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Maroc 2010 : Est-ce encore possible ?
Société : Les naufragés de Lahraouiyine
Religion : À quoi servent les ouléma ?
Code de la nationalité : N'est pas Marocain qui veut...
Analyse : Le Makhzen et la catastrophe
VCD : Doublages à la marocaine
Coup de coeur : Mille mois (et idées de cinéma)
Manar l'Anar
Économie
Enquête
N° 126
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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VCD : Doublages à la marocaine

Stati dans la peau d'une
star de Bollywood
Quand Mowgli danse sur du chaâbi, quand Matrix parle darija et que les aventures de Shrek deviennent celles de Miloudi, cela donne des VCD au succès phénoménal qui se vendent comme des petits pains dans tout le pays. Qui double ? Maria Daïf a retrouvé ceux qui ont inventé la VM (Version marocaine)…


Kénitra. Hamada et son ami arrivent en retard au lieu de rendez-vous et se confondent en excuses. Même si d’emblée, Hamada avoue avoir failli changer d’avis et ne pas venir. Les journalistes, dit-il, il ne les aime pas et ne leur fait pas
confiance. D’ailleurs, il exige de voir carte de presse, carte de visite et magazine. Chat échaudé craint l’eau froide, dit le proverbe. En effet, il y a quelques semaines, lui et ses amis avaient donné une longue interview à un journaliste qui était venu les voir à Kénitra. À la parution du journal, quelle ne fut leur surprise - et leur déception - quand ils réalisèrent qu’ils étaient présentés comme des délinquants qu’il fallait sévèrement punir. Quelques jours plus tard, "quelqu’un de la DST" est venu les voir pour les prévenir : "Nous avons votre dossier et nous n’attendons qu’un ordre pour vous arrêter"…
Pourtant, Hamada et Majd ont l’air de tout sauf des délinquants. La vingtaine à peine dépassée, ils ressemblent plus à des ados sages et un peu frimeurs. Comme on peut l’être à cet âge là, quand du jour au lendemain on devient des stars de la ville. Mieux encore, quand "sa trouvaille" fait le tour du Maroc, qu’elle est vendue à des milliers d’exemplaires et projetée en boucle dans plusieurs cafés du pays. Mais surtout, quand cette même trouvaille devient un vrai phénomène de culture urbaine.
C’est en 1998 que pour la première fois, Hamada double un extrait du Livre de la jungle : histoire de s’amuser, il fait alors danser Moogli, Baloo et leurs amis sur un morceau chaâbi. À ce moment-là, son premier public, ce sont ses copains, tout de suite pliés de rire. Devant leur réaction, Hamada lance "son clip" sur Internet. Les nouvelles technologies, c’est son truc. Ayant quitté l’école tôt, c’est vers des cours d’informatique qu’il s’est dirigé, continuant sa formation lui-même et multipliant les stages. À l’époque du premier clip, il s’occupait d’un cybercafé et passait son temps à surfer et à télécharger des logiciels.
À cette époque, Hamada travaille seul et dans l’anonymat le plus total. Il faudra attendre le boom des VCD pour que "ses clips" fassent le tour du pays : "Je me suis alors rendu compte qu’il ne fallait plus que je lance tout sur le web. D’autres téléchargeaient les clips et les vendaient. Moi, je ne gagnais rien". Hamada décide alors de "se professionnaliser" et de faire appel à ses copains pour concevoir de nouveaux "petits films" en dialecte marocain. Une dizaine de garçons et une fille se retrouvent alors chez Hamada, autour d’un ordinateur et d’un micro : "Je voulais bien faire les choses. Je passais des heures sur l’Internet à télécharger des sons, un crissement de pneu, un objet qui tombe…". Comment il double ses films ? "C’est simple, grâce à un logiciel, j’efface le son et je colle le mien, celui que je veux, sur les images". Le résultat ? Orchestra Eminem (le rappeur Eminem chantant du chaâbi), Mmouah mmouah Ya zine (du raï sur un extrait du Livre de la jungle), Cheb El Miloudi (Shrek) ou encore le clip de Stati Khan (une chanson à succès de Stati sur une danse indienne) sont des pures trouvailles de Hamada et de sa bande de copains. Quant à la synchronisation mouvements-son, elle n'a sur certains clips rien à envier à la copie originale. Le succès ? Il suffit d’aller à Derb Ghallef pour le voir. Des VCD des doublages de Hamada se vendent par centaines et à Casablanca, comme ailleurs, on se passe clips et extraits de films doublés. L’ampleur du phénomène booste Hamada et ses Comic Style - son groupe d’assistants à la réalisation et ses voix - et leur remplit la tête de rêves. Ils se voient alors contactés par des producteurs de cinéma et rêvent d’un vrai studio de doublage. Hamada fait tout pour y arriver : sur ses produits doublés, il fait passer en boucle son numéro de téléphone, son adresse e-mail et pousse même le bouchon plus loin… En même temps que ses coordonnées, il inscrit "Tous droits réservés" sur chacun de ses doublages. Culotté le bonhomme ! "Le piratage ? Je n’ai pas d’autre choix. Je ne demande qu’à faire ce que je sais faire dans la légalité. C’est pour cela que je donne mes coordonnées". Sauf que ce ne sera pas des producteurs qui l’appelleront, mais des fans marocains du monde entier : "Je reçois régulièrement des appels téléphoniques et des e-mails de France, d’Italie, des États-Unis, d’immigrés marocains qui me félicitent. J’ai même reçu un coup de fil d’un réalisateur marocain connu sur la place qui m’a félicité". S’ils ne connaissent pas les réalisateurs marocains, c’est parce que Hamada et ses amis ne se reconnaissent pas dans leurs images et leur préfèrent ces images qu’ils téléchargent d’Internet. Mieux encore, aujourd’hui, leur rêve est de faire eux-mêmes du cinéma : "Je ne vois pas ce qu’on a de moins que les Américains. Je rêve d’avoir un jour une caméra et de l’argent pour réaliser mon propre film. L’équipe est là, il ne me manque que les moyens". En attendant, à Derb Ghallef et ailleurs, ses VCD se vendent comme des petits pains et les revendeurs sont souvent en rupture de stock. Ce que Hamada gagne ? Rien : "Beaucoup pensent que je suis devenu riche grâce à ces doublages et ça me fait rire. Il ne faut pas oublier que tout est sur Internet, à part El Miloudi (Shrek). Celui-ci, j’ai décidé de le vendre. Vous savez combien ? 500 DH. C’est tout ce que j’ai pu avoir de la part de ceux qui aujourd’hui vendent les copies par centaines". Hamada, aujourd’hui, dit vouloir tout arrêter : "Nous, on a fait ça juste pour s’amuser et faire rire les autres. Il faut qu’on passe à autre chose, puisque ce que l’on fait ne pourra jamais nous faire vivre. Là, on vient de finir "Les nouvelles aventures de Miloudi", 46 minutes de Shrek doublées. Toutes les facettes de la société marocaine y seront racontées à travers l’histoire d’un âne qui veut devenir chanteur. Ça nous a demandé trois mois et demi de travail. Juste pour vous dire que ce sont des efforts pour rien, donc autant arrêter". Décidément, Hamada et son ami Majd n’ont rien de délinquants. Juste des jeunes sans travail, comme il y en a beaucoup. Même trop. Des jeunes à la tête pleine d’idées qui se perdent et qui un jour, finissent par dire, comme Majd et Hamada : "Ce pays, on le sait, on finira par le quitter, d’une manière ou d’une autre". Un vrai gâchis.



Culture urbaine : Quand les jeunes s’approprient les images

Que font les jeunes quand ils ne se reconnaissent pas dans les images que leur renvoient téléfilms, films marocains et télévision marocaine ? Ils s’approprient des images d’ailleurs et les adaptent à leur quotidien et à leur langage. Ils s’identifient à Matrix ? Des jeunes Marrakchis vont le faire parler "darija marrakchia". Les ados sont absents des productions locales ? Soit. Des Casablancais vont récupérer des images d’un dessin animé racontant les tribulations de jeunes de quartiers défavorisés en France et en faire des petites histoires de quartier à Casablanca, racontées aussi en darija. Celle que vous n’entendrez pas à la télévision marocaine parce que trop politically not correct (ça jure, ça parle de filles, de haschisch, d’argent et de chômage, la vie des jeunes de quartiers, en somme). Voilà pourquoi ces doublages ont du succès, en plus du fait, bien entendu, que le décalage (Matrix parlant marrakchia, par exemple) est hilarant. Parce qu’ils sont venus combler un vide, celui que ressentent des jeunes face à des images locales censées les représenter et dans lesquelles ils ne se retrouvent pas. Quant au fait que c’est du piratage… condamner sans comprendre serait trop facile. Mais leur a-t-on laissé le choix ?

 
 
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