Enquête : La face cachée de Blatter
Événement, Libéralisation de l'audiovisuel : Trajectoire d'une loi maudite
Politique : Qu'est-ce qui fait courir les harakis
Interview, Rachid Benzine :Il faut lire le Coran avec un esprit critique
Drogues des riches drogues des pauvres : La toxicomanie au Maroc
Culture : La polyphonie de la paix
Manar l'Anar
Économie
Enquête
N° 128
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Joe, chat amerocain

Tu parles qu'il va bien,
Joe, il est Mirikani !
Je connais un jeune gardien de voitures sympathique, souriant, toujours à l’affût de l’occasion qui lui permettra de lancer sa première offensive de dénigrement de "ceux", "ceux qui" et "ils". C’est les ruminations meurtrières des Casablancais de seconde zone qui leur permettent de survivre aux avanies de ce bas monde. Ils encaissent à leur manière : ils émettent des jurons kilométriques. Et les jurons casablancais vous les connaissez. Enfin, mieux vaut que les récriminations de ces têtes de bois s'expriment, ça évacue la pression.
Le gardien de voiture a du style. Il s’habille "in", il a des lunettes de soleil et on devine qu’il n’a pas toujours été gardien
ou du moins que cette "occupation" n’est pas à la hauteur de ses talents insoupçonnés. Comme il est "style", un vrai fils du macadam, je l’appelle Jimi.
Jimi était comme par hasard en train de pester quand je l’ai rencontré ce matin-là. Quand il m’a vu, il a dit : "Wa chouf a khouya chouf, y avait un chaton dans cette rue. Je lui donnais du lait, ce qui fait qu’il avait pas trop l’air d’un clodo. Figure-toi qu’un jour, y a une américaine qui bosse dans une société juste à côté, qui a demandé si ce chaton avait un maître. Tout le monde lui a dit "non". Alors elle l’a adopté, elle l’a baptisé Joe, et quand elle a quitté le Maroc, elle l’a emmené. Je viens de la rencontrer, elle est venue passer quelques jours au Maroc. Elle m’a parlé de Joe, il paraît qu’il va bien. Tu parles qu’il va bien ce salaud-là, il est Américain, c’était un SDF casablancais, maintenant, il est Mirikani et il fait bosser une Américaine pour l’entretenir. Alors tu peux me croire, il est pas gardien de parking, là-bas".
J’ai failli lui dire que bientôt tout le monde serait logé à la même enseigne, parce qu’on n’a pas compris que pour ruiner les patrons de pateras et les prophètes autoproclamés, il n’y a qu’un seul moyen, parler vrai à la jeunesse. Si on avait une jeunesse mollasse, je comprendrais, mais on a des blindés lourds qui tracent de l’avant sans se poser la question du pourquoi et du comment, civils, volontaires et pas du tout le genre à se mettre en avant.
Pas besoin de dire qu’ils n’attendent personne pour faire leur vie. C’est le Maroc positif qui est sorti des limbes, on l’a senti s’affirmer grâce aux associations à Al Hoceima. Pourtant, presque tous ces jeunes se sentent cintrés, bridés dans leur propre société. Ils ont presque tous le même discours, la même vision du Maroc, ce pays leur donne envie de se faire adopter par une riche Américaine et de s’appeler Joe.
Le Maroc de l’indépendance est en train de mourir au profit d’un Maroc moderne et pas officiel, mais les vieux sont encore aux commandes, alors l’utopie n’est pas au programme.
Tout le monde a envie de foutre le camp. Tout le monde serait heureux d’aboutir à son propre déchirement, à se tailler d’ici. Diplômés, pas diplômés. Ils ressentent tout, sauf le sentiment d’être aimés, ils doutent même de leur présence sur la liste du dernier recensement. Les plus affamés se balancent à l’eau, les autres résistent ici. C’est à cette résistance civile que l’on a fait appel pour dire aux terroristes que les Marocains n’étaient pas gens à cautionner ces actes haineux. Mais après ?
Quelles perspectives leur a-t-on offert pour leur donner l’espoir qu’il y a d’autres choix que les pateras et l’embrigadement dans une milice de mahdi autochtone ? Comment veut-on le Maroc civil, dans les hautes sphères ? Cherche-t-on à présenter une belle vitrine en faisant appel à ce Maroc, quand on est gêné aux entournures ou est-ce qu’on va vers une modernisation de fond ? On fait dans le décorum ou on cherche à couper l’herbe sous les pieds des illuminés en guerre contre l’humanité ? Il s’agit d’abord de donner aux jeunes l’envie de vivre ici. Pas l’envie de s’appeler Joe.
Personne, maintenant, ne peut faire abstraction de la société marocaine, celle qui n’obéit pas aux mots d’ordre de la télé et qui n’attend de l’État qu’une seule aide, qu’il ne lui mette aucun bâton dans les roues, qu’il ne lui glisse pas de peau de banane sous les pieds, parce qu’elle a créé un nouveau cadre de dialogue entre membres des communautés citadines ou villageoises.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2004 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés