Analyse : Le Makhzen et la catastrophe
La gestion de l'après-séisme d'Al Hoceima a révélé un changement de culture du pouvoir, en réaction aux catastrophes naturelles. Hier, la priorité allait à la sécurité. Aujourd'hui, elle va à la mise en scène. Par Pierre-Alain Claisse*
Autrefois, les choses paraissaient plus simples en matière de gestion des catastrophes naturelles. Il y avait ce que lon peut appeler lhumanitaire-policier ou le système makhzénien de gestion des crises. Le principe de base était simple : quand il y avait un risque majeur de désordre public, quil soit dorigine |
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humaine ou naturelle, les risques démeutes et les risques sanitaires étaient traités en un même temps, lun pouvant occasionner lautre. Le traitement des deux se faisait par la voie dun protocole de décisions rapides. Ce protocole était élaboré par un responsable des opérations unique, qui sengageait directement auprès du roi à gérer personnellement la crise. Cétait le rôle du ministre de lIntérieur qui, fort dun mandat dun quart de siècle, avait acquis une expérience non négligeable en la matière. Si ce système de gestion unilatérale des urgences majeures avait son efficacité, il nest pas sûr quil ait été conçu dans le souci absolu du respect des droits fondamentaux des sinistrés. Expliquons-nous. En situation de paix civile, lordre de priorité dans lassistance aux sinistrés serait en toute logique : les droits aux soins primaires, à lalimentation, au logement, à la liberté dexpression, etc. Or, cest quasiment dans un esprit de conflit armé que se déroulait le protocole durgence de lancien régime. Les opérations de secours commençaient par la sécurisation des opérateurs en premier lieu, puis de la zone et enfin des sinistrés. En effet, bien des témoignages laissent à penser que la menace de désordre public a parfois été contenue sous le prétexte de gestion dune catastrophe naturelle : un risque invérifiable dépidémie, par exemple. Ainsi en est-il allé des rumeurs dépidémies de conjonctivite, quand le Nord était bouclé pour des raisons sanitaires en 1981 et 1984, au moment des premières émeutes liées au programme dajustement structurel du FMI. Logique de conflit, logique de paix, tout nest finalement quune question de dosage. Toujours est-il quautrefois lordre public était rétabli en un temps record sur les points dimpact dune catastrophe fulgurante, quelle soit naturelle, technologique ou politique. Mais dix ans plus tard, au moment du processus de réforme et de transparence institué par décision royale, la gestion des catastrophes naturelles à risques sanitaires majeurs savérait plus complexe. Il nest dailleurs pas exclu que ce processus de réforme ait été accéléré par linondation de la vallée de lOurika, dans le Haouz, en août 1995.
Quelques touristes étrangers ayant disparu dans les oueds en crue de la vallée, il devenait difficile de contenir les journalistes étrangers et particulièrement "mal intentionnés". Souvenons-nous du contexte : ce cataclysme avait été le premier du genre à être médiatisé par de véritables antennes paraboliques captant les TV européennes. Lopposition politique avait saisi cette occasion pour exprimer au grand public son souhait de voir les élus locaux exercer pleinement leurs responsabilités. Celles-ci se justifiaient par une meilleure connaissance du terrain que celle du ministre, alors personnellement en charge de lurgence. Par un hasard des calendriers, cest quelques trois jours après le drame de lOurika qu'un discours royal annonçait le référendum sur le bicaméralisme, faisant entrer les représentants régionaux au Parlement.
Quant au siège de la province du Haouz, son objectif premier était la relance du tourisme, malgré les traces visibles des inondations, question de survie économique. Les touristes se firent donc touristes humanitaires et les habituels récits des guides avaient muté en de dramatiques témoignages de lhorreur vécue. En effet, de nombreux petits vendeurs des bords doueds restaient très choqués par leur réquisition dans le ramassage pêle-mêle de blessés et de cadavres : cétait le temps de la méthode dite, dans le jargon hospitalier, de "ramassage en sacs de sable".
On peut aujourdhui visiter les trois fosses communes où les nombreuses victimes exhumées de la boue ont été enterrées au cimetière de Bab Doukkala. Les témoignages sur le flux incessant des camions entre les points dimpacts et le cimetière, ainsi que la grande longueur des dalles laissent à penser que le chiffre dinhumés dépasse les 200 morts déclarés officiellement à lépoque. Les rescapés ont été contraints de reconnaître que lÉtat nest pas la Providence, que cest au citoyen de base de prendre ses responsabilités et pas uniquement au ministre et au gouverneur. Car, cest bien là lesprit de la réforme de la charte communale : insuffler au citoyen lesprit de responsabilité dans le cadre de la démocratie participative.
Or, cest précisément dans cet esprit que le Bureau du Collectif dAl Hoceima a transmis son premier bilan du séisme aux autorités locales, ainsi quà une des associations nationales membres, le 25 février 2004, 24 heures après le séisme. LAssociation marocaine des droits humains, AMDH, en a fait la synthèse le jour même dans un communiqué de presse, invalidant ainsi le ton apaisant du ministère de tutelle de la Protection civile, seule habilitée à porter sur place les soins primaires durgence. Mais, en même temps, ce communiqué a justifié lingérence privée étrangère : les ONG internationales.
Au grand bazar des ONG, on trouve de tout, y compris des associations internationales de solidarité religieuse : le Secours islamique ou dautres susceptibles deffectuer un redéploiement de leurs équipes en terre marocaine. Ceci explique partiellement lempressement de la Fondation Mohammed V à faire de la visite royale un spectacle humanitaire au nom du principe de solidarité nationale et exclusivement nationale. Cest donc de la sorte que le Makhzen a su faire muter lhumanitaire-policier en humanitaire-spectacle. On peut donc dire de ce tragique événement quil a eu au moins le mérite de rappeler aux associations locales, mais aussi internationales, quil ne faut pas confondre la démocratie participative avec la démocratie participative élargie. Plus simplement : la présence des associations non-reconnues dutilité publique reste tolérée et seulement tolérée dans la vie politique locale. En effet, les élus locaux et régionaux se trouvent très souvent, au Maroc comme ailleurs, confrontés à des associations de riverains. Celles-ci font pression sur les élus pour développer les bassins demplois au plus près des lieux de résidence. Cest ce qui explique, en partie, la signature daccords de construction de terrains sur des zones à risques naturels. Cest ce qui peut également justifier la tentation de laisser construire au plus vite, sans se soucier des habitants et des normes. Ce laxisme a vraisemblablement connu des débordements qui seront sanctionnés, si lon en croit les annonces officielles. Car la sanction commence par la lutte contre léconomie de prédation qui favorise lhabitat insalubre ; cétait là lobjet du discours royal en réponse aux attentats du 16 mai 2003. Or, le réseau associatif nest pas exempt des pratiques mafieuses qui, par ailleurs, sont en parallèle avec lislamisme de prédation, pratiques auxquelles le Nord néchappe pas. Cest pourquoi on peut penser que certains partenaires associatifs des conseillers communaux sont tentés de favoriser le gain rapide : clandestinité, contrebande, corruption.
Du risque naturel, nous en sommes revenus à la menace de trouble de lordre public et cest en partie à propos de tels dangers que des rumeurs ont fait état dun recentrage possible des différentes responsabilités ministérielles. Dans les couloirs des ministères ces derniers jours, on reconnaissait avoir adopté la culture du projet détude sans jamais avoir appliqué les recommandations des experts qui, il est vrai, peuvent se révéler totalement inapplicables. Les dernières directives royales ont donc contraint à remédier à la fuite des cabinets ministériels devant leurs responsabilités, celles-ci engageant lÉtat central, le Makhzen.
La catastrophe dAl Hoceima pourrait effectivement se révéler être lillustration du processus inverse de celle de lOurika, à savoir que la résolution des urgences majeures passerait par la redistribution des pouvoirs administratifs entre quelques secrétariats ministériels seulement. Quelles directions précisément ? Des négociations seraient en cours entre le ministère de lIntérieur et celui de la Santé, notamment. Ce dernier tente visiblement déchapper au contrôle du premier depuis le lancement du projet de réactualisation de la loi sur la Protection civile. Ce projet, qui correspond à lavènement du nouveau concept de lautorité en 1999, peut se résumer comme tel : une meilleure répartition des rôles entre les Centres hospitaliers durgence et la Protection civile. Là encore, nous sommes dans la problématique du dosage des responsabilités.
Quant au ministère de lEnvironnement, son rôle de contrôle des expertises est renforcé par la nouvelle loi sur les études dimpact environnemental de lactivité industrielle. Ce rôle dexpertise du ministère pourrait sétendre au contrôle dune agence détude des catastrophes naturelles, à moins que cette responsabilité ne soit directement attribuée aux services du Premier ministre. De la guerre des ONG, nous sommes passés à la guerre des ministères.
Il nen incombe pas moins au citoyen marocain de veiller à lapplication sur le terrain des mesures de prévention des catastrophes naturelles. Ce devoir de veille exercé par les associations locales se justifie par le droit fondamental à la transparence et, de fait, à la démocratie participative élargie ; entendons par là un processus de démocratisation qui ne se limite pas à la consultation de personnalités rémunérées pour leur expertise, mais qui prend véritablement en considération lopinion des élus locaux. En retour, ce devoir associatif gagnerait à se conformer aux conventions internationales ratifiées par le Maroc, à commencer par le respect du principe du développement durable ; cette expression signifie en loccurrence : dépasser les intérêts personnels pour penser à lavenir, aux générations futures, à louverture du Maroc sur le reste du monde, Orient comme Occident. Il reste à sensibiliser les conseillers communaux à ce projet de société qui caractérise lesprit du nouveau régime. Investissez dans léducation - dit le vieux proverbe chinois - vous en tirerez profit pendant cent ans !
*Chroniqueur français, Pierre-Alain Claisse est aussi ethnologue et juriste
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