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Manar l'Anar
Économie
Enquête
N° 127
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Mémoire : L'appel des 75… et des autres

En 1953, Mohamed Ben Youssef,
futur Mohamed V, avait dopé
l’insurrection marocaine (Photo AFP)
Casablanca a célébré, en milieu de semaine, le cinquantenaire de la "lettre des 75". L’action et le contexte de l’époque nous éclairent sur le comment et le pourquoi de ce qui allait suivre : l’indépendance du Maroc.


Le 11 mai 1954, 75 Français du Maroc adressent une lettre au président de la république où ils appellent, grosso modo, à une révision de la politique française au Maroc. Le mot indépendance n’est jamais évoqué et les thèmes en général sont très voilés. La lettre sera pourtant perçue comme une
intrusion subversive dans la politique officielle de la France et certains de ses signataires persécutés. Deux mois plus tard, le 22 juillet 1954, une nouvelle lettre voit le jour : celle de 128 Marocains qui, s’adressant au résident général (le représentant de l’autorité française au Maroc), demandent "la levée de l’état de siège, la libération des détenus politiques et la promulgation immédiate d’un certain nombre de libertés élémentaires". On se rend compte avec le recul, combien la lettre des 75 comme celle des 128 était pudique, timide, inoffensive. Ce sont pourtant deux petits grains de sable qui allaient enrayer la machine colonialiste et ébranler son assurance. Nuance, toutefois. "Ces lettres, comme nous le rappelle un témoin de l’époque, n’étaient en rien des actes de bravoure, mais le résultat d’un calcul stratégique propre au contexte de l’époque". La lettre des 75 a circulé en catimini, excluant certains Français à l’appartenance politique peu consensuelle (exemple de Jacques Reitzer). Quant à la lettre des 128, elle est allée jusqu’à chuter sur ce passage chargé d’ambiguïté : "(…) Nous croyons ferment, dit le texte, que le Maroc de demain devra se construire dans le respect strict des intérêts français légitimes, qu’ils soient stratégiques, économique ou culturels…".
Quel était, justement, ce contexte de l’époque ? Au Maroc, la déportation du sultan Mohamed Ben Youssef, futur Mohamed V, en 1953 avait, à la surprise des décideurs français, dopé l’insurrection jusque-là bien timide de la rue marocaine. Mauvais calcul. Les actes de résistance (ou de "terrorisme" selon la terminologie de la France officielle de l’époque) ont pris une certaine ampleur, plongeant peu à peu le pays dans l’insécurité. C’est là que des Français du Maroc regroupés au sein de "Conscience française" et se proclamant "Français libéraux" ont commencé à multiplier les contacts avec des élites marocaines, issues pour la plupart de la bourgeoisie de Fès-Tétouan et des milieux intellectuels ou d’affaires de Rabat et Casablanca. Ahmed Benkirane, l’un des signataires de la lettre des 128, se rappelle comment les interlocuteurs français "étaient étonnés que nous fassions du retour du Sultan un préalable à toute négociation", et comment "ils (les Français) nous mettaient en garde contre un basculement vers un pouvoir absolu pour la suite, etc.". Pour l’anecdote, ces mêmes "étonnements" allaient être réitérés plus tard, cette fois-ci par les officiels français, aux négociations d’Aix-les Bains pour l’indépendance du Maroc en 1955…
À l’époque, dans le contexte de l’après 2e guerre, le monde valsait encore entre deux concepts largement antagonistes : le colonialisme et la guerre froide. Dans la même année 1954, la France a reçu deux sérieux revers : la défaite de Dien Bien Phu, qui sonnait le glas de son empire colonialiste et, quelques mois plus tard, le soulèvement d’Alger. De peur de perdre son "département français au Maghreb", l’Algérie, la France s’était résolue, peu à peu, à négocier au mieux de ses intérêts un départ de ses colonies au Maroc et en Tunisie. En lâchant (au bout de négociations avantageuses tant sur le plan économique que politique) le Maroc et la Tunisie, en ébullition respectivement depuis la déportation de Mohamed V et l’assassinat du syndicaliste Ferhat Hachad, la France se donnait ainsi une dernière chance de garder l’Algérie, "département" vers lequel tous ses efforts allaient désormais converger. Voilà le contexte dans lequel la France a préparé l’indépendance du Maroc, plus tard celle de la Tunisie, avant de livrer un dernier baroud d’honneur en Algérie.
Pour l’anecdote, signalons qu’en 1958, un groupe de 481 Français du Maroc, essentiellement communistes, ont adressé en collaboration avec le PCM et le FLN algérien une motion au gouvernement français où ils souhaitent, à demi-mot, l’indépendance de l’Algérie, "à l’instar du Maroc". Encore un grain de sable courageux et intéressant, qui méritait autant que la lettre des 75, et celle des 128, un hommage et un petit zoom arrière.

 
 
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