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N° 128
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Débat : Hauts salaires contre haute inconscience

La dernière réunion de la commission des finances du Parlement a constitué une première : les députés composant cette instance ont demandé au ministre des Finances de venir "s'expliquer" sur les hauts salaires de la fonction publique. Il est venu, et il s'est "expliqué" : oui, les secrétaires généraux des ministères touchent 39.000 DH net par mois, et les directeurs d'offices publics 38.600 DH en moyenne, la fourchette étant comprise entre 20.000 à 125.000 DH. Pour "justifier" ces chiffres, M. Oualalou a évoqué les niveaux élevés des chiffres d'affaires, ainsi que les salaires, à chiffres d'affaires comparables, versés par les sociétés privées. Si on veut que les entreprises publiques soient bien gérées, il faut attirer des cadres compétents, a plaidé le ministre. Il est donc nécessaire de maintenir leurs salaires à un niveau suffisamment élevé pour que le privé ne les souffle pas tous sous le nez de l'État.
L'exposé, paraît-il, n'a pas "convaincu" les représentants du peuple. Ces chiffres ont pourtant l'air tout à fait raisonnable. Pour quelqu'un qui contrôle toute la production et/ou la distribution d'eau ou d'électricité du royaume, par exemple, toucher un fixe de 125.000 DH (au maximum) n'a absolument rien d'indécent. Mais fustiger quelqu'un qui touche "tnache del melioune" par mois, et peu importe le contexte, est une posture populiste qui ne peut que bénéficier à son auteur - surtout si la presse partisane en fait état. Pour l'électeur (et le lecteur) lambda, dès que l'on dépasse un certain niveau de salaire (celui dont l'évocation finit par "del melioune"), on entre dans l'abstraction. Qu'elles soient de 40, 140 ou 400.000 DH, pour l'écrasante majorité des Marocains, ces sommes ne veulent rien dire, sinon "infiniment plus d'argent que je n'en gagnerai jamais".
Le problème n'est pas que les hauts salaires soient réputés hauts, mais que les bas revenus soient si bas. En 1997, une étude commandée par ce qui était alors le ministère de la Population avait déclenché quelques remous. Son potentiel subversif n'avait, néanmoins, pas vraiment été compris - sinon c'est bien plus que des remous, qu'elle aurait suscitée. L'étude classait les Marocains par niveau de "dépenses" mensuelles, plutôt que de revenu (ce dernier étant très difficile à estimer, vu la prépondérance des activités non formelles sur le tissu économique national). Sans vous noyer sous les chiffres, les Marocains étaient classés en quatre catégories différentes : les "défavorisés", les "vulnérables", les "moyens" et les "aisés". Savez-vous à partir de combien de dirhams dépensés mensuellement un Marocain est considéré comme "aisé" ? Accrochez-vous à votre siège : 900 DH ! Oui, neuf cent dirhams !! Découpage abusif ? Que non ! Car seulement… 9% des Marocains dépensent plus que cela par mois. C'était une étude tout à fait officielle qui le disait, commandée et réalisée par l'État. C'est difficilement croyable, mais c'est la réalité.
Quand on sait cela, c'est toute la vision qu'on a de ce pays qui s'en retrouve bouleversée. Mais alors, le centre-ville rutilant de Casablanca, les quartiers fleuris de la capitale et des autres grandes villes, que représente tout cela ? Vous même, cher lecteur de ce magazine à 12 DH, dans quelle fraction de nos compatriotes vous situez-vous ? Zéro virgule combien pour cent ? Vous estimez-vous "aisé" pour autant ? Vous avez tort, car si on fait jouer la relativité… Le plus incroyable dans tout cela, c'est qu'il n'y ait pas encore eu de "grand soir", dans l'histoire contemporaine de notre beau pays. Quelques émeutes populaires, pas plus d'une dizaine, en bientôt 50 ans d'indépendance… Les sociologues et autres experts de la micro-économie ont une foule d'explications à la stabilité (surprenante, maintenant qu'on y pense) du Maroc. Il serait temps, au lieu de nous perdre dans des polémiques vaines et populistes, de lancer un débat de fond sur les moyens de nous sortir de cette dangereuse situation.

 
 
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