Spécial action citoyenne, Associations : Le boom salvateur de l'après 16 mai
Un des signes forts fut donné dès
le lendemain de la tragédie (Photo AFP)
Au-delà du choc, le 16 mai a donné un nouveau souffle à laction associative. Un double effet accélérateur et correcteur, qui finira pourtant par disparaître si le relais nest pas assuré. Par Chadwane Bensalmia
Question : est-ce quil y a eu un avant et un après 16 mai pour laction associative ? Réponse : à Sidi Moumen, 32 associations fantômes évoluaient lune dans lombre de lautre, des années durant, sans quon leur connaisse une seule action. Au lendemain des attentats, elles ont retrouvé la vie et une
vingtaine de nouvelles structures ont vu le jour. Toutes sont désormais plus quactives (des projets de construction de terrains de foot, de bibliothèques, etc.) en termes d'initiatives dencadrement de jeunes et se chargent désormais de redonner confiance aux habitants de cette périphérie de la capitale. Mais, gardons-nous cependant de tirer des conclusions hâtives. Le quartier de Sidi Moumen, berceau du radicalisme meurtrier, devenait naturellement propice à une telle explosion civile. Ses "performances" peuvent de ce fait fausser la donne. Zoom sur lautre facette de la ville, là où la misère nest pas aussi ravageuse, et jetons un coup dil dans les registres de la Direction des affaires générales de la commune d'Anfa. Dans cette seule commune, et en lespace dun an (du 17 mai 2003 au 15 mai 2004), 79 associations se sont vues remettre un récépissé de dépôt de dossier. Une bonne partie de ces nouveaux-nés sont des associations de quartier. Les chiffres nationaux, voire régionaux, sur la période, nont pas encore été annoncés, mais un petit calcul - peu exhaustif mais pas hasardeux pour autant - nous ramène à une moyenne de 6 créations par mois. Et le rythme va en saccélérant. La réponse semble dès lors simposer delle-même. Oui, le 16 mai a eu un effet salvateur quant à lengagement populaire dans laction civile. Mais, ce nest pas la prise de conscience qui en est la conséquence la plus spectaculaire. En tout cas pas autant que leffet accélérateur que le choc a provoqué : "La prise de conscience, la culture associative commençait à senraciner bien avant le 16 mai. Le fait est quelle longtemps été teintée de romantisme et dabsentéisme - à quelques exceptions près. Limpact du 16 mai aura été de démontrer linsuffisance des approches idéalistes. Il fallait désormais être plus pragmatique, plus pratique", saccordent à affirmer Saâd Benkirane et Lahcen Haddad, respectivement membre de lEspace associatif et anthropologue, spécialiste du mouvement associatif au Maroc. Et ce dernier dajouter : "On a compris quon ne pouvait plus se reposer sur les autres, quil fallait simplement se prendre en main soi-même". Cela a démarré le lendemain même de la tragédie. On se souvient de la constitution le 17 mai 2003 du "front unifié contre le terrorisme", regroupant une cinquantaine dassociations, dorganisations syndicales et politiques. On se souvient de cette manifestation qui a réuni des dizaines de milliers de citoyens. On se souvient également que sur le tas, personne nétait capable den attribuer linitiative à une association ou à une autre. On avait alors avancé plusieurs noms mais à aucun moment na été évoqué un parti ou une quelconque autre organisation institutionnelle. Le 16 mai a été le coup de grâce pour une représentation politique qui avait, depuis longtemps, déjà pris congé de ses engagements. Et la tentative de ces partis de rattraper la machine en route, voire den récupérer le mérite, na fait que les "ridiculiser". Traduction chiffrée : selon les dernières statistiques, le tissu associatif est estimé à quelques 32.300 associations, avec une moyenne de 50 adhérents par structure et dont seule la moitié est active, soit 807.500 membres actifs. Cest ce chiffre qui est appelé à croître. En contrepartie, les cartes dadhérents des partis seront moins convoitées. Du sang neuf, une vision plus claire et de nouveaux champs daction, voilà ce qua "offert" le 16 mai à la plate-forme existante. Ce sont, en somme, tous les bienfaits dun effet correcteur aussi bien en milieu le rural quen milieu urbain. Toujours selon les chiffres, 29% du tissu associatif marocain est concentré sur laxe Casa-Rabat. À première vue, le taux peut paraître avantageux, mais "ce ne sont certainement pas les quartiers périphériques qui saccaparent la part du lion. Ensuite, lessentiel du travail qui se faisait dans ces quartiers relevait plus du caritatif. Finalement, lorsqu'action associative il y avait, elle était souvent inappropriée. Le péri-urbain a cette spécificité de présenter des caractéristiques rurales dont on tient désormais compte", précise L. Haddad. Concrètement, ces ruraux-urbains nont pas besoin déducation civique et ne comprennent rien aux valeurs de la démocratie et de la modernité. Et même si la volonté y est, il leur faudra dabord subvenir à leur besoins physiologiques : "Lorsquun enfant doit sortir dans la rue pour faire ses besoins, comment pouvez-vous lui demander de ne pas jeter le papier avec lequel il sessuie dans la rue ?", martèle Fatima El Mdari, membre du bureau exécutif de lEspace associatif. Pourtant, ces mêmes jeunes, dès lors quils ont eu écoute et encadrement, ont décidé dagir sur leur environnement immédiat.
À léchelle nationale toujours, un second chiffre qui peut induire en erreur, se lit aujourdhui avec plus de lucidité et le tir est corrigé en conséquence. En troisième position après les deux capitales, se profile le Souss avec 13% de laction associative. Là encore, une nuance simpose, dans la mesure où cette région a développé un système de solidarité traditionnelle presque autonome. Bon nombre des initiatives qui y ont vu le jour sont plus le fruit de cet état desprit que le résultat dun travail associatif classique. "Il est dailleurs opportun dimaginer des systèmes de fonctionnement similaires pour les zones les plus enclavées", poursuit L. Haddad. Des associations de micro-crédits comme Al Amana ou Zakoura, qui ont pris le devant de la scène ces quatre dernières années, en ont inspirés plus dun.
Au final, des régions comme lOriental ou le Nord - le Sidi Moumen des attentats de Madrid - longtemps oubliées, ont désormais, elles aussi, droit à quelque intérêt. Le potentiel ny est pas moindre quailleurs ,même si les associations présentes sur la place trébuchent encore, comme le rappelle jamal Berraoui : "Contrairement à lidée véhiculée qui veut que les jeunes sont dénués de tout sens critique, de toute curiosité ou encore de sentiment identitaire, il suffit dêtre avec eux pour réaliser à quel point cest faux. Ces jeunes, dans leur dénuement total, continuent à aimer ce pays et à y croire. Ils ont simplement besoin quon leur prenne la main". Tous ces jeunes porteurs despoir, mais aussi didées et de projets, la société civile tente tant bien que mal de les intégrer dans des structures organisées. Mais au bout du compte, tout cette dynamique ne peut que colmater les brèches. La société civile ne peut pas se substituer à lÉtat, ni trouver des solutions radicales aux problèmes de développement du pays. Dautant plus que le troisième acteur appelé à se joindre à leffort est souvent absent à lappel, lillusion de lentreprise citoyenne est perdue. Pour ne citer que le plus récent des incidents, lopération drapeau marocain, lancée par lOrganisation de lutte contre la haine et le racisme na pas fait écho chez les entrepreneurs. "On ne leur a pourtant pas demandé grand chose, simplement de distribuer des drapeaux à leurs employés. A lexception de deux entreprises, ils nous ont tous fermé la porte au nez. Finalement, on se rend compte que la réalité de lavant et de laprès 16 mai ne sapplique quà la société civile, à la société tout court, mais aucunement aux partis politiques et encore moins aux acteurs économiques", conclut Jamal Berraoui. Triste à dire.
Paroles de benevoles : Zineb El Alaoui (Présidente du Comité de soutien à la scolarisation des filles en milieu rural)
Le militantisme politique sur le terrain, au quartier Takkadoum de Rabat, ma fait réaliser lampleur des besoins et la faiblesse des structures sociales. On recevait en "pot pourri", toutes formes confondues, les plaintes et revendications du tout-venant. Il a fallu sorganiser pour faire un travail de proximité, travailler avec les gens, sans arrières pensées, les mains libres. La scolarisation des filles est une priorité pour le développement du pays. À ce jour, 18 foyers fonctionnent et 450 sont boursières, leurs parents et la communauté attendent de nous que nous les accompagnions jusquau bout.