Spécial action citoyenne, Entreprise : Des citoyens en cols blancs
Ils sont chefs d'entreprise ou cadres supérieurs. Leur point commun : se battre pour que l'entreprise ne reste pas indifférente aux maux de notre société. Par Laetitia Grotti
À en croire certains industriels de la place, la compétitivité économique ne suffira bientôt plus pour séduire les donneurs dordre. Tout au mieux sera-t-elle considérée comme un postulat de base. Ceux qui se sont engagés depuis plusieurs années, souvent de façon contrainte (accords euro-méditerranéens auxquels sajoute aujourdhui lALE) dans
une mise à niveau de leur appareil de production, doivent désormais compter avec un autre facteur, de plus en plus prisé par les commanditaires : la compétitivité sociale. Kesako ? Auparavant, les donneurs dordre ne badinaient pas avec les délais et la qualité. Aujourdhui, ils sont de plus en plus regardants sur les conditions de travail dans les usines, les salaires, lhygiène au grand dam des chefs dentreprise. La Vie Économique rapportait il y a plusieurs semaines quau début du mois de février, lUnion des étudiants de lUniversité dOxford (OUSU), en Angleterre, avait protesté contre le fait que les T-shirts qui portaient le logo de luniversité étaient fabriqués dans une usine de Salé, filiale dune multinationale, qui ne respecte pas le droit international du travail. Dans une pétition, les étudiants dénonçaient des managers peu respectueux de lun des droits les plus élémentaires des ouvriers, à savoir celui dêtre syndiqués. Lexemple est loin dêtre un cas isolé. À croire ce membre de lAMITH (Association marocaine des industries du textiles et de lhabillement), audits et inspections du travail par les donneurs dordre se multiplient dans les usines. "Avant de passer commande, rien nest laissé au hasard, ni les vestiaires, ni la propreté des locaux, pas plus que lâge des ouvriers, leurs salaires, les horaires de travail...". Question : que se passe-t-il quand lentreprise ne répond pas à ces critères ? "Le commanditaire change de sous-traitant, car il est de son côté sous la pression des actionnaires ou de lopinion publique", répond ce même membre.
De fait, pour beaucoup déconomistes, le poids des entreprises dans la production de richesses conduit aujourdhui lensemble des corps sociaux à leur demander des comptes sur les impacts économiques, sociaux et environnementaux de leurs activités. Cela peut passer par des lois et réglementations nationales et supranationales (BIT, OIT, ONU ), mais aussi par des pressions de la société civile (consommateurs, ONG) ou de certains actionnaires qui exigent, au minimum, plus de transparence des entreprises. Du coup, en écho au concept de "développement durable", une expression a commencé à fleurir, au Maroc comme ailleurs, celle de "responsabilité sociale de lentreprise" ou plus prosaïquement "dentreprise citoyenne". Ce qui signifie quune entreprise doit non seulement se soucier de sa rentabilité et de sa croissance, mais aussi des impacts environnementaux et sociaux. Elle doit aussi être plus attentive aux préoccupations de ses salariés, actionnaires, clients, fournisseurs et à celles de la société civile dont les ONG sont les porte-paroles. "Chez nous, lidée dentreprise citoyenne a été lancée en 1995 par Lahjouji, alors patron des patrons. Elle a servi de slogan pour marquer lentrée du patronat marocain dans une nouvelle ère, mais elle na jamais vraiment été définie", raconte léconomiste Nourredine El Aoufi, "cétait plus un slogan qui symbolisait, à linstar du déménagement du siège près de la Bourse, son entrée dans la modernité". Pour Karim Tazi, Pdg de Richbond souvent cité en exemple pour son activisme associatif, "on peut parler de comportement citoyen dès lors que lentreprise considère quelle ne peut pas atteindre son objectif : générer de largent par tous les moyens. Quelle quitte une démarche égoïste de maximisation des profits pour concilier ses intérêts avec les besoins de la société". Et les nôtres sont énormes, ce qui fait dire à notre homme quil "est difficile de rester indifférent à la pression sociale". Dautant plus quémerge, selon lui, une nouvelle génération de managers. Une génération qui a été sensibilisée au cours de ses études à dautres modes de gestion managériale, à une autre éthique. Qui repense son rôle dans la société. "Dans un pays comme le Maroc, où les normes sociales sont faibles, un patron qui impose une politique sociale interne progressiste sinscrit déjà dans une démarche citoyenne", salaires supérieurs au SMIG, couverture sociale, aménagement de salle de repos, voire de terrains de sport et pourquoi pas dun planning familial Eh oui, ça existe au Maroc ! Mais rien nempêche ce patron daller plus loin sil se considère interpellé par dautres enjeux comme lenvironnement, léducation, la formation, la parité
Réveiller
les indifférents
"On vit dans un pays confronté à de graves difficultés auxquelles lentreprise ne devrait pas rester indifférente", explique Zineb Benchekroun. Pour cette jeune cadre supérieure, qui vient de prendre un an de congé sabbatique pour sinvestir dans le militantisme associatif, "cest une question durgence. Il nest plus temps de sinterroger pour savoir si oui ou non lentreprise doit faire du social, car si rien ne change, son environnement aura des impacts forcément négatifs sur elle". Lécole en est la meilleure illustration. Si lentreprise veut des cadres compétents, créatifs, faisant preuve de prise dinitiative, il faut une école pour tous et de qualité. Face à lénormité de lenjeu, le ministère de l'Éducation nationale seul ne peut agir et le reconnaît dans sa Charte nationale déducation et de formation, en préconisant louverture sur son environnement. Or, lentreprise a des savoir-faire dont lécole peut bénéficier. Cétait en tout cas la conviction de Mhamed Abbad, vice-président de la Wafabank, à lorigine de lassociation Al Jisr, dont lobjectif est aussi clair quambitieux : "Une entreprise, une école". Depuis 2002, elles sont une trentaine à avoir franchi le pas, dont la Wafabank, qui a donné lexemple en parrainant la première école, Lalla Aïcha à Ben Msick, et en finançant, à hauteur dun million de dirhams par an, les frais de fonctionnement de lassociation. "Chaque entreprise partenaire sengage sur 5 ans. Cest elle qui choisit lécole publique qu'elle veut parrainer. Elle doit dabord la réhabiliter (équipement en eau, électricité, bibliothèque, livres, etc.), mais aussi aider à lamélioration de la gestion administrative et organiser des activités éducatives et culturelles. De son côté, lassociation fait bénéficier enseignants et directeurs de formations pédagogiques comme les aident à élaborer et réaliser leurs projets éducatifs", explique MHamed Abbad. Devant le succès de l'opération, Habib El Malki, ministre de l'Éducation, a adressé une circulaire à toutes les académies régionales ainsi qu'aux délégués provinciaux, pour qu'ils facilitent l'action d'Al Jisr. "Actuellement, nous sommes en négociation avec lONEP pour le parrainage de 50 écoles en milieu rural. À terme, notre objectif sur 5 ans est datteindre les 600 écoles". Certes, ce type dinitiatives se multiplie, notamment via le mécénat d'entreprises dans des domaines aussi variés que la culture, le sport ou encore l'alphabétisation, mais elles restent marginales face à la masse. Pourtant, tous en conviennent : le 16 mai a résonné comme un coup de semonce pour bon nombre de chefs dentreprise. Ils ont tout dun coup pris conscience que leur "way of life" était en danger, que le fondamentalisme avait gangrené une partie de leur société. Dans les semaines qui ont suivi les attentats, le collectif Démocratie et Modernité, porté par des chefs dentreprise, a multiplié séminaires et colloques. Chacun sinterrogeant sur ce quil pouvait faire. Les associations ont vu arriver ici ou là de nouveaux venus, de nouveaux fonds. Idem après la catastrophe dAl Hoceima, où des entreprises ont offert, à compte ouvert, des dons. De la même manière, alors que lidée de créer à la CGEM "une commission Entreprise et proximité sociale (EPS)" était en butte au scepticisme des vieux loups - "ce nest pas le propre dune entreprise de faire du social" -, le 16 mai va limposer et lidée dun salon professionnel où se rencontreraient associations et chefs dentreprises (cf. édito), va devenir une priorité au sein de lhonorable confédération. "Il est important dinciter les entreprises à mettre en place une démarche de responsabilité sociale envers leur environnement immédiat. Notre rôle au sein de la commission EPS est de soutenir les associations de proximité. Elles ont la connaissance du terrain, lexpérience et la crédibilité. Il ne leur manque souvent que les moyens financiers, matériels, logistiques, humains", ajoute K. Tazi. Mais force est de constater quaprès lenthousiasme des premiers jours, le soufflet du 16 mai est retombé et avec lui, le nombre des combattants. Ils ne sont quune petite trentaine à la commission EPS et encore moins à être actifs. "Pour un chef dentreprise, les préoccupations citoyennes paraissent lointaines par rapport à son objectif à court terme, qui signifie maximiser le profit", constate Karim Tazi, avant de conclure : "Pourtant, que mimporte davoir un billet de 1ère classe si cest sur le Titanic ?".
Spécial action citoyenne, Entreprise, Monde : L'éthique, valeur marchande
Le commerce équitable est
un moyen d'attirer positivement
le consommateur (Photo AFP)
En Europe et aux États-Unis, il apparaît nécessaire et légitime pour l'entreprise de s'intéresser aux problèmes de la cité et d'y prendre une part active. Sinon, gare au retour de bâton. Par Laetitia Grotti
Pour les habitants d'Inglewood, modeste banlieue de Los Angeles, la chose est entendue : Wal-mart ne passera pas. Les électeurs de cette petite ville californienne étaient appelés aux urnes le 6 avril dernier pour décider s'ils autorisaient le leader mondial de la distribution à installer un hypermarché sur le
territoire de la commune. La réponse a été sans appel : 66 % des votants se sont prononcés contre le projet. Plus grosse entreprise mondiale avec 1,3 millions de salariés, Wal-mart fait l'objet de plus en plus de controverses et de polémiques aux États-Unis. Le géant américain est accusé non seulement de vider les centre-villes de leurs commerces et de tuer un à un ses concurrents, mais aussi de créer un cercle vicieux de paupérisation en tirant les salaires vers le bas et en réduisant les assurances sociales. Fin 2003, l'arrivée de Wal-mart en Californie avait provoqué une grève de 4 mois, la plus longue de l'histoire des États-Unis dans le secteur de la distribution. Le révérend Jesse Jackson s'était même mêlé de la partie en soulignant que si Wal-mart était un champion de la globalisation économique, il ne faisait "rien pour globaliser les normes de travail, de la santé, de l'environnement ou de la condition féminine".
De fait, en Europe ou aux États-Unis, l'opinion publique donne de la voix, le citoyen s'efface de plus en plus derrière le consommateur. Ils demandent aux entreprises un comportement plus citoyen. Ceux-ci ne se contentent plus d'un logo apposé en grand lors d'un événement sportif. Ils demandent : qu'est-ce que cette entreprise fait pour moi ? Qu'est-ce qu'elle apporte à la société ? De nos jours, il apparaît donc nécessaire et légitime pour l'entreprise de s'intéresser aux problèmes de la cité et d'y prendre une part active. L'entreprise, dans son environnement, doit avoir un rôle civique et a besoin d'enrichir son identité d'éléments différenciateurs, d'attirer positivement l'attention des consommateurs, d'établir un mode de relation empreint d'une plus grande prise en compte de l'autre. Ainsi, du "Danone Way" au programme "Mieux consommer" de Carrefour, rares sont aujourd'hui les grandes entreprises qui ne communiquent pas sur la responsabilité éthique et sociale, au travers d'initiatives concernant la protection de l'environnement, du respect des salariés ou encore des consommateurs. Pour l'économiste Nourredine El Aoufi, "ce retour de l'éthique dans les affaires n'a rien d'altruiste, il est dicté par des intérêts, ceux des actionnaires. Cette valeur est devenue une valeur marchande". Pour lui, tant que l'entreprise a intérêt à faire du dumping social, elle le fait. Elle ne change de politique qu'à partir du moment où ses intérêts commerciaux et financiers sont en jeu. Souvenez-vous. C'était il y a cinq ans. Une ONG américaine, "L'éthique sur l'étiquette" avait appelé au boycott de Nike parce que cette dernière faisait travailler des sous-traitants asiatiques qui employaient des enfants. Résultat de ce retour d'image négatif : des chiffres de vente en forte baisse. Depuis, la firme impose à tous ses sous-traitants une charte éthique et veille à son respect. Pour beaucoup, ce "souci citoyen" de l'entreprise s'explique par une montée en puissance bien réelle des ONG via le Forum social mondial (FSM) de Porto Alegre, dont le nombre de participants ne cesse de croître au fil des ans. Créé en 2000 pour être un forum contestataire "anti-Davos", le FSM se transforme depuis 4 ans en une véritable force de proposition apportant sa vision "d'un autre monde possible". À tel point que le FSM semble même influencer le programme du Forum économique mondial (FEM). Les quelques 2000 participants du FEM - essentiellement des chefs d'États, des dirigeants de grandes multinationales et des responsables d'institutions internationales- consacrent depuis deux ans plusieurs ateliers à "l'injustice et à la pauvreté dans le monde" , "aux droits de l'homme et la sécurité", ou encore au rôle des ONG, considérées comme "des partenaires clé sur une série de problématiques, ayant des domaines d'intervention et une influence politique large", selon les organisateurs du forum économique. Marketing ou engagement réel ? Une fois n'est pas coutume, la fin (sociale et environnementale) justifie les moyens (de l'entreprenariat).