Événement, Libéralisation de laudiovisuel : Trajectoire dune loi maudite
Le roi, entouré des membres de la
haute autorité de la communication
et de l'audiovisuel
La loi sur laudiovisuel verra peut être enfin le jour dans quelques mois. En chantier depuis plusieurs années, elle a été à lorigine du report soudain du dernier conseil des ministres. La libéralisation ne fait pas encore lunanimité. Par Driss Bennani
S'il y a un texte qui a résisté aux remaniements et aux changements de gouvernement, cest bien celui de laudiovisuel. Le projet de loi censé réguler le champ audiovisuel et préparer sa libéralisation, traîne depuis 1998. Priorité (entre autres) de la toute première équipe Youssoufi, le texte a
dabord été rédigé par Larbi Messari, alors ministre de la Communication. Premier remaniement et première révision à la baisse. Ne voyant pas d'issue au projet, il est tenté de démissionner. Achaâri lui succède et réécrit (sans trop de conviction, dit-on dans lentourage du ministre) le projet de loi. Un texte moins ambitieux que le premier, mais qui ne réussira quand même pas à franchir le cap du conseil de gouvernement. Jusque-là, la libéralisation de laudiovisuel est encore une priorité presque à 100 % gouvernementale. Elle sera royale avec le gouvernement Jettou. Durant les premiers mois de son mandat, un texte levant le monopole de lÉtat sur les ondes a été publié dans le bulletin officiel et, plus tard, le Conseil supérieur de la communication audiovisuelle (CSCA) a été installé. Dans toutes ses déclarations, Nabil Benabdellah, ministre de la Communication, affirme que le projet de loi constitue lun de ses principaux chantiers sans que rien de concret n'ait vu le jour. On sait que le "projet avance", que des conseillers du roi y prennent part, sans plus. Jusquà ce que le même projet soit, il y a quelques semaines, à lorigine de lannulation dun conseil des ministres. La raison ? Le roi (ou son entourage) aurait exigé du gouvernement dapporter au texte les amendements proposés par le CSCA avant den débattre en conseil des ministres. Logique, dautant plus que dans les textes, le gouvernement est obligé de tenir compte de lavis du CSCA. Pourquoi cela na-t-il pas été fait ?
Dabord, parce que le conseil a été saisi "en urgence" du dossier. Pourquoi, alors que ce dernier traîne depuis des années, ballotté dun gouvernement à lautre ? Mystère. Ensuite, les sages ne se sont pas gênés pour littéralement "descendre" le texte préparé par le gouvernement. En tout, 50 pages de remarques et de suggestion qui touchent à tout, du préambule à la gestion des fréquences. Enfin, et cest une raison qui rejoint la précédente, le texte de loi figurait en bonne place dans lordre du jour du conseil des ministres, qui ne sest pas réuni depuis plusieurs mois. Il était donc impensable de rater le rendez-vous. Ce qui fut pourtant le cas. Le message du cabinet royal était clair : le CSCA na pas été créé pour faire de la figuration.
Aujourdhui, la loi est en conseil de gouvernement, pour la deuxième fois, où elle a été adoptée en y incluant les amendements proposés par le conseil supérieur. "En fait, explique un responsable proche du dossier, il fallait apporter de nombreuses précisions, souvent techniques, à des articles vagues et généralistes".
Maintenant, quy a-t-il à retenir de tout cela ? Dabord, que la libéralisation des ondes constitue encore (a-t-elle un jour cessé de lêtre ?) un enjeu majeur pour les plus hautes instances de lÉtat. En tous cas, assez pour reporter un conseil des ministres. Deuxièmement, que le Conseil supérieur de la communication audiovisuelle prend enfin ses quartiers. À sa formation et même après, il na pas cessé dêtre décrié, tant pour sa composition que pour le flou de sa mission, par de nombreux professionnels et même par le syndicat de la presse. La copie quil a rendue au gouvernement vaut ce quelle vaut. Elle a tout de même été reprise presque en totalité.
Enfin, et cest là lanalyse de nombreux observateurs proches du dossier, lincident du conseil des ministres révèle la tension qui existe entre le Conseil des sages et le ministère de la Communication (pour ne pas personnifier le débat). Certains vont même jusquà utiliser cela pour expliquer la "saisie en urgence" du CSCA et le fait que le texte nait pas été modifié avant le conseil des ministres. Pour argument, ils avancent les déclarations successives et "nerveuses" de Nabil Benabdellah, concernant les différentes dérogations accordées à Sawa et à Médisat. Dans toutes ses déclarations, le ministre avançait des "raisons dÉtat", parlait daffinités politiques sans jamais y associer le CSCA. Ce qui ne manquait pas de froisser sérieusement les sages qui ont "sauté sur la première occasion". Cest en effet la première fois que le conseil est officiellement saisi dun dossier et quil rend un avis.
Qua-t-il dit en substance ? Dabord, que la loi, dans sa première version, allait poser plus de problèmes quelle nallait en résoudre. Souvent vague et restant sur des déclarations de principes, la première version souffrait dun certain "amateurisme" qui la privait de son caractère pratique. Et si le CSCA a été aussi pointilleux, cest que ce projet de loi constitue son principal outil de travail. Cest en effet sur cette base que les autorisations vont désormais être accordées, etc.
Du coup, plusieurs remarques ont été formulées quant aux cahiers de charges, à la gestion des fréquences, à la production nationale et au pôle public. Autre point important, les prérogatives de la haute autorité de la communication audiovisuelle, pour lesquelles les sages ont bataillé. En bref, selon le CSCA, "la loi était faible et pas convaincante. Aujourdhui, à court et à moyen terme au moins, elle est satisfaisante".
Quen adviendra-t-il maintenant ? Elle devra suivre son petit bonhomme de chemin. Conseil des ministres, Parlement, etc. Cela risque de prendre du temps. "Six mois au moins", si lon en croit un responsable au ministère de la Communication. Le plus grand perdant dans cette histoire est la RTM. Sa direction la fait savoir récemment. Le retard du projet (qui intègre le changement de statut de la chaîne), pénalisera les efforts de la vieille dame pour se refaire une beauté. À ce stade, les plus pessimistes préfèrent même ne pas évoquer louverture effective des ondes et lentrée en scène de nouveaux opérateurs. Laccouchement sannonce douloureux.