Religion : À quoi servent les ouléma ?
Ils ont une conception archaïque de la société et doivent servir le renouvellement de la politique religieuse. Pourquoi la monarchie tient-elle tant aux ouléma, aujourdhui ? Par Driss Ksikes
Vendredi, 14h. Palais royal de Casablanca. La symbolique est de taille. Hormis les gens de sécurité, dont Housni Benslimane et Hamidou Laânigri, tout le monde, ministres et ouléma, est drapé de blanc. Cest Amir Al Mouminine qui prend la parole. Dans la forme, le geste rappelle étrangement celui de son père, |
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feu Hassan II. Il a eu besoin en 1981 douléma unanimes pour légitimer sa suprématie religieuse et encadrer une population tiraillée entre un "intégrisme" naissant et un "athéisme" gauchisant, en vogue. Mais la relation des sultans marocains avec les ouléma, ayant toujours été ambivalente, Hassan II a préféré mettre les conseils locaux des ouléma, créés par dahir en 1984, sous la coupe de caïds et gouverneurs locaux. Certains ont joué le jeu, dautres ont été aigris et dautres, enfin, ont pris leurs distances. Vingt ans plus tard, son fils, ayant à son tour besoin des ouléma, pour des raisons encore plus pressantes, de "sécurité religieuse", met en place un dispositif administratif et réglementaire plus pérenne et moins centralisé. Au sommet de la pyramide, le roi joue le rôle de chef de file du clergé, secondé par le ministre des Affaires islamiques qui est tenu de lui remettre un état des lieux annuel sur la religion. Ce dernier est lui même épaulé par des directeurs et délégués new look, qui remplacent les nadirs, reliques inefficientes dun système classique discrédité. Les cadres fraîchement nommés ont pour tâche, au bout de 3 mois, de faire linventaire de tous les acteurs religieux ou apparentés (imams, zaouayas, prêcheurs, associations religieuses
). Tout cela est très beau. La méthode qui faisait défaut est mise en place. Larchitecture semble impeccable. Mais au cur de ce dispositif, tel que décrit par le roi et corroboré par un dahir en chantier, on retrouve nos incontournables ouléma, non moins anachroniques que les nadirs, mais plus valorisés par leur "science". Le contenu de leur savoir canonique est parfois en déphasage avec les dispositions de la loi positive. Mais, "le pouvoir est lui-même prisonnier dune légitimation archaïque et est trop pressé, par le contexte post-16 mai, pour moderniser le clergé avant de faire appel à lui", estime Mohamed Tozy. Mais quest-ce qui oblige le pouvoir à faire du nouveau avec du vieux ?
Légitimation de la monarchie
Le fait que le roi du Maroc tienne à consolider son statut dAmir al Mouminine a des répercussions sur laménagement du champ religieux. Les derniers maillons de la chaîne, les imams, apprennent dans le bulletin qui leur est destiné par le ministère de tutelle, quils sont "les représentants dAmir Al Mouminine à la mosquée". Normal, dans cette logique makhzénienne, que les 30 conseils des ouléma locaux, censés nommer, orienter et sanctionner ces prêcheurs, deviennent des leviers du pouvoir religieux du roi. Il est tout à fait cohérent, dans la même logique, que le haut conseil des ouléma, qui coordonne et impulse le travail des structures locales, soit présidé par le roi lui-même. Il est même compréhensible, après avoir édicté, au lendemain du 16 mai, quaucune association na le droit de se constituer sur une base religieuse, quAmir Al Mouminine trouve à la Rabita (alliance) des ouléma une voie royale et la rebaptise mohammédienne par dahir pour la ressusciter. Mais le danger est que cela crée des ouléma du sérail. Pourquoi est-ce un danger ? Parce quau moment où linterprétation du texte sacré nest plus le monopole de personne, "le pouvoir demande à ces ouléma de garder le monopole, dêtre crédibles et loyaux, sans pour autant être compétents", note Tozy. La tâche est encore plus difficile, à une époque de mondialisation de la terreur religieuse, où "le modèle des ouléma les plus populaires est celui des contestataires", note le directeur de Dar Al Hadith Al Hassania, Ahmed Khamlichi. Mais que faire ? Au ministère de tutelle, il y a une conviction profonde que, dans la nouvelle configuration et face aux défis dextrêmisme, "Imarat Al Mouminine est un garde-fou et les ouléma, les gardiens du temple".
Préservation du rite malékite
Que gardent-ils, au juste ? Le rite malékite. Le roi veut que les conseils locaux "se mettent à lécoute des citoyens, surtout des jeunes, et uvrent pour protéger leur foi et leur esprit des égarés et des mystificateurs". Pure chimère. Comment pourraient-ils lutter contre la puissance magnanime de télévangélistes à lidéologie intégriste, comme Amr Khalid, et autres stars de la prédication, comme Youssef Qardaoui, qui vient de sen prendre sur une chaîne parabolique arabe aux "ouléma qui sont au service de leurs régimes" ? Lambition du Makhzen est plus réaliste. Il sagit, tout simplement, selon ce haut responsable, de "veiller dans les mosquées, là où lon apprend aux gens les bases de leur religion, dhomogénéiser la manière de prier, denterrer, etc. La discorde provient de ces gens qui veulent dans un premier temps se distinguer et finissent par appeler à la contestation de lordre établi". Mais les ouléma, tels que formés aujourdhui, semblent inaptes à protéger les autres, écrit Khamlichi, parce quils "prennent même les enseignements de leur rite pour un jugement de Dieu et ne font que recopier et suivre la tradition au lieu de la ré-interroger". Conscient de ces limites, le concepteur de la politique religieuse actuelle, Ahmed Toufiq, estime que "les ouléma se doivent de distinguer entre lunicité du rite à préserver en situation de prosélytisme et louverture sur les autres rites et sciences à cultiver dans lespace académique". Les différents emprunts aux autres rites, dans la confection du code de la famille, viennent de là. La brêche est ouverte aujourdhui, conviennent des spécialistes de différents bords, pour que les conseils des ouléma, en cas de besoin, confortent également cette orientation. Mais, au-delà de ces distinctions méthodologiques, explique Tozy, "lexigence de lunicité du rite est une manière de favoriser une sorte de nationalisme religieux, de démontrer que le fiqh est local pour se soustraire à la globalisation de la question religieuse". Mais cest également un signe de conservatisme. Parce que "la manière de favoriser un islam libéral, explique lislamologue Marie-Thérèse Urvoy, est de dire que le Coran est, pour le croyant, un livre inspiré et non dicté, qui transmet un message purement spirituel et non une loi". Nous en sommes très loin.
La gestion de la dissidence
Loption libérale est encore une lubie, explique Tozy, "parce que la sécularisation, même si elle avance au niveau social, nest même pas amorcée par les intellectuels et reste ambiguë au niveau du pouvoir". Les ouléma cooptés passent pour les plus aptes à ne pas transgresser lespace politique. Abdellah Guennoun, président de la Rarabita au début des années 60, disait : "Je ne serais jamais le premier à retirer ma main de l'alliance avec le roi". Jusqu'au début des années 80, cette structure permettait de dissimuler les dissidences. Plus tard, ceux qui ont émis des fatwas "indépendantes" pour critiquer une affiche érotique à Casablanca en 1979, lanti-sunnisme de Khomeïny en 1981, la prière cuménique à Rabat en 2001, ont tous été sermonnés par le pouvoir. Les prédicateurs qui ont fini par sortir du consensualisme modéré de lidéologie fondamentaliste de lEtat et sont passés au conditionnement intégriste voire combattant, comme Zouhal, dans les années 80, puis Fizazi récemment, ont fini par être arrêtés. Pour éviter ces confrontations et recours à la violence, la Rabita des ouléma - longtemps mise en veilleuse - est censée fonctionner comme une "agence de régulation". Au ministère, on parle même du devoir des ouléma réunis en son sein, dêtre interventionnistes, daller en prison pour discuter avec les "égarés", de jeter les ponts avec les intégristes du Mur et dAl Adl, pour diminuer les tensions. Le tout, étant entendu, dans le but datténuer la radicalité de discours "importés" du wahhabisme et autres idéologies mondialisées.
Lappréciation de la fatwa
Allant plus loin que ses prédécesseurs qui demandaient des fatwas, le roi Mohammed VI a décidé den être le dépositaire. Le haut conseil des ouléma constituera dorénavant, en son sein, une commission chargée détudier les demandes davis juridiques et ne pourra statuer dessus sans laval dAmir Al Mouminine. Une manière de clore une source de discorde majeure. Mais encore une fois, des fatwas, pour quoi faire ? Autant, quand Hassan Ier demandait un avis aux ouléma, très puissants à lépoque, sur limportation des céréales, cela lui permettait dutiliser leur refus comme une carte de pression. Aujourdhui, tout cela est de lordre du symbolique. Mais à quoi tient une monarchie ? À la symbolique du pouvoir. Les ouléma permettent den multiplier les ressorts. |
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