16 mai 1 an après
Événement, Libéralisation de l'audiovisuel : Trajectoire d'une loi maudite
Spécial action citoyenne, Société Civile : La chance du Maroc
Spécial action citoyenne, Entreprise : Des citoyens en cols blancs
Spécial action citoyenne, Associations : Le boom salvateur de l'après 16 mai
Spécial action citoyenne, Rural : Aït Iktel, douar modèle
Spécial action citoyenne, Culture : Etre underground ou ne pas être
Manar l'Anar
Économie
Enquête
N° 127
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Événement, Libéralisation de l’audiovisuel : Trajectoire d’une loi maudite
Spécial action citoyenne, Societe Civile : La chance du Maroc
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Spécial action citoyenne, Societe Civile : La chance du Maroc

À Al Hoceima, les associations ont largement pallié à l'absence de l'État
Entre féministes, ONG de développement local, défenseurs des droits de l’homme, réseaux de lobbying, la société civile prend de plus en plus d’ampleur au Maroc. Faisons connaissance avec ce corps associatif, de plus en plus présent, mais dont on attend plus qu’il ne peut donner. Par Driss Ksikes


Lorsque l’affaire des "satanistes" a mal tourné, le Collectif démocratie et modernité et autres défenseurs des droits humains ont été jusque chez le ministre de la Justice pour faire pression. Au lendemain du 16 mai, ils étaient une cinquantaine
de militants de renom à initier, en catimini, un mouvement de solidarité et un autre contre la haine raciale (lire p 26). Le jour même du séisme d’Al Hoceima, ils étaient une poignée d’activistes crédibles de la Banque alimentaire à faire le déplacement pour "contrôler l’équité de la distribution des denrées". Tant que la Moudawana était dans l’antichambre du pouvoir, les membres du Printemps de l’égalité étaient les plus prompts à s’activer pour qu’on aboutisse à un code de la famille "moins archaïque" que le précédent. Au moment où les partis font généralement profil bas, ils sont quelques-uns, l’AMDH en tête, à oser remettre en cause publiquement l’article 19 et la suprématie sans conteste du roi. En somme, médiatiquement, on est tenté de réduire la société civile à des militants starisés, qui s’essaient au lobbying. Mais ceci n’est que la partie visible de l’iceberg, une infime minorité qui plaide pour un meilleur Maroc. Le plus gros de la société civile (85%) est celle que la Banque mondiale encourage pour réduire les poches de pauvreté (70% de la population rurale). Ce sont les mini-associations locales auxquelles l’Agence de développement sociale (ADS) vient d’apporter 120 millions de dirhams en avril. Ce sont aussi des méga-structures de micro-crédit, comme Zakoura et Al Amana, qui emploient jusqu’à 1000 personnes et auxquelles la Fondation Hassan II a consacré 100 millions de dirhams de fonds. C’est aussi une giga association, pro-partisane et autonome à la fois, Achouala, qui compte 25.000 membres et 72 sections, forme sans grands moyens des jeunes du peuple aux valeurs démocratiques de base.
Les stars et les soldats de l’ombre réunis font 32.300 associations et quelque 800.000 affiliés. Les premiers, de plus en plus présents sur le terrain de la négociation et de la contestation politique, sont considérés à tort, comme des suppléants aux partis. Les seconds, ayant prouvé leur capacité à électrifier des villages et à alphabétiser des femmes sont perçus, également à tort, comme une alternative de fortune à un État désengagé. Or, la réalité est plus complexe. Avec 70.000 douars et un État qui "ne s’est jamais engagé dans le développement", estime Ali Amahan (responsable de projets à l’ADS), il serait dangereux de croire que les associations pourraient le remplacer. "Attention au dopage des associations. Ce sont des structures encore très fragiles", prévient Kamal Lahbib (fondateur de plusieurs associations). Et puis qui a dit que la relation associations-État était conflictuelle ? "Dans les régions reculées, rapporte Amahan, les cadres, ingénieurs et autres travaillent énormément dans les ONG. Ils contribuent individuellement à ramener l’Etat vers la société civile". Concernant l’amalgame avec les partis, que certains hommes du pouvoir et autres relais s’évertuent à promouvoir, les ONG restent circonspectes. "Nous n’avons plus rien à prouver au niveau de notre autonomie et nous avons besoin des partis pour relayer notre action au niveau des lois. Nous avons tout à gagner à dissiper ces confusions et à rationaliser davantage nos relations", note Leïla Rhiwi (Printemps de l’égalité). Il n’empêche, estime Saâd Benkirane (ex-président de l’Espace associatif), "il n’y a pas de mal à ce que les partis s’inspirent de nous en termes de démocratie interne, de modernisation des structures et de désacralisation du leadership". Dans cet élan de maturation plutôt avancé, les associations, elles-mêmes, sont confrontées à des dilemmes de taille. Passons-les en revue, par catégorie.

Les associations de développement se regroupent pour mieux agir
"Les ONG courent le risque de devenir des structures marginales qui gèrent des problèmes de la marge", craint Benkirane. Pourquoi ? "Parce que la priorité donnée par la Banque mondiale à la pauvreté et l’Union européenne à l’intégration dans le marché oriente leurs lignes de crédit et risque de transformer nos ONG en véritables agents du néo-libéralisme, qui se contenteraient de lutter contre la pauvreté sans remettre en cause les règles en place", explique Lahbib. L’État marocain, proposant un financement dérisoire aux associations (260 millions de dirhams en tout, correspondant au budget de 50 ONG de taille moyenne), les orientations sont quelque part dictées par les grands bailleurs de fonds. D’ailleurs, même l’ADS, agence marocaine de surcroît, ne soutient des projets ou programmes associatifs (1450 en ont profité en deux ans) que s’ils contribuent à "réduire l’impact de la pauvreté et de la marginalisation". Cela prouve que le besoin est énorme et l’urgence de la cause criante. Ce qui rend cette lutte en soi légitime, aux yeux de Fettouma Benabdenbi (présidente d’Espod), qui estime que l’essentiel est de "ne pas continuer avec une société où la marge est plus importante que le centre". Amahan partage son avis pour d’autres raisons. Il estime que "l’essentiel dans le développement est le résultat. J’ai peur du syndrome de l’administration et des ordres qui viennent d’en haut quand la structure grandit ou se complique". Son avis est fondé, puisque l’association dont il est l’initiateur, Aït Iktel, est un modèle d’autonomie (lire p 44). Mais d’autres structures n’ont pas réussi à être ni aussi pérennes ni aussi solides. Pour mieux faire face à cette précarité et avoir son mot à dire, devant les autorités politiques et financières, les associations procèdent à plusieurs formes de regroupement. Cela va d’une cinquantaine d’ADL (Agence de développement local) de Mohammedia, qui se constituent en réseau pour avoir droit à un local commun et pouvoir ratisser plus large, à des regroupements régionaux comme ceux de Oued Srou à Khénifra ou Adrar à Imilchil, qui leur donnent droit à des formations orientées leur permettant de prendre conscience de leur rôle citoyen. Jusqu’au milieu des années 90, les ADL étaient généralement sous la coupe du ministère de l’intérieur ou répondaient au besoin de RME qui cherchaient à retrouver le confort de la modernité dans leurs villages à leur retour. La mise en réseau que leur a procuré l’AMSED ou l’Espace associatif a favorisé des projets intégrés (alphabétisation de la population, initiation des membres à la communication, mise en place de projets générateurs d’emploi …) et permis de lier dans les esprits développement et démocratie : le droit à une vie meilleure et le droit d’expression pour la revendiquer. L’exemple de cette association de Zagora, dont les membres défendaient le palmier et qui en sont arrivés à chasser des entreprises venues les déraciner pour les transporter dans des demeures privées est exemplaire de ce mélange d’action et de protestation qui fait la force de la société civile. Aujourd’hui, le 2e Forum social marocain, en préparation pour le mois de juillet, a une plus grande ambition : permettre à 2000 participants de présenter leurs projets locaux, de débattre de questions transversales, découlant de la mondialisation et qui les concernent tous, la privatisation, l’eau, l’énergie et échanger des avis sur des questions d’ordre international qui nous secouent : la Palestine et l’Irak. De la sorte, Lahbib, l’une des chevilles ouvrières du projet, compte boucler la boucle du mouvement associatif en "renouant avec ses origines politiques des années 70, au temps des ciné-club et du théâtre amateur, où la Palestine était omniprésente et en s’opposant au projet néo-libéral qui veut créer des pauvres moins pauvres mais sans idéal". Dans une version plus soft et plus réduite en termes d’ampleur, quoique aussi forte en termes d’impact, c’est l’orientation prise par Synergie civique que co-dirige Fatéma Mernissi et Najia Boudali et rassemble créateurs marginaux, artisans excentrés et débatteurs internationaux.

La société civile élitiste se remet en cause
"Il est dommage que des gens qui ont une capacité de conceptualisation ne mettent pas ce savoir au service de ce qui se passe sur le terrain", pense Benabdenbi, à cheval entre Alternatives qui s’enferme dans les conférences et Espod qui va vers les femmes démunies sur le terrain. "J’aurais souhaité créer une alliance entre ceux qui réfléchissent et ceux qui agissent, mais les premiers me disent que ce n’est pas notre rôle". Quel est donc la vocation de ces associations-clubs, de nature politique, comme Alternatives, Maroc 2020, Convergences 21, nés au début des années 90 ? Techniquement, ils sont voués à faire du "plaidoyer" et à rester vigilants pour défendre les valeurs de démocratie et de liberté. En réalité, leur raison d’être a un lien avec la défaillance des partis politiques. Appréciez leur trajectoire. Maroc 2020 a été le prélude du parti libéral, Alliances des libertés né en 2002. Alternatives a failli muer en 2001 en parti politique de centre gauche, mais s’est ressaisi à la dernière minute. Convergences 21 est une émanation de l’USFP. En termes de soutien financier, les bailleurs de fonds allemands, qui ont pignon sur rue à Rabat, comme Friedrich Ebert, les soutiennent avec dévouement. Ils sont convaincus que la "démocratie se construit par le débat démocratique". Mais la période où ces acteurs bien-pensants était sur-médiatisés est passée. Pourquoi ? "Parce que le pouvoir a réalisé qu’entre temps, le secteur caritatif de la société civile a été investi par les islamistes. D’où l’accent mis par la Fondation Mohamed V sur les handicapés, l’entraide nationale, dour Attalib…", énumère Lahbib. À l’intérieur de ces associations politiques, qui font de moins en moins salle comble, il y a un mélange de malaise et de fierté. Cette préférence à la mode pour le développement et le terrain irrite Azeddine Bennis (président-adjoint d’Alternatives), qui y voit "un discrédit jeté sur le politique au profit de l’économique, comme si l’urgence de développement reléguait au second plan la question du sens, de la démocratie et de la liberté… comme si les débats politiques étaient un luxe ou une coquetterie réservée aux pays riches. Croire que les militants de ce genre sont au mieux des bavards et des salonards et que le Maroc a plus besoin d’action que d’analyse est une maladie infantile des technocrates". La formule est loin de s’essouffler. De nouveaux-nés, ayant une orientation comparable, comme Le Club politique de la fondation Abderrahim Bouabid, perpétuent la tradition. Mais, conscient des limites de ce type d’associations nés il y a 10 ans, Bennis fait preuve d’une auto-critique exemplaire : "La flamme du militantisme risque de dégénérer en feu de paille, faute de ressources, de structures et de répartition rationnelle des taches. Pas mal d’associations politiques, passée la période faste des premiers enthousiasmes, sombrent dans le ronronnement". Bref, la professionnalisation devient d’une grande urgence pour la survie des derniers bastions du débat politique.

Les féministes se professionnalisent et se spécialisent
Les féministes ont fait le parcours inverse. Elles sont nées des partis politiques, initialement, au début des années 80. Excepté Jossour (pro-USFP), l’UAF (pro-PSD) et la LDDF (pro-PADS), les autres grandes associations qui plaident la cause féminine dans sa globalité, ont forgé leur autonomie. Elles ont appris de leurs échecs. Surtout de la coalition mise en place à la veille du premier amendement de la Moudawana en 1993. Elles en ont tiré deux enseignements, selon Leïla Rhiwi : "Primo, l’inefficacité des alliances qui durent et la nécessité de se mettre ensemble pour des projets bien définis et des objectifs précis. Nous avons les mêmes missions mais pas les mêmes affinités, il faut en tenir compte. Le résultat en 2003 a été plus probant. Deuxio, le besoin impérieux de s’appuyer sur les associations qui font du terrain, de l’alphabétisation, du soutien social, dans différentes régions, pour mieux étayer son plaidoyer". Avec le temps, il y a eu un large mouvement spontané de spécialisation, qui a donné naissance à des centres d’écoute (Fama), un centre pour femmes célibataires (Aïcha Chenna), un large réseau d’intégration rurale. En parallèle, il y a eu, grâce aux différents fonds dont profite le secteur (prioritaire, depuis la conférence de Pékin), différents cycles de formation et une professionnalisation poussée de l’action. "Aujourd’hui, le bouillonnement militant existe toujours, mais on rationalise, on définit les stratégies, on planifie et on apprend à faire du lobbying auprès des parlementaires pour accompagner nos revendications (code de la famille, code du travail, violence contre les femmes...)", explique L. Rhiwi. L’extrême spécialisation aurait pu pousser le mouvement féministe à l’émiettement. Mais les partenariats nés du réseau d’appui au plan d’intégration de la femme, puis au sein du Printemps de l’égalité, ont permis de le consolider et d’en élargir l’horizon.

Les défenseurs des droits de l’homme traînent les querelles de partis
De toutes les associations de plaidoyer, celles des droits humains dérangent plus le pouvoir et suscitent plus de polémiques au sein des médias. C’est là où se cristallise la méfiance du Makhzen vis-à-vis de l’autonomie du mouvement associatif. Tant que c’est une affaire d’action, dans un quartier ou un bled perdu, voire une mise en réseau de plusieurs initiatives pour plaider une cause sociale, c’est à la limite une défaillance de l’État comblée par des bénévoles. Mais dès que la société civile est synonyme de "revendication de droit", de "défiance du monopole du pouvoir", de "contestation des abus", l’affaire devient hyper sensible. D’où le rôle joué par le CCDH, qui a été conçu par le Palais pour servir de tampon entre les associations des droits de l’homme et le pouvoir. "Dans un premier temps, il a été conçu sous Basri, dans un esprit d’ingénierie du consensus politique. Plus tard, il a été voulu plus ouvert au débat, mais toujours sous contrôle", explique Abdelaziz Nouidi (dirigeant à l’OMDH). Le pouvoir est gêné à deux niveaux. D’abord, parce que les défenseurs des droits de l’homme opposent au système makhzénien, non démocratique, une logique universelle, et parce que les deux grandes associations, l’AMDH et l’OMDH, ont un lien fort avec des partis politiques. La première, plus professionnelle, dotée de fonds mais en manque d’experts, comporte surtout des représentants d’Annahj et du PADS, hors circuit institutionnel, et agit comme un parti par défaut. Ses arguments sont irréfutablement inspirés de règles universelles, mais "l’intransigeance de ses requêtes a un arrière-goût partisan". Quant à la seconde association, moins organisée, en mal de fonds, elle traîne les traces de l’instrumentalisation partielle de l’USFP. Ce qui ne l’a pas empêchée de publier un rapport sans détour sur le 16 mai. Les défenseurs de la culture amazighe n’ont pas de velléités partisanes, mais se sont également contraints au silence, depuis que l’IRCAM - comme le CCDH, d’ailleurs - a absorbé les tensions et les a canalisés vers la production de rapports officieux. Voilà comment l’État réduit le champ de l’action sociale et réoriente le dessein de la société civile. Mais, celle-ci, consciente qu’elle commence à peser, se tourne de plus en plus vers les partis, pour les secouer, pour qu’ils défendent sa profusion salutaire, son impertinence productive et sa diversité irréductible. Rendez-vous au Parlement pour la loi sur les associations. L’occasion de promouvoir un État libéral mais non liberticide.



Paroles de benevoles : Fatéma El Maghnaoui (Directrice du centre écoute à l’UAF)

Le bénévolat fait partie de la culture militante et féministe de ma génération. Elle date de la création du journal indépendant et progressiste 8 Mars, en novembre 1983. Aujourd’hui je rencontre des personnes qui ont la volonté de militer pour une cause, mais qui n’ont pas de quoi payer le bus pour rejoindre un local d’association. Mais, certains jeunes que nous formons à la relève se mobilisent d’ores et déjà à leur manière. Un groupe de lycéennes notamment, caméra à l’épaule, a commencé un travail de reportage spontané, en pénétrant dans leur quartier, en s’introduisant dans les maisons et en questionnant les femmes de leur entourage.
 
 
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