VCD : Doublages à la marocaine
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Stati dans la peau d'une
star de Bollywood
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Quand Mowgli danse sur du chaâbi, quand Matrix parle darija et que les aventures de Shrek deviennent celles de Miloudi, cela donne des VCD au succès phénoménal qui se vendent comme des petits pains dans tout le pays. Qui double ? Maria Daïf a retrouvé ceux qui ont inventé la VM (Version marocaine)
Kénitra. Hamada et son ami arrivent en retard au lieu de rendez-vous et se confondent en excuses. Même si demblée, Hamada avoue avoir failli changer davis et ne pas venir. Les journalistes, dit-il, il ne les aime pas et ne leur fait pas |
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confiance. Dailleurs, il exige de voir carte de presse, carte de visite et magazine. Chat échaudé craint leau froide, dit le proverbe. En effet, il y a quelques semaines, lui et ses amis avaient donné une longue interview à un journaliste qui était venu les voir à Kénitra. À la parution du journal, quelle ne fut leur surprise - et leur déception - quand ils réalisèrent quils étaient présentés comme des délinquants quil fallait sévèrement punir. Quelques jours plus tard, "quelquun de la DST" est venu les voir pour les prévenir : "Nous avons votre dossier et nous nattendons quun ordre pour vous arrêter"
Pourtant, Hamada et Majd ont lair de tout sauf des délinquants. La vingtaine à peine dépassée, ils ressemblent plus à des ados sages et un peu frimeurs. Comme on peut lêtre à cet âge là, quand du jour au lendemain on devient des stars de la ville. Mieux encore, quand "sa trouvaille" fait le tour du Maroc, quelle est vendue à des milliers dexemplaires et projetée en boucle dans plusieurs cafés du pays. Mais surtout, quand cette même trouvaille devient un vrai phénomène de culture urbaine.
Cest en 1998 que pour la première fois, Hamada double un extrait du Livre de la jungle : histoire de samuser, il fait alors danser Moogli, Baloo et leurs amis sur un morceau chaâbi. À ce moment-là, son premier public, ce sont ses copains, tout de suite pliés de rire. Devant leur réaction, Hamada lance "son clip" sur Internet. Les nouvelles technologies, cest son truc. Ayant quitté lécole tôt, cest vers des cours dinformatique quil sest dirigé, continuant sa formation lui-même et multipliant les stages. À lépoque du premier clip, il soccupait dun cybercafé et passait son temps à surfer et à télécharger des logiciels.
À cette époque, Hamada travaille seul et dans lanonymat le plus total. Il faudra attendre le boom des VCD pour que "ses clips" fassent le tour du pays : "Je me suis alors rendu compte quil ne fallait plus que je lance tout sur le web. Dautres téléchargeaient les clips et les vendaient. Moi, je ne gagnais rien". Hamada décide alors de "se professionnaliser" et de faire appel à ses copains pour concevoir de nouveaux "petits films" en dialecte marocain. Une dizaine de garçons et une fille se retrouvent alors chez Hamada, autour dun ordinateur et dun micro : "Je voulais bien faire les choses. Je passais des heures sur lInternet à télécharger des sons, un crissement de pneu, un objet qui tombe
". Comment il double ses films ? "Cest simple, grâce à un logiciel, jefface le son et je colle le mien, celui que je veux, sur les images". Le résultat ? Orchestra Eminem (le rappeur Eminem chantant du chaâbi), Mmouah mmouah Ya zine (du raï sur un extrait du Livre de la jungle), Cheb El Miloudi (Shrek) ou encore le clip de Stati Khan (une chanson à succès de Stati sur une danse indienne) sont des pures trouvailles de Hamada et de sa bande de copains. Quant à la synchronisation mouvements-son, elle n'a sur certains clips rien à envier à la copie originale. Le succès ? Il suffit daller à Derb Ghallef pour le voir. Des VCD des doublages de Hamada se vendent par centaines et à Casablanca, comme ailleurs, on se passe clips et extraits de films doublés. Lampleur du phénomène booste Hamada et ses Comic Style - son groupe dassistants à la réalisation et ses voix - et leur remplit la tête de rêves. Ils se voient alors contactés par des producteurs de cinéma et rêvent dun vrai studio de doublage. Hamada fait tout pour y arriver : sur ses produits doublés, il fait passer en boucle son numéro de téléphone, son adresse e-mail et pousse même le bouchon plus loin
En même temps que ses coordonnées, il inscrit "Tous droits réservés" sur chacun de ses doublages. Culotté le bonhomme ! "Le piratage ? Je nai pas dautre choix. Je ne demande quà faire ce que je sais faire dans la légalité. Cest pour cela que je donne mes coordonnées". Sauf que ce ne sera pas des producteurs qui lappelleront, mais des fans marocains du monde entier : "Je reçois régulièrement des appels téléphoniques et des e-mails de France, dItalie, des États-Unis, dimmigrés marocains qui me félicitent. Jai même reçu un coup de fil dun réalisateur marocain connu sur la place qui ma félicité". Sils ne connaissent pas les réalisateurs marocains, cest parce que Hamada et ses amis ne se reconnaissent pas dans leurs images et leur préfèrent ces images quils téléchargent dInternet. Mieux encore, aujourdhui, leur rêve est de faire eux-mêmes du cinéma : "Je ne vois pas ce quon a de moins que les Américains. Je rêve davoir un jour une caméra et de largent pour réaliser mon propre film. Léquipe est là, il ne me manque que les moyens". En attendant, à Derb Ghallef et ailleurs, ses VCD se vendent comme des petits pains et les revendeurs sont souvent en rupture de stock. Ce que Hamada gagne ? Rien : "Beaucoup pensent que je suis devenu riche grâce à ces doublages et ça me fait rire. Il ne faut pas oublier que tout est sur Internet, à part El Miloudi (Shrek). Celui-ci, jai décidé de le vendre. Vous savez combien ? 500 DH. Cest tout ce que jai pu avoir de la part de ceux qui aujourdhui vendent les copies par centaines". Hamada, aujourdhui, dit vouloir tout arrêter : "Nous, on a fait ça juste pour samuser et faire rire les autres. Il faut quon passe à autre chose, puisque ce que lon fait ne pourra jamais nous faire vivre. Là, on vient de finir "Les nouvelles aventures de Miloudi", 46 minutes de Shrek doublées. Toutes les facettes de la société marocaine y seront racontées à travers lhistoire dun âne qui veut devenir chanteur. Ça nous a demandé trois mois et demi de travail. Juste pour vous dire que ce sont des efforts pour rien, donc autant arrêter". Décidément, Hamada et son ami Majd nont rien de délinquants. Juste des jeunes sans travail, comme il y en a beaucoup. Même trop. Des jeunes à la tête pleine didées qui se perdent et qui un jour, finissent par dire, comme Majd et Hamada : "Ce pays, on le sait, on finira par le quitter, dune manière ou dune autre". Un vrai gâchis. |
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Culture urbaine : Quand les jeunes sapproprient les images
Que font les jeunes quand ils ne se reconnaissent pas dans les images que leur renvoient téléfilms, films marocains et télévision marocaine ? Ils sapproprient des images dailleurs et les adaptent à leur quotidien et à leur langage. Ils sidentifient à Matrix ? Des jeunes Marrakchis vont le faire parler "darija marrakchia". Les ados sont absents des productions locales ? Soit. Des Casablancais vont récupérer des images dun dessin animé racontant les tribulations de jeunes de quartiers défavorisés en France et en faire des petites histoires de quartier à Casablanca, racontées aussi en darija. Celle que vous nentendrez pas à la télévision marocaine parce que trop politically not correct (ça jure, ça parle de filles, de haschisch, dargent et de chômage, la vie des jeunes de quartiers, en somme). Voilà pourquoi ces doublages ont du succès, en plus du fait, bien entendu, que le décalage (Matrix parlant marrakchia, par exemple) est hilarant. Parce quils sont venus combler un vide, celui que ressentent des jeunes face à des images locales censées les représenter et dans lesquelles ils ne se retrouvent pas. Quant au fait que cest du piratage
condamner sans comprendre serait trop facile. Mais leur a-t-on laissé le choix ? |
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