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Interview, Rachid Benzine : Il faut lire le Coran avec un esprit critique

Benzine, un musulman qui cherche
à mieux comprendre sa religion
Ce chercheur brillant passe de plus en plus pour le plus éclairé des jeunes islamologues, voulant désacraliser le rapport à la religion. Tour d’horizon de sujets rendus tabous par des siècles de traditionalisme et des décennies de fondamentalisme. Propos recueillis par Driss ksikes


L'ÉTAT ET L'ISLAM
L’État marocain vient de revaloriser les ouléma. En quoi ces gardiens de la tradition font-ils barrage aux nouveaux penseurs de l’islam ?
Les ouléma ont des outils de lecture puisés dans la tradition. Il est important que ces gens qui ont un certain savoir de l’islam soient réhabilités, parce qu’avec la fin des idéologies, il y a une
véritable surenchère des discours sur l'islam. Cela met les ouléma en compétition avec les islamistes. Mais ces savants traditionnels ne peuvent être crédibles et s’adapter à leur temps que s’ils se mettent en contact avec ce que les sciences humaines ont produit comme savoir. Je suis curieux de voir une interaction entre ouléma et linguistes, ouléma et sociologues. Le but étant d’arriver à lire le texte coranique avec un esprit critique et ouvert, avec la rationalité plurielle que procure la philosophie.
D’où viennent les résistances, des régimes qui maintiennent le statu quo ou des sociétés qui s’islamisent à vue d’œil ?
Pour comprendre, il faut revenir au début des indépendances. L’islam a été étatisé, puis instrumentalisé. Depuis la révolution iranienne, une certaine idéologie s’exprime au nom de l’islam. Aujourd’hui, face à la mondialisation, à ce que fait l’Amérique, à la fragilité psychologique qui s’installe, les esprits sont très peu réceptifs à un discours critique. Ce sont beaucoup plus les interprétations rigides qui risquent de l’emporter. L’islam et l’Occident deviennent deux entités abstraites exacerbées par le choc des fondamentalismes, musulman et protestant (de G.W Bush). Or, pour que les citoyens musulmans ne soient plus otages des idéologies qui s’affrontent, il faut qu’ils aient les moyens de comprendre la complexité de leur histoire et de dépasser la mythologie qui leur est servie par les différents discours qui se réclament de l'islam.

Le Maroc a fait le choix de l’exception malékite pour se prémunir de l’invasion wahhabite. L’arme vous semble-t-elle efficace ?
Il me semble qu’aujourd’hui, si on a envie de sortir de ces peurs, il faut comprendre pourquoi le salafisme et le wahhabisme parlent à ces jeunes. Il n’existe pas une seule réponse. Le choix du rite malékite qui est fort riche est insuffisant. Au fond, il faut comprendre pourquoi ces gens veulent revivre comme au 7e siècle. Pourquoi ce besoin de retour à un islam "authentique" ? Pourquoi ils se projettent dans une représentation mythologique rétrograde et combattante de l’islam ? L’État doit se demander ce qu’il a fait pour permettre aux gens d’avoir une connaissance objective de leur religion. La moindre des choses serait qu’il mette le savoir existant en matière de théologie, d’analyse multidisciplinaire du texte coranique, de critiques diverses à la disposition du public. Il ne faut pas déconnecter la connaissance de l’islam de ce qui se passe dans le monde et des avancées scientifiques qui permettent de mieux appréhender le rapport à la religion. La réponse doit être nécessairement plurielle.

LE CORAN ET L’HISTOIRE
"Le Coran est une métaphore, non une loi". C’est ainsi qu’un nouveau penseur de l’islam rétorque aux frères musulmans qui présentent le Coran comme "la Constitution des musulmans". Jusque-là, vous avez eu un auditoire parisien, qu’en serait-il à Casablanca ?
Je n’ai pas encore eu l’opportunité de venir à Casablanca. Mais quel que soit le lieu, ma première démarche consiste à rappeler que la révélation du Coran a duré 23 années. Or, si on ne comprend pas comment le Coran advint dans l’histoire, si on n’étudie pas l’environnement culturel et social et les tensions politiques de l’Arabie au 7e siècle, on ne peut pas comprendre le texte. Si l'on ne tient pas compte de l'Histoire, on construit un islam en apesanteur, ahistorique. On le réduit à des idées ou des concepts. Souvent les discours sur l'islam sont construits en amont. Et pour montrer que c’est bien ce que dit le "divin", on se comporte avec le Coran comme si c’était un supermarché dans lequel on va acquérir des versets sur mesure pour faire du copier-coller et prouver que notre discours est en totale adéquation avec le Coran . C'est utiliser le texte comme prétexte. C’est agir de manière atomiste (NDLR : sans tenir compte de la totalité du texte).. Le Coran, il faut le prendre comme un discours construit, il possède une structure. Pour comprendre un texte, on a recours à de l’analyse, littéraire, linguistique entre autres. Pourquoi cela serait valable avec un texte dit "profane" et pas avec le texte dit "sacré" ?

Vous êtes optimiste. Quand Nasr Hamid Abou Zeïd a proposé une lecture du Coran comme texte littéraire, il a été excommunié…
Je crois que le public musulman est capable d’écouter la voix de la raison. La discipline de l’analyse littéraire du Coran existait dans les premiers siècles de l’hégire. Mais les musulmans font preuve d’amnésie. Ils ne retiennent de leur histoire que ce qui les arrange. Or, si on considère que ce texte est "une parole de Dieu", il faudrait accepter qu’il nous parle autrement au 21e siècle. Quant à Nasr Hamid Abou Zeïd, ses textes circulent toujours. Ceci dit, la critique littéraire qu’il propose est une approche possible parmi d'autres. Le Coran n’est pas uniquement un texte, mais aussi un discours.

Mais les croyants n’arrivent pas à avoir suffisamment de distance avec leurs textes "sacrés"…
Plus de raison ne veut pas dire moins de foi. La foi repose parfois sur des superstitions qui faussent le jugement. Il faudrait qu’on passe de l’acte intuitif de croire, à celui plus réfléchi de savoir. Pour cela, il faudrait soumettre l’islam à l’esprit critique. Mais lorsqu’on parle d'islam, il faut prendre en compte trois niveaux d'interaction. Il y a d’abord un premier niveau (Coran et hadith). Concernant le Coran, il est nécessaire de comprendre le passage de l’oral à l’écrit : que deviennent les situations dites de "révélation" et l’implicite du discours ? Concernant les traditions prophétiques, il est important de comprendre pourquoi il y a deux corpus (NDLR : accumulation de textes) différents du hadith, chez les chiites et chez les sunnites. Comprendre le pourquoi est plus enrichissant que de juger laquelle des deux compilations est plus valable ou authentique. Au deuxième niveau, il y a les différentes interprétations de ces corpus à travers l'Histoire, le fiqh (la jurisprudence), i’lm al kalam (la théologie), la philosophie et la mystique. Il faudrait, une fois pour toutes, rappeler que toutes les interprétations sont humaines et que personne ne parle au nom de Dieu. Au troisième niveau, il y a la mise en pratique de ces interprétations du 7e au 21e siècle, et du Maroc à l’Indonésie. Parce qu’au fond, le texte ouvre sur des questions éternelles, relatives à la vie et à la mort. Pour le reste, il y a des interprétations. Aucune d’entre elles n’est innocente. Et aucune lecture ne peut prétendre détenir le sens du Coran.

"Si la dictée est divine, l’expression est humaine", dit le Tunisien Abdelmajid Charfi que vous citez dans votre ouvrage. Ces paroles peuvent-elles être recevables par un public de fondamentalistes ?
Leur dire cela, c’est les heurter. Vous savez, nous sommes aussi dans le domaine de la foi. Il ne faut pas créer une rupture de communication. Moi, je dis : "Dieu s’est exprimé en langue arabe". Or, la langue est humaine. Elle renvoie à une culture, à une structure de pensée aussi. Quand je m’adresse à des fondamentalistes, je commence d’abord par remettre les choses dans leur contexte. En évoquant les circonstances de révélation, en rappelant qu’il y a des versets qui en abrogent d’autres et en distinguant les versets de la Mecque de ceux de Médine. Cela nous évite d’avoir des lectures sauvages. Abdelkrim Soroush parle de "l’obésité de l’islam", dans le sens où on lui demande de tout prendre en charge. Or, à côté de la religion, il y a des variables extra-religieuses (démocratie, droits de l’homme, etc.). Mais pourquoi y a-t-il cette tendance à faire endosser à l’islam beaucoup plus qu’il n’en faut ? Parce que face au dénigrement de l’islam, ses défenseurs ont tendance à faire de l’apologie et à montrer que l’islam a tout créé. Au lieu de relire l’histoire, les fondamentalistes se créent une histoire. Ils oublient que l’islam a une histoire humaine et qu’il n’y a pas lieu de sacraliser une histoire.

L'ISLAM ET LE MONDE
La réforme de De Villepin relative à la formation des imams, qui accorde une place importante à la théologie comparée, vous semble-t-elle transposable au Maroc ?
De toutes les façons, on est obligé. Je ne peux pas m’arrêter à ce que dit le Coran des autres traditions religieuses. Je dois également savoir ce que disent les juifs sur le judaïsme et les chrétiens des Évangiles, voire même le boudhisme et l'hindouisme sur leurs textes. Aujourd’hui, cette approche comparative est indispensable pour vivre ensemble. On n’est plus comme autrefois, dans une logique d’empires. Aujourd’hui, l’islam est en Occident et l’Occident est en terre d’islam.

On vous présente d’ores et déjà comme un anti-Tariq Ramadan. Cela vous irrite-t-il ou vous enchante-t-il ?
Je suis anti-personne. Mon unique ambition est d’amener les gens à comprendre par eux-mêmes ce qu’est l’islam. Tariq Ramadan a sa place. Nous devons accepter la pluralité des interprétations et le débat d’idées. Moi, j’ai juste une place de chercheur. J’évite de parler d’un islam "hors sol". Au moment où nous parlons de lutte contre l’uniformisation des cultures, où on en veut à la mondialisation d’annihiler les cultures, il est dangereux de présenter l’islam comme une idée globalisante, qui existe hors contexte, hors de l’histoire. Parce qu’il ne faut pas l’oublier, l’islam est d’abord l’islam des gens.

Mais il est de plus en plus brandi comme une identité de résistance ou de refuge…
En parlant trop d’islam, les musulmans se font piéger. Parce qu’on les renvoie à l’islam comme identité. Ils jouent le jeu. Ils ne se présentent plus comme beurs ou Maghrébins. Moi, mes différentes appartenances, ma marocainté, mon islamité, ma francité sont très importantes. Par ailleurs, toutes les sourates du Coran commencent par "Dieu, le clément, le miséricordieux". Pourquoi on ne parle pas aux gens de ce Dieu clément ? Les gens ont peur. Et qu’est-ce qu’on leur sert, au nom de l’islam ? De la culpabilité., de la moralisation. Chacun sait ce qui est bien et ce qui ne l’est pas. Mais le drame est qu’on a réduit l’islam à des lois et à une identité.

C’est souvent le cas dans certains pays. Cela ne pose-t-il pas l’urgence de la sécularisation ?
Il y a de la sécularisation dans tous les pays. Le Coran n’apporte pas de solution définitive aux problèmes de la vie courante. Le mieux que peut apporter l’islam est d’aider les gens à avoir un regard sur eux-mêmes et sur le monde. Il leur offre un horizon métaphysique. Même les valeurs que les musulmans tirent du texte coranique doivent être sujettes à discussion. Prenons la valeur de "justice". Il faudrait qu’on comprenne le sens qu’on lui donnait au 7e siècle en Arabie. J’insiste sur l’Histoire parce qu’il ne faut pas que l’islam devienne un concept.

Pourquoi faut-il transiter par la désacralisation du Coran pour bâtir une modernité musulmane ?
Le Coran reste incontournable. Il a été producteur de cultures. Il est toujours au centre de notre imaginaire. Il ne s’agit pas de désacraliser le Coran, mais de désacraliser l’interprétation humaine. Mon objectif n'est pas de réformer l'islam, mais de réformer notre compréhension de l’islam. Penser l'islam, c’est plus subversif, parce qu’au départ, le Coran est une parole infinie qui a été inscrite dans un texte fini. Pour que je retrouve ce caractère infini, spirituel, il faut dialoguer avec le texte, l’interroger, constamment. La signification n'est pas dans le texte. Elle émerge d’une fusion entre le monde du texte, l’univers du lecteur et le contexte de lecture.

Qu’est-ce qui vous empêche, donc, de dire que les nouveaux penseurs de l’islam sont des réformistes ?
L’un des objectifs des nouveaux penseurs de l’islam est d’en faire un objet d’étude scientifique. Je n’aime pas parler de réformistes. Parce que "réforme" veut dire réparation, éloignement du "véritable islam". C’est comme si on s’était égaré d’un islam originel et qu’on devait le ressusciter. Moi, je pense, comme le dit Soroush, que "l'islam est une suite d'interprétations de l'islam". Il faut faire une distinction entre le texte révélé qui, lui, est constant et notre interprétation qui est changeante, évolutive. Ce sont les historiens qui font tomber les fanatismes. Ce sont eux qui rappellent qui est Al Ghazali, Ibn Taymia et en quoi ce qu’ils disent est de l’idéologie.



Qui est Rachid Benzine ?

À 33 ans, cet originaire de Kénitra garde l’allure du champion de thaï boxing qu’il a été et cultive la rigueur du chercheur qu’il est devenu. Après des études en sciences économiques et politiques, Rachid Benzine s’est lancé à Lyon sous la direction de Claude Prud'homme, dans une thèse sur l'herméneutique coranique coranique contemporaine.
Initialement croyant et cherchant à prendre la distance critique nécessaire pour mieux comprendre cette religion qu’il a reçu en héritage, il a d’abord publié un livre sur le dialogue islamo-chrétien en 1998 (Nous avons tant de choses à nous dire), puis un recueil des Nouveaux penseurs de l’islam (Albin Michel, 2004). Multipliant les rencontres avec les imams et les interventions dans les médias français, le jeune Benzine passe dorénavant pour un éveilleur de consciences, prudent mais efficace. Salutaire, face aux intégrismes de tous poils.
 
 
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