Spécial action citoyenne, Culture : Etre underground ou ne pas être
Spécial action citoyenne, Culture : Etre underground ou ne pas être
Amine, tagger, tatoueur
et spécialiste en piercing
Si le mot est importé, dans le sens strict du terme, le Maroc possède par contre une culture underground qui, en plus, se porte à merveille. Il existe bien un art minoritaire méconnu des circuits commerciaux. Par Amale Samie
"Une culture underground est un mouvement artistique indépendant des circuits normaux du commerce et de la diffusion" pour le Petit Robert. Y a-t-il un underground marocain ? Si la musique est le plus florissant de ces arts, lunderground marocain est un vaste champ de création anonyme ou confidentielle. On y croise des artistes peintres, comme Redouane El Hadif, qui vient dexposer un ensemble de tableaux où respirent toutes les cultures qui ont nourri le Maroc.
Il y a aussi Khadija Kabbaj, designer, qui a créé avec Abdellah Karroum un espace artistique dans un appartement. Cet appartement 22 est tellement underground que si un mécène ne se signale pas dans les jours qui viennent, il fermera.
Hassan Darsi, aussi, se situe hors du circuit béni des grandes institutions et a transporté son art dans les souks avec la complicité du même Abdellah Kerroum. Tous ces artistes produisent, vivent parfois de lair du temps, mais ils résistent.
Suffit-il dêtre désargenté, inconnu et de pratiquer un art minoritaire pour être underground ? Non. Il y a un esprit qui va avec, un souffle, un désir et pourquoi pas un engagement. Amine, tagger, tatoueur et spécialiste en piercing, en sait quelque chose. Son métier lui fait rencontrer toute une faune de musiciens, de danseurs de hip hop, des rastas et même les derniers punks venus chercher le plus trippant tatouage.
Pourtant, lart underground qui connaît un véritable âge dor depuis une huitaine dannées, cest la musique.
Elle a même induit un mouvement, une refonte de la musique par le rock, la fusion et le rap. De lavis de tous les connaisseurs, le Maroc est dans une phase propice à une explosion musicale. Le feu couvait sous la cendre. Les gens de lunderground formaient de petits groupes damis, depuis la douloureuse affaire des rockers emprisonnés, ils savent quils participent à un mouvement qui na pas de structure, ni de lieu de réunion, ni même de discours unifié, lunderground se crée au jour le jour. Un jour, nous repenserons tous aux années que nous vivons comme à une période héroïque et palpitante, le début de la contre culture qui est plus une autre culture quune culture totalitaire qui veut imposer sa propre consécration.
La culture underground est urbaine, pacifiste et tolérante mais elle marque un refus des valeurs sociales et de la morale générale. Son but nest pas de provoquer mais de se débrider totalement pour créer LE meilleur album, celui dont les paroles sont lexpression dune exigence : vivre autrement, vivre mieux, vivre tout court. Mais, en faisant la musique quon aime, sans concession et autant que possible sans avoir à frayer avec des requins dun show bizz qui nexiste pas encore. À Casablanca circulent de drôles doiseaux, figures dun underground qui ne se conçoit même pas comme tel, car peu de gens ont adopté le terme, ils sidentifient peu aux catégories.
Lunderground marocain est apparu au grand jour quand des musiciens furent embarqués. Les gens se découvraient, musiciens, amis, militants, tous engagés pour la liberté dexpression, avaient stupéfié le Maroc par sa lutte fédératrice, moderniste et déterminée. En fait, lunderground marocain en fut boosté, et après les attentats du 16 mai, on ne trouva pas de structure civile capable dorganiser un festival. On dut se rabattre sur ceux qui venaient de quitter la prison. Cest un mouvement fier, qui prend tout doucement conscience de lui-même.
Pour Barry, enfant de Hay Mohammadi, compositeur et chanteur de fusion rock-reggae, la musique underground est un art qui ne se limite pas à la composition musicale, "il doit dabord contenir un message". Les paroles sont un label, le discours est typé, tour à tour agressif, narquois et prêt à ridiculiser le parolier lui-même. Largot casablancais sépanouit comme une protestation implicite, la gouaille populaire donne cet air un peu voyou qui effraye "les bourgeois". Mais, cette culture a un tout petit public, le public underground. La vérité, pour Barry, cest que dans un pays où il ny a pas de circuit commercial, on ne sait pas qui est underground round et qui ne lest pas. De mauvais musiciens se réclament de lunderground parce quils nont pas de talent et donc aucun succès. Mais la plupart des musiciens sentent confusément quils participent à un mouvement. Toutefois, pour bien voir le phénomène dans sa globalité, il faut un il extérieur car il est difficile de discerner un mouvement là où fleurissent les solutions individuelles, le bricolage et la débrouille. Tous les forçats de la répétition vous le diront, on nen finit pas de trimballer les haut-parleurs, les batteries et tout lattirail minimal du parfait rocker, dans la dèche perpétuelle, mal vu des voisins, faiseur de vacarme, débraillé, hirsute et goguenard. Cest un homme que le doute métaphysique, malgré les galères, ne taraude pas. Il se contente dêtre ce quil est. Il faut le prendre tel quil est puisque cest son chemin à lui.
Quand je demande à Barry si on peut devenir riche et rester underground, il répond tout de suite : oui, à condition de construire un studio denregistrement au lieu de se lancer dans limmobilier. Cest vrai quil faut être né dans la dèche pour le faire. "Je ne crois pas que les enfants de riches soient underground. Quand tu es dans le besoin, à Hay Mohammadi, tu ne vois pas la même chose que quand tu es né à Anfa et que tu as tout. Presque tous les gosses de riches qui se prétendent underground ne le sont pas. Ils nont rien à remettre en question. Seuls les pauvres sont vraiment underground".
Mais cette exclusion est tempérée par ces généreuses paroles : "Attention, on peut aussi être dans le circuit commercial et être underground si on continue de faire sa musique. Si ce nest pas largent qui fait la différence, cest lesprit. Je ne peux pas texpliquer, lunderground cest beaucoup de choses. Un vrai artiste underground lest dans lâme. Un underground qui joue du sentimental ou écrit des paroles insipides sort de lunderground".
Interview Hicham Bahou* : "Le rock ne disparaîtra pas"
Beaucoup de Marocains ont découvert le rock et les rockers avec laffaire Fatna Bent Lhoucine
Les rockers existaient avant, ils travaillaient depuis près de 10 ans. Les rockers sont underground parce quils opèrent dans lombre, livrés à eux-mêmes et que la musique quils font a très peu de chances dattirer les foules.
Pourquoi ces musiciens sont-ils minoritaires ?
Ils ne font pas de musique à la demande, ils restent sans concession, ils ne font pas plaisir au public. On ne veut même pas reconnaître cet art indocile, il est ignoré dans les circuits commerciaux et ne prospère que dans les salles exigües et obscures. Il y a une communauté derrière lunderground et heureusement, cest comme ça quil vit. Il commence à avoir un public de plus en plus large.
Vous êtes les Martiens de la culture marocaine ?
Lautarcie culturelle, cest fini. Le rock développe lidentité des jeunes. Cest la première musique qui leur a été spécifique de toute lhistoire. Il a décomplexé la société. Cest une révolte contre le conservatisme. Cest pour ça que le rock ne disparaîtra pas. Mais, ici, on est pénalisés deux fois, une pour linfluence étrangère qui nous aliène et une autre pour "le bruit" quon fait.
Le dernier BJM était plus une super fête populaire quun concert underground ?
Oui, mais lesprit est le même, les groupes sont libres de créer, de faire leur musique souvent minoritaire, mais ça peut être une grande fête populaire, tant que les musiciens ne travestissent pas leur musique pour plaire ou attirer. Ils ne se plient pas à la logique de marché, cest un engagement pour la liberté de création.
*Président de l'ACAL (Association culturelle et artistique laïque)
Paroles de benevoles : Fadwa Maroub (Coordinatrice de lADFM Jeunes)
Action Jeunesse est un groupe de jeunes indépendants, constitué pour travailler sur "la participation des jeunes", en adoptant une forme dorganisation autonome. Le "café-liberté" les invite au débat une fois par mois. Le premier navait pas de thématique précise, nous avons laissé les jeunes discuter de tout, librement. Et nous avons été stupéfaits par leur degré de conscience et la première question quils nous ont posée : "Qui vous finance ? À quel parti êtes-vous affiliés ?" Les jeunes que nous rencontrons sont très méfiants à légard des institutions et des politiques. Nous cherchons sur le mode alternatif à retrouver leur confiance et à leur proposer un espace régulier de dialogue et de discussion.
Spécial action citoyenne, Culture : Sponsors et mécènes
Le seul moyen de toucher
les jeunes, c'est de les aider
Le mécénat nest pas une pratique nouvelle au Maroc. Il est dynamique et fonctionne là où le besoin se fait sentir. Par Amale Samie
On fait parfois aux mécènes le procès assez spécieux de leur prêter dautres motivations que lépanouissement culturel de leur pays. Cest lapidaire et injuste.
Le sponsoring, par contre, apparaissait il ny a pas si longtemps comme un concept "américain" qui ne marcherait pas au Maroc. Cest un secteur ingrat quand on cherche à financer un événement unique. Toutefois, nous revenons de tellement loin, ici, quon aurait mauvaise grâce à ne pas sen réjouir, même si la route est longue.
Commençons par le mécénat. Il connaît un renouveau depuis les années 90. Au début des années 80, les arts marocains vivaient dans des conditions difficiles. Les années noires et lindigence culturelle avaient porté un rude coup à la culture marocaine et menacé la création. Puis, des entreprises introduisirent laide aux arts dans leur action globale.
Cest la BCM qui a ouvert le bal et elle abrite lune des plus belles collections de peinture marocaine contemporaine. LONA a financé, en dehors de ces actions sociales, la restauration de la Mosquée de Tinmel. La Fondation Orient-Occident, basée à Rabat, a créé un complexe culturel dans un des quartiers les plus populaires de la ville. La BMCE engagée dans un programme de construction décoles rurales, créa sa fondation en 1995. Elle a été reconnue dutilité publique.
Le 4e Concours international de musique, organisé par lOrchestre Philharmonique du Maroc, sest déroulé dans dexcellentes conditions cette année, grâce à limplication de la BMCI qui laccompagne depuis sa création.
Laction culturelle est une pièce maîtresse dans laction de mécénat du Groupe des Banques Populaires. Des personnes privées qui se sont fortement impliquées dans des uvres denvergure. Ainsi, cest grâce à la Fondation Karim Lamrani quun quartier de Fès a été rénové.
Il en va tout autrement du sponsoring. Il peine à démarrer, mais des entreprises montent en pointe. Parmi elles, Nokia. Comme elle veut cibler les jeunes, elle est le sponsor officiel du Boulevard des Jeunes Musiciens. Le calcul est simple : il y a eu 60.000 entrées cumulées lors du dernier Boulevard. Cette année, elle a reconduit son contrat avec les organisateurs du festival. Parce quil y aura plus de 60.000 clients potentiels, cette année. Mme Lenita, leur directrice marketing est limpide : "Tout événement qui attire notre clientèle nous intéresse". En loccurrence, le Boulevard des Jeunes musiciens (BJM) entre dans la stratégie globale de la compagnie qui a créé plusieurs produits destinés aux jeunes et à leur portée financière. Comment évaluent-ils leur engagement chez Nokia ? "On évalue le dossier et on estime limpact quil aura. Sil est réel, on fonce". Mohamed Merhari, dit Momo, chargé de contacter les sponsors pour le Boulevard des Jeunes Musiciens, trouve ça plus difficile que ça en a lair : "On na que des problèmes financiers, mais le contraire maurait inquiété. On cherche des sponsors privés à chaque édition du BJM. Cest un peu moins compliqué depuis deux ans parce quon a un sponsor officiel denvergure. On peine quand même à trouver des fonds pour couvrir toutes les dépenses. Il faut démarcher les sponsors, sentendre dire quils sont complètement avec nous, mais quils sont désolés et quils croisent les doigts pour nous ".
Mais pourquoi les sponsors sintéresseraient-ils à ce festival ? Après tout, les opportunités moins barbares quun festival rock, il y en a beaucoup. Ce nest pas lavis de Momo : "Les gens de la pub et le marketing ne savent pas quil y a un underground. Le Boulevard est le seul festival musical digne de ce nom à Casablanca. Le seul festival de musiques actuelles au Maroc. Ils ne savent pas que les jeunes bougent, que ce sont de très gros consommateurs très difficiles à réunir. Le seul moyen de les toucher cest de les aider, cest ce que jappelle un sponsoring utile. Le sponsoring inutile, cest de ramener une pin up libanaise de 3e division, dont le maquillage est la seule qualité artistique et de lui verser un cachet de 400.000 DH, soit la moitié du budget du BJM, avec lapparition dune trentaine de groupes marocains.
Le sens des mots
Le sponsoring est une aide financière apportée à des fins publicitaires à des actions culturelles et sportives. Il concerne un seul événement et il ny a accord entre le sponsor et le sponsorisé que pour cet événement-là. Le mécénat est une aide apportée par une personne physique ou morale, sans contrepartie directe, à une uvre ou des activités dintérêt général.