesure quils avancent en âge, hchouma creuse le fossé entre les sexes, légitimant leur rapport de force. Une fois adulte, lhomme trouve tout à fait normal ses privilèges et la femme se garde bien de les remettre en cause : "Résultat, cest le couple qui souffre, au moins de communication. Encore trop peu dhommes osent déposer leur carapace de mâles infaillibles et intouchables. Quant aux femmes, combien dentre elles souffrent de labsence de gestes tendres", conclut Aboubaker Harakat. |
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Extrait : Linnovation, une obscénité (Extrait de "Rêves de Femme"s de Fatema Mernissi)
En cet après-midi particulièrement magique, Lalla Mani continuait à disserter sur la nécessité de se conformer au taqalid, aux traditions. Tout ce qui violait lhéritage de nos ancêtres, selon elle, ne pouvait être considéré comme esthétiquement valable, et cela sappliquait aussi bien aux coiffures quaux lois ou à larchitecture. Linnovation allait de pair avec la laideur et lobscénité. "Vous pouvez être sûres que nos ancêtres ont déjà découvert la meilleure façon dagir, disait-elle, en ragardant directement ma mère. Comment peut-on se croire plus malin que toutes les générations qui nous ont précédées ?". Faire quelque chose de nouveau était bida, une violation criminelle de la tradition sacrée. (
) Ma mère sest arrêtée un moment de broder pour répondre à Lalla Mani : "Chaque jour, je me sacrifie et je cède à la tradition pour que la vie de cette bienheureuse maison se déroule dans la paix". (
) Tout le monde disait quon ne pouvait devenir quelquun sans acquérir de discipline. |
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Lexique de linterdit
Hchouma : honte, pudeur, la hchouma est très difficile à cerner. Pourtant, pas un seul Marocain n'en ignore sa portée et ses conséquences redoutables sil en enfreint les règles. Son champ dapplication est très large et touche jusquaux actes les plus banals du quotidien (manger, sasseoir, parler
). Cette injonction a pour premier objectif de jeter les bases dune éducation qui tend à modeler chaque individu selon les normes de la communauté (famille, quartier, village).
Haram : cet interdit appartient au registre de la religion. Cest une limite, un interdit défini, écrit, sans aucune ambiguïté sur lobjet de linterdiction. par la loi. Cest linterdit le plus alléchant à transgresser car le plus fort, le plus catégorique.
Âar : dans les sociétés traditionnelles, cest le plus fort de toutes les valeurs car il correspond au déshonneur. Cest un pacte moral qui, sil nest pas respecté, attire la malédiction. Pas seulement sur lindividu, mais sur toute sa communauté. Paradoxalement, cest une valeur païenne à lorigine, qui vient du système tribal. Cest un "interdit" très fort car si on ne le fait pas, la malédiction sabat sur le groupe. Quand "âar" est prononcé en tant que préface à une requête, cette dernière ne peut être refusée.
Chouha : mot appartenant au jargon marocain. Il correspond au scandale public, celui qui a lieu dans la rue, dans le quartier ou dans le village, dès lors que lhonneur dun individu ou de sa famille est atteint. Chouha dêtre ivre sur la voie publique, chouha que des femmes se battent dans la rue.
Hichma ou hayaâ : la pudeur, cette vertu cardinale que lon escompte des femmes dont on exige, en toutes circonstances, retenue et discrétion. Son symbole le plus fort reste les yeux baissés. |
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