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Manar l'Anar
Économie
Enquête
N° 127
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Les autruches

Là, les kamikazes venaient d’entrer
dans l’Histoire, à Casablanca
Chacun ressent les chocs à sa manière. On dit beaucoup de mal des autruches. C’est injuste, y a de bonnes autruches. C’est pas parce qu’on s’enfonce la tête dans le sable pour ne pas voir un danger contre lequel on est sans défense qu’on est "limité". Les pires autruches sont celles qui nous disaient que le danger islamiste au Maroc était une invention de ceux qui veulent ternir l’image de notre pays.
"Le choc salutaire" du 16 mai dernier ne m’a rien appris sur la menace qui se précisait chaque jour, j’essayais simplement de penser à autre chose en attendant que ça flambe quelque part. J’attendais un mauvais coup des fascistes verts. Mais quand j’ai
appris les attentats de Casablanca, j’ai refusé de comprendre. Comme une autruche que personne n‘a chargée de faire le guet. J’ai tellement enfoncé ma tête dans le sable qu’elle est ressortie de l’autre côté, en Afghanistan.
Le jour des attentats, j’étais en train de boire le thé dans mon gourbi de l’Atlas quand un pote m’a téléphoné. Dès que j’ai entendu sa voix, j’ai compris qu’un mauvais truc s’était passé. Il m’a demandé :
- Qu’est-ce que tu fous ?
- Je bois du thé avec Bassou et Houssa.
- Ben profites-en bien, ce sera ton dernier thé civil, l’ultime délice de l’ère de l’exception marocaine... À partir d’aujourd’hui, plus personne n’est vierge, plus personne ne pourra dire qu’il ne savait pas. Y a des bombes dans Casa.
- T’es sûr que c’est pas juste un bombardement de l’aviation espagnole ou algérienne, hein, on sait jamais avec toutes les rancœurs accumulées, les non-dits, peut-être qu’on a vexé quelqu’un, un général fou d’Oran ou de Valence qui aurait perdu les pédales et envoyé un supersonique larguer une bombinette sur cette bonne vieille Casa ? T’es sûr, vérifie, ça pourrait aussi être une karouila qui a franchi le mur du son…
- On vient d’entendre 3 explosions, je te dis, il paraît qu’il y en a eu d’autres. Y en a une qui a démoli la synagogue à deux rues de chez moi".
- Bon sang, c’est l’aviation de je ne sais pas quel pays, en tout cas quelques engins sophistiqués et fulminants venaient de nous être envoyés dans la façade…
Chez nous, on ne connaissait que les poussées de fièvre qui saisissent les déclassés des villes, elles sont cycliques : 1965, 1981, 1984, 1990, et elles sont suivies d’une vague de répression féroce. Et ça s’arrête. Ce sont des "mouvements sociaux exacerbés", car la vie reprend après.
Là, les kamikazes venaient d’entrer dans l’Histoire à Casablanca. À deux cent kilomètres de là, la forêt imperturbable où je comptais entamer une sieste, restait indifférente à ce funeste chaos. La Terreur est entrée dans nos vies, mais occupé à déstresser dans la position du pacha amazigh, j’ai pas vu venir les bombes.
Après, on a dit que c’était un choc salutaire.
Les chocs salutaires, c’est à double tranchant, vu que les chocs, nous on en a reçu des tas, mais le salut, on n'a pas encore vu. Toujours est-il que civils comme on est, on a dit qu’on marchait dans la reconquête de l’espace public trusté par les KhouanGIA. On a été manifester avec les professionnels de la récup’, mais comme on était plus nombreux que les ministres, on a donné à la manif le ton qu’on voulait.
C’est là que les pouvoirs publics se sont aperçus de l’existence des déshérités et ont décidé de reconquérir les coeurs et les consciences par le baratin. L’État a lancé une campagne sur la tolérance, à la télé, pendant que les services de sécurité lançaient une campagne d’arrestations massives sans le concours de la télé qui ne pouvait plus débiter que la litanie des arrestations, des procès, des condamnations. En voulant pincer les amis et commanditaires des kamikazes de Sidi Moumen, on a coffré du barbu à tour de bras. Les égarés comme les égareurs. Il y eut même une espèce de miracle, "Madame Tazi" découvrit l’Afghanistan aux portes de Casablanca. Touche pas à mon pays, dit-elle, le cœur soulevé par l’odeur qui empeste dans les bidonvilles. Mais, croyez moi, je l’ai vue déposer une couronne de fleurs au pied de la statue dédiée aux victimes des attentats. Faut pas avoir des préjugés comme ça. Un dernier truc : les engins n’étaient pas sophistiqués et c’était pas l’aviation espagnole.

 
 
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