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Coup de cœur : Mille mois (et idées de cinéma)

Coup de cœur : Mille mois (et idées de cinéma)

Avec un scénario en béton et beaucoup d’idées pour filmer ses personnages, Faouzi Bensaïdi a réussi un premier film de toute beauté : à voir absolument. Par Karim Boukhari


Un village comme les autres au début des années 80. Un Ramadan comme les autres, une femme et son enfant, le beau-père, le caïd, l’instituteur, une jeune fille mal dans sa peau, un moqaddem, des mendiants, la café de la place, un feuilleton qui tient en haleine tout le village, des badauds, des promises, etc. Mille mois est bien une chronique du temps qui
passe, un mois durant. Rassurons tout de suite les sceptiques : non, ce film n’est pas un effort poétisant de plus, ce n’est pas un hymne à la nature et à la campagne, ni une fantasmagorie noyée dans les représentations allégoriques. Mille mois ressemble plutôt à mille coups de poings et autant d’idées de scénario, le tout distillé en angles de vue, en rythme(s) et en plans. Du très bon langage cinématographique au service d’une multitude d’histoires personnelles et, ce qui rajoute à leur force, très en colère.
Car le film de Bensaïdi est dur, très dur. Il n’épargne rien, ni personne. Ses personnages ne sont qu’une galerie d’anti-héros au bord de la rupture. Et les situations décrites ressemblent à des toiles marocaines aussi justes que très peu réjouissantes. Ce qu’on pourrait appeler, parfois, du néo-réalisme. L’intelligence du réalisateur qui, de toute évidence, a beaucoup de choses à dire, est (en plus de maîtriser ses outils cinématographiques) d’avoir multiplié les points de vue. Ne vous fiez pas à l’affiche, le film n’est pas narré du point de vue de l’enfant. Ce qui lui évite le piège de l’autobiographie qui gomme les angles. Il adopte successivement les points de vue de ses singuliers personnages, sans jamais perdre en cohérence. Il filme l’enfance avec un regard dur auquel le cinéma marocain ne nous a guère habitués, exception faite de timides incursions chez Bennani (Wechma), Ayouch (Ali Zaoua) ou Boulane (Ali, Rabia et les autres). Il filme la mère en être - enfin - adulte, c'est-à-dire complexe, loin de l’image de chasteté qui lui colle dans les cinématographies arabes, une femme dont le corps vibre malgré lui au contact de l’ami de son mari disparu… Mille mois filme la répression mieux que personne : au détour d’un plan (les visites en prison) ou dans la méchanceté et l’inquisition qui filtrent du regard de l’autre.
Le film percute en partant, souvent, de situations-pièges : le plan de la "zakat" où les mendiants se transforment en charognards, l’enterrement de la jeune fille auquel l’enfant assiste couché par terre, le soupçon d’adultère qui pèse sur l’esprit du beau-père qui n’en dit pas un mot, l’instituteur qui ferme l’école parce qu’il a perdu sa chaise, etc. Les clins d’œil foisonnent, comme la scène du mariage qui finit en lynchage public à cause de la chaise volée (qui renvoie, dans un registre forcément disproportionné, tant à La poursuite impitoyable d’Arthur Penn qu’à La fille de Ryan de David Lean), les superbes plans du café filmés à hauteur d’homme, qui rappellent le meilleur du Coiffeur du quartier des pauvres de Mohamed Reggab, etc.
Jamais dans l’histoire du cinéma marocain, un film n’aura pêché autant de détails et brossé, souvent avec délicatesse, parfois avec humour (les deux à la fois dans le plan où un père de famille vient chercher sa vieille radio pendant que, par codes silencieux, toutes les femmes de la maison s’éclipsent), autant de tableaux de la vie de ce pays. Mille mois est le film que le cinéma marocain n’a jamais réalisé dans les années 70-80, cette période trouble où la société bouillonnait alors que le cinéma, en réaction, ne lui renvoyait que des tableaux aseptisés ou perdus dans l’ésotérisme mal conduit. Il en dit plus long sur la disparition, le désir, la cruauté, le sacré qu’une bonne partie de la production marocaine. Une franche réussite qui place la barre encore plus haut que les récents - et intéressants - Yeux secs et Fibres de l’âme. Coup de chapeau à Faouzi Bensaïdi, le réalisateur aux mille idées, déjà remarqué en acteur (chez Aoulad-Syad, Ferhati et Ayouch) et en scénariste (chez Téchiné).

 
 
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