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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Société : Les naufragés de Lahraouiyine

Au fond, dans une cuvette,
la commune de Lahraouiyine
(photos Amale Samie)
Les dernières pluies n'ont épargné ni le bidonville de Lahraouiyine, au nord de Casablanca, ni ses habitants. Reportage, les pieds dans l'eau, par Amale Samie


Douar Lahraouiyine est vraiment "derrière le soleil". Casablanca s’arrête 500 mètres avant. Ensuite, c’est la province de Mediouna. Les habitants du douar, surpris dans la nuit du dimanche 2 au lundi 3 mai par des pluies torrentielles concentrées sur un temps très court, se sont réveillés dans l’eau, lundi à 4 heures du matin. Une trentaine de baraques
flottaient au fil de l’eau.
Pour aller à Lahraouiyine, il faut traverser toute une partie de la ville que l’on ne traverse habituellement qu’une fois l’an. Alors il faut souvent demander son chemin, avec cette entêtante impression d’avoir changé de monde sans s’en être rendu compte. C’est que la ville tient plus de la bourgade riveraine d’une route nationale que de la cité cohérente. À l’entrée du douar Lahraouiyine, un panneau vert indique "Province de Mediouna". Au loin, il y a les ensembles de Salmia, seuls édifices "modernes" à l’horizon et au fond, le nouveau marché de gros derrière une colline aux bâtisses drues et laides. Au fond, dans une cuvette, gît la commune rurale de Lahraouiyine, au bord de l’autoroute Mohammedia-Berrechid.
Cette cuvette pourrait avoir été là depuis toujours. Des sillons creusés par la pluie, à flanc de coteaux, déversent toutes les eaux des collines environnantes dès qu’il y a une averse un peu plus forte que les autres. Quand j’arrive dans ce village poussiéreux et déshérité, au pied de LA flaque, il y a quelque chose d’inhabituel dans l’atmosphère. Je mets du temps à m’apercevoir qu’il n’y a que des femmes dans le quartier. Dans les yeux des rares hommes que l’on rencontre, il y a comme une gêne. Mais les femmes grondent, car les rescapées du déluge, debout à côté de leurs pauvres hardes entassées, sont à bout de patience. Fatiha Lâaouinate, témoigne : "C’est la 4e fois cette année que nous sommes inondés. Deux fois pendant le Ramadan, une fois le jour de l’Aïd El Kébir et lundi dernier. Nous nous sommes réveillés à 4 heures du matin, j’avais de l’eau jusqu’aux hanches, il a fallu évacuer tout le monde. Je n’ai pas vu le sommeil depuis".
La mare qui est née cette nuit-là a tout l’air d’un paisible étang où les gardons pourraient frétiller. Mais on ne cesse pas de chercher les pilotis sous les maisons. Dans chaque modeste baraque, le mobilier et le couchage sont posés en équilibre instable sur des tables et des "chaises" bricolées. Personne n’ose encore se réinstaller et recommencer à vivre, car la pluie menace toujours. Les habitants continuent donc de vivre et de dormir "provisoirement" dans la fange depuis 3 jours. Deux baraques seulement, sur les cinq que j’ai visitées, ont été complètement vidées de l’eau boueuse.
Fatiha me montre son modeste salon, avec les housses en velours des banquettes, encore en train de sécher, matelas, couvertures, oreillers : "Voilà deux jours que j’écope, écris-le, mon frère, regarde où nous vivons et d’où l’on veut nous déloger. Mes enfants ne peuvent même plus aller à l’école, leurs fournitures scolaires sont mouillées. Déjà, il y en avait un qui n’avait plus un seul cahier sec à la dernière inondation. Depuis, il a arrêté l’école".
Fatna Essakouti, une autre sinistrée, est pâle, elle a les traits tirés, les yeux hâves, elle est meurtrie, mais elle s’astreint à un sang froid impressionnant : "Nous payons 450 DH de loyer pour une baraque de deux pièces. Regarde le propriétaire, là-bas, il fuit les journalistes. La terre lui appartient, il a construit et perçu un loyer des années durant, et maintenant il s’en lave les mains".
Le propriétaire a lui-même construit ces baraques et les loue depuis plus de vingt ans. Maintenant que le caïd a menacé de détruire le bidonville, il engage les sinistrés à discuter avec "Doula", l’État.
L’État était absent, le jeudi 6 mai. J’avais rendez-vous avec Omar Mebrouki, le président la commune rurale de Lahraouiyine dans son bureau. Il s’excusera et son secrétaire général ne peut pas parler à sa place. Le caïd n’était pas là non plus. Ni le khalifa, parti selon un témoin, avec plusieurs mokaddems sur les lieux. "Sur les lieux", je ne retrouve que cette bonne vieille protection civile qui pompe l’eau depuis lundi dernier à 10h du matin à la cadence de 1000 litres par minute. J’ai vu le travail qu’ils ont effectué : la flaque a diminué de moitié depuis hier. C’est le seul secours reçu par les habitants. Autrement, ils n’ont "officiellement" pas à être là. Seuls ceux qui ont un titre de propriété resteront, c’est ce que le caïd aurait dit aux habitants. Et les autres, c’est-à-dire tous, puisqu’il n’y a pas le moindre propriétaire parmi ces citoyens, c’est "allez voir ailleurs". Ils ont, de notoriété publique, versé un loyer mensuel durant des années pour habiter dans des gourbis à la fois insalubres et construits dans l’illégalité totale ? C’est maintenant que l’État doit agir, s’il veut reconquérir le terrain où prospèrent les faux prophètes.
 
 
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