Code de la nationalité : Nest pas Marocain qui veut
La réforme du code de la nationalité commencera par un point : le droit de filiation mère-enfant. Fondamental mais insuffisant. Par Karim Boukhari
Mieux vaut tard que jamais. Le groupe parlementaire USFP, conduit par 13 députés dont quatre femmes, a enfin soumis en milieu de semaine une proposition damendement du code de la nationalité. Cest, en trois ans, la troisième tentative du groupe de faire passer lamendement. Les deux premières, en juillet 2001 et décembre 2002, nont guère abouti. "En 2001, personne ne voulait nous entendre, se souvient Driss Lachgar, le chef du groupe USFP. Quand on a voulu revenir à la charge, on nous a conseillé dattendre les élections législatives de |
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septembre 2002. On a attendu et on na rien vu venir, notre deuxième tentative na pas plus obtenu décho que la première". Cette 2e tentative avait pourtant eu lieu après un réaménagement ministériel, le portefeuille de la Justice revenant désormais à lUsfpéiste Mohamed Bouzoubaâ. Mais le ministre de la Justice na pas bronché et personne, à droite comme à gauche, na protesté. À cela, il y a une raison : toute la classe politique était encore sous le choc de la marche de Casablanca (mars 2000) contre le plan dintégration de la femme. Même Saïd Saâdi, linstigateur du plan, a été lâché par son propre parti, le PPS, et éjecté du gouvernement Youssoufi. "à lépoque, se rappelle un député USFP, la moindre revendication dans le domaine de la famille pouvait passer pour une offense à lislam. On a vu ce qui était arrivé à Saâdi. Personne ne voulait plus prendre de risque
". Ni le gouvernement, ni les partis politiques navaient oublié la réaction de la rue. Et ils ont retenu la leçon : se taire en attendant un "signal" royal. De facto, lamendement a de nouveau plongé dans les oubliettes.
Quest-ce qui nous vaut, aujourdhui, la réactivation dune idée vieille de trois ans déjà ? Réponse de Driss Lachgar : "La réforme de la Moudawana (NDLR : décembre 2003) a agi comme un déclic. Elle a modifié léquation de la famille dans un sens plus égalitaire et préparé la société marocaine à des changements plus profonds. Cétait peut-être le préalable à létablissement dun nouveau consensus politique". Le chef de groupe USFP soutient que, cette fois-ci, la majorité parlementaire a largement soutenu lamendement. Même le groupe PJD, jusque-là bien silencieux, a suivi. La réaction du ministre de la Justice a été favorable, sans plus : "Je ne vous promets rien, mais je mengage à transmettre la proposition à un prochain conseil gouvernemental". Aucune date na été retenue, mais il est clair que lamendement sera bientôt traduit en projet de loi.
La probabilité est dautant plus grande que lamendement du code promulgué en 1958 ne touche quà un seul point : larticle 6, relatif à la nationalité par la filiation. Le texte toujours en vigueur dit : "Est Marocain lenfant né dun père marocain, lenfant né dune mère marocaine et dun père inconnu". Cette disposition de la loi rendue obsolète par le nouveau code de la famille devrait être changée par la suivante : "Est Marocain lenfant né de père marocain ou de mère marocaine". Même si la question ne manquera pas de faire lobjet dun débat gouvernemental, il est probable que seul larticle 6 fera lobjet dun amendement. "En soi, remarque Leïla Rhiwi, militante féministe, il est bon damender cet article qui consacre encore la discrimination entre hommes et femmes. Mais, ce nest pas suffisant, la réforme devra sétendre à dautres articles, et même toucher à des pans de la Constitution pour lever toutes les inégalités". La position de Rhiwi est partagée par de larges franges de la société civile. LADFM (Association démocratique des femmes marocaines), par exemple, milite pour un amendement de larticle 10 relatif à lacquisition de la nationalité marocaine. Le texte en vigueur stipule que "la femme étrangère qui a épousé un Marocain peut, après une résidence habituelle et régulière au Maroc du ménage depuis deux ans au moins, souscrire une déclaration adressée au ministre de la Justice en vue dacquérir la nationalité marocaine. Cette nationalité lui est acquise si, dans les six mois du dépôt de la déclaration, le ministre ne lui a pas signifié son opposition et prend effet à compter de la date de la conclusion de lunion". Le code naccorde pas la même possibilité à "lhomme étranger époux dune Marocaine". La réforme souhaitée par lADFM va dans ce sens : "Permettre aux époux étrangers de bénéficier de la même procédure dacquisition de la nationalité que les étrangères mariées aux Marocains".
La proposition est simple et juste. Mais elle bute sur un obstacle. "Beaucoup, soutient ce parlementaire USFP, nous disaient : attention, lamendement de larticle 6 risque dencourager les mariages mixtes. Les mêmes craintes reviennent aujourdhui au sujet de larticle 10. Doù le choix dy aller doucement, en amendant les articles lun après lautre". En dautres termes, certains "représentants du peuple", allergiques au mariage mixte, préfèrent encore y envoyer lhomme plutôt que la femme. Non seulement le parti pris est inéquitable mais, en plus, il est loin des réalités du terrain. Selon des statistiques officielles, le mariage mixte a concerné, en 2001 par exemple, 2500 Marocaines et seulement 1300 Marocains. "Les femmes sont plus promptes à contracter un mariage mixte, nous indique une source interne à lADFM, ce qui constitue déjà une grande surprise. Il est donc injuste et illogique de priver la Marocaine de donner la nationalité à son enfant".
Cest sur le terrain que ces données prennent un tour dramatique. "Imaginez que mon fils, raconte cette Marocaine, est obligé de solliciter régulièrement une carte de séjour (auprès de la représentation diplomatique du pays dorigine de son père) pour justifier sa présence dans son pays !". "Ma fille, témoigne encore cette femme citée par lADFM, a eu le bac et pour entrer à la faculté de médecine, elle fera partie des 5 % réservés aux étrangers !". Imaginons ensemble à quoi peut ressembler le quotidien de ces enfants dans le cas où les parents en viennent à divorcer. "Beaucoup, explique cette militante de lADFM, choisissent dans ces conditions daller vers le pays dorigine de leur père. Ils se facilitent la vie administrative, mais sont considérés, là-bas aussi, comme des étrangers".
Le droit de sol nexiste pas. "Est Marocain, stipule larticle 7 du code de la nationalité, lenfant né au Maroc dune mère marocaine et dun père apatride, et lenfant né au Maroc de parents inconnus". Larticle 7 pourrait devenir caduc au cas où le fameux article 6 en venait à être changé. Mais il restera encore un autre texte, littéralement "facho" pour reprendre lexpression dun avocat du barreau de Casablanca : larticle 9. Il y est écrit ce qui suit : "Sauf opposition du ministre de la Justice, acquiert la nationalité marocaine, si elle déclare opter pour celle-ci, toute personne née au Maroc dun père étranger, lui-même né au Maroc, lorsque ce dernier se rattache à un pays dont la fraction majoritaire de la population est constituée par une communauté ayant pour langue larabe et pour religion lislam et appartenant à cette communauté". Ces conditions herculéennes expliquent au moins pourquoi, depuis 1959, 1382 personnes seulement ont pu obtenir la nationalité marocaine ! Et encore, 62 % de ces personnes sont de père algérien. |
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