Mémoire : L'appel des 75
et des autres
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En 1953, Mohamed Ben Youssef,
futur Mohamed V, avait dopé
linsurrection marocaine (Photo AFP)
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Casablanca a célébré, en milieu de semaine, le cinquantenaire de la "lettre des 75". Laction et le contexte de lépoque nous éclairent sur le comment et le pourquoi de ce qui allait suivre : lindépendance du Maroc.
Le 11 mai 1954, 75 Français du Maroc adressent une lettre au président de la république où ils appellent, grosso modo, à une révision de la politique française au Maroc. Le mot indépendance nest jamais évoqué et les thèmes en général sont très voilés. La lettre sera pourtant perçue comme une |
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intrusion subversive dans la politique officielle de la France et certains de ses signataires persécutés. Deux mois plus tard, le 22 juillet 1954, une nouvelle lettre voit le jour : celle de 128 Marocains qui, sadressant au résident général (le représentant de lautorité française au Maroc), demandent "la levée de létat de siège, la libération des détenus politiques et la promulgation immédiate dun certain nombre de libertés élémentaires". On se rend compte avec le recul, combien la lettre des 75 comme celle des 128 était pudique, timide, inoffensive. Ce sont pourtant deux petits grains de sable qui allaient enrayer la machine colonialiste et ébranler son assurance. Nuance, toutefois. "Ces lettres, comme nous le rappelle un témoin de lépoque, nétaient en rien des actes de bravoure, mais le résultat dun calcul stratégique propre au contexte de lépoque". La lettre des 75 a circulé en catimini, excluant certains Français à lappartenance politique peu consensuelle (exemple de Jacques Reitzer). Quant à la lettre des 128, elle est allée jusquà chuter sur ce passage chargé dambiguïté : "(
) Nous croyons ferment, dit le texte, que le Maroc de demain devra se construire dans le respect strict des intérêts français légitimes, quils soient stratégiques, économique ou culturels
".
Quel était, justement, ce contexte de lépoque ? Au Maroc, la déportation du sultan Mohamed Ben Youssef, futur Mohamed V, en 1953 avait, à la surprise des décideurs français, dopé linsurrection jusque-là bien timide de la rue marocaine. Mauvais calcul. Les actes de résistance (ou de "terrorisme" selon la terminologie de la France officielle de lépoque) ont pris une certaine ampleur, plongeant peu à peu le pays dans linsécurité. Cest là que des Français du Maroc regroupés au sein de "Conscience française" et se proclamant "Français libéraux" ont commencé à multiplier les contacts avec des élites marocaines, issues pour la plupart de la bourgeoisie de Fès-Tétouan et des milieux intellectuels ou daffaires de Rabat et Casablanca. Ahmed Benkirane, lun des signataires de la lettre des 128, se rappelle comment les interlocuteurs français "étaient étonnés que nous fassions du retour du Sultan un préalable à toute négociation", et comment "ils (les Français) nous mettaient en garde contre un basculement vers un pouvoir absolu pour la suite, etc.". Pour lanecdote, ces mêmes "étonnements" allaient être réitérés plus tard, cette fois-ci par les officiels français, aux négociations dAix-les Bains pour lindépendance du Maroc en 1955
À lépoque, dans le contexte de laprès 2e guerre, le monde valsait encore entre deux concepts largement antagonistes : le colonialisme et la guerre froide. Dans la même année 1954, la France a reçu deux sérieux revers : la défaite de Dien Bien Phu, qui sonnait le glas de son empire colonialiste et, quelques mois plus tard, le soulèvement dAlger. De peur de perdre son "département français au Maghreb", lAlgérie, la France sétait résolue, peu à peu, à négocier au mieux de ses intérêts un départ de ses colonies au Maroc et en Tunisie. En lâchant (au bout de négociations avantageuses tant sur le plan économique que politique) le Maroc et la Tunisie, en ébullition respectivement depuis la déportation de Mohamed V et lassassinat du syndicaliste Ferhat Hachad, la France se donnait ainsi une dernière chance de garder lAlgérie, "département" vers lequel tous ses efforts allaient désormais converger. Voilà le contexte dans lequel la France a préparé lindépendance du Maroc, plus tard celle de la Tunisie, avant de livrer un dernier baroud dhonneur en Algérie.
Pour lanecdote, signalons quen 1958, un groupe de 481 Français du Maroc, essentiellement communistes, ont adressé en collaboration avec le PCM et le FLN algérien une motion au gouvernement français où ils souhaitent, à demi-mot, lindépendance de lAlgérie, "à linstar du Maroc". Encore un grain de sable courageux et intéressant, qui méritait autant que la lettre des 75, et celle des 128, un hommage et un petit zoom arrière. |
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