Laffaire du boeing : Révélations sur le putsch de 72
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Le train d'atterissage touché,
le Boeing royal finit sa course hors
de la piste. Le roi en sortira par
toboggan (Photo Paris Match)
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Hassan II en a réchappé de justesse. 32 ans plus tard, des témoins clés ouvrent des pages inédites sur le deuxième coup dÉtat essuyé par la monarchie. Cette fois, cétait Oufkir. Par Driss Ksikes et Karim Boukhari
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Base aérienne de Kénitra : Tout a commencé ici
La légende veut que le roi ait survécu au coup de 72 grâce à sa "baraka". Une version qui ne résiste pas aux faits. Grâce à des témoignages inédits, TelQuel reconstitue avec précision le film des évènements. Par Karim Boukhari et Driss Ksikes
Hassan II est à Paris depuis le 26 juillet. Un Boeing 727 britannique, fraîchement acquis par la RAM, le conduira au royaume, dans laprès-midi du mardi 16 août 1972. Le roi est attendu, tout particulièrement par trois hommes : le général Mohamed Oufkir (ministre de lIntérieur et ministre de la |
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Défense), le lieutenant-colonel Mohamed Amekrane et le commandant Louafi Kouéra. Depuis une semaine déjà, le trio a mis au point un scénario de coup dÉtat, dont lamorce serait lattaque de lavion royal. "Je lattends avec tous les moyens. Faites le nécessaire pour détruire le Boeing", dit Oufkir, alors homme fort du régime, à ses deux complices dans une soirée privée qui a eu lieu le 9 août. Lidée dune attaque aérienne avait déjà été envisagée à laller. Un plan avait même été arrêté. Quatre avions descorte, armés de bombes et de roquettes devaient être stationnés à Tanger pour "intercepter" le roi au vol. Mais à la dernière minute, et contre toute attente, Hassan II décide dabandonner lavion pour emprunter un itinéraire surprenant : le train jusquà Tanger, le bateau jusquen Espagne, puis lavion pour atterrir à Paris. Létrange prémonition de Hassan II na fait que retarder léchéance. Le projet de léliminer, en faisant appel à laviation militaire, était solidement ancré dans la tête dOufkir, depuis le 11 juillet 1971. Ce jour là, Amekrane, pris à part par Oufkir au lendemain du putsh raté de Skhirat, lui souffle (involontairement ?) lidée : "Vous le savez, mon général : je dispose davions supersoniques de combat, dun armement sophistiqué et dun personnel qualifié. Sachez-le, si javais voulu fomenter un coup dÉtat, je laurais organisé moi-même". Le déclic se produit, alors. Oufkir, caressant le dessein déliminer Hassan II, venait den trouver le moyen : couvrir Amekrane et obtenir en échange sa collaboration à un coup dÉtat à partir de la base aérienne de Kénitra, fleuron des Forces Royales Air (FRA), dont il est le commandant. Avec un Amekrane, connu pour sa probité morale, le général soffre une nouvelle virginité auprès dofficiers et de sous officiers qui ne le portaient pas dans leur cur. Multipliant ses visites et ses largesses vis-à-vis du personnel de la base, Oufkir tente de redorer son blason, sans perdre de vue son objectif. Il va jusquà visionner sur place un film sur les nouvelles acquisitions qui font la fierté de larmée de lair, les avions de combat américains F5. Anecdote symbolique rapportée par le capitaine Ahmed El Ouafi, chef des moyens techniques : "Un jour, Oufkir est venu à mon bureau, accompagné du colonel Hosni Benslimane (à lépoque gouverneur de Kénitra) et dautres hauts gradés de larmée. Ils voulaient en savoir plus sur ces F5 qui devaient remplacer les MIG russes. Au moment où jallais en parler, le portrait encadré de Hassan II sest décroché du mur pour tomber par terre. Étrange coïncidence". Oufkir na pas de mal à convaincre Amekrane de détourner les F5 pour les besoins du coup dÉtat. Amekrane, aux intentions régicides bien établies, met au parfum son acolyte et adjoint, Kouéra. Malgré la confidentialité de rigueur, le coup dÉtat est un secret de polichinelle. Plusieurs cercles politiques, UNFP notamment, et militaires, se doutaient bien que "le duo Oufkir-Amekrane manigance quelque chose" (voir p 34-35). Un coup dÉtat pendait au nez de Hassan II. Restait les questions : où, quand et comment ?
Le matin des préparatifs (8h-14h)
Une réunion impromptue a lieu à létat-major des FRA à Rabat le 16 août à 8h. Conduite par le colonel Hassan Lyoussi, elle a pour ordre du jour dentériner des affectations tactiques adoptées précipitamment à la veille du coup dÉtat. Après que Amekrane ait été promu officiellement numéro deux des FRA, que Kouéra lait remplacé à la tête de la base de Kénitra, cest au tour des subalternes de procéder au jeu des chaises musicales. Les permutations décidées au pied levé nont quun but, écrira plus tard El Ouafi, celui de "neutraliser (les officiers) et d'empêcher les autres bases aériennes de pouvoir réagir à temps aux évènements". Dans lintervalle de la réunion, Amekrane, visiblement excité, est accroché à son téléphone avec à lautre bout du fil le général Oufkir. Les deux hommes sinquiètent de lheure darrivée de lavion royal et mettent au point les dernières retouches à leur plan daction. Lattaque du Boeing se fera par une vraie-fausse escorte menée par six chasseurs F5 devant décoller de Kénitra. À laller, déjà, Lyoussi, patron de laviation militaire, leur avait suggéré dorganiser "une escorte armée qui survolerait le bateau royal", nous apprendra Amekrane lors de son procès. Mais le plan na finalement pas été retenu. Au retour, le trio lattend de pied ferme. Première surprise déjà, le roi a décidé la veille (autre prémonition ?) de faire escale à Barcelone. Kouéra, absent de la réunion de Rabat, cherche par tous les moyens à déterminer le programme de vol du 727 royal. Amekrane surprend son petit monde et se pointe à la base, alors quil nen est pourtant plus le commandant direct. "Vous croyez que vous vous étiez débarrassés de moi à jamais, dit-il en sadressant à ses subordonnés. Eh bien, détrompez-vous ! Je prends le commandement de la base aujourdhui et cest moi qui dirige les opérations". Amekrane va jusquà refuser de piloter lun des F5, comme lavait souhaité initialement Oufkir, pour rester maître au sol via la tour de contrôle de Kénitra. Autour de lui, les officiers saffairent. Ils ne sont pas tous dans les secrets des dieux. Le capitaine Salah Hachad dirige, en sa qualité de chef des opérations, le briefing relatif au plan de vol de lescorte (cinq F5A monoplace et un biplace F5B). Il ne se doute pas de la suite des événements et il nest pas le seul. Il assiste, impuissant, aux aménagements inattendus opérés par ses supérieurs. Le capitaine Larabi Hadj, initialement prévu dans lescorte, est remplacé, sur ordre dAmekrane, par le lieutenant Abdelkader Ziad. Une anecdote historique explique pourquoi ses chefs ont décidé de le mettre dans la confidence : en 1958, Ziad avait refusé de participer à lopération menée par Hassan II et Oufkir contre les Rifains. Le deuxième changement est plus surprenant. Trois des F5A devant assurer la mission denvol de lescorte royale sont armés. Pourquoi ? Amekrane explique à ses officiers interloqués que "dorénavant, toutes les escortes seront armées. Cest la règle". Connaissant le côté droit, rigoureux, voire rigide de lhomme, son explication paraît plausible et ne suscite aucun atermoiement. Mais pourquoi trois seulement sur les six F5 affrétés pour la mission ? "Cest pour ne pas éveiller la suspicion des Américains (présents en force à la base de Kénitra)" (lire p 34-35).
Lopération Boraq (14h-17h)
Oufkir est en contact avec les deux tours de contrôle, de Kénitra et Rabat Salé, également tenue par des militaires (aujourdhui encore, dailleurs). Amekrane attend plus de précisions sur lheure de décollage du Boeing, en provenance de Barcelone. Le lieutenant Mbarek Touil, tenu à lécart de la conspiration, avait désarmé les avions stationnés sur la piste la veille. Pris de court, ses chefs lui ordonnent den superviser le réarmement par des canons 20 mm. Amekrane racontera plus tard au tribunal quOufkir navait donné son feu vert pour larmement que la veille du putsch (le lundi 15 août). Le chargement des canons se fait alors dans la précipitation. Lheure exacte du décollage du Boeing étant restée en suspens, Kouéra entre en contact avec la tour de contrôle de Barcelone pour en avoir le cur net, avant de prendre place dans son F5. Prennent part à lescadrille baptisée "Boraq", outre Kouéra, les lieutenants Ziad et Boukhalef dans les F5 armés, Hachad, flanqué par Doukkali, sinstalle dans le F5B, tandis que Dahhou et Benboubker ont droit à des F5A non armés. À 15h40, les F5 reçoivent lordre de décoller. Amekrane demande un transistor pour "vérifier si, comme prévu par Oufkir, la musique de la marche militaire signifiant lavènement de la république allait être diffusée sur les ondes", confiera-t-il plus tard en prison. Circonspect, il reste en attente. Ladjudant-chef Magouti réceptionne quelques minutes plus tard le message télégraphique confirmant que le Boeing a bel et bien décollé. À 16h, lescorte, arrivée à hauteur de la région de Tanger, na toujours pas repéré lavion royal. "Nous allons opérer une reconnaissance plus large, peut-être a-t-il (le roi) changé de cap", simpatiente alors Kouéra par radio. Le commandant ne croit pas si bien dire. Hassan II venait, en effet, dordonner à son pilote, Mohamed Kabbaj, de "survoler le plus longtemps possible le territoire espagnol", comme il le dira plus tard dans ses mémoires. À 16h20, Dahhou sécrie "Taleho", expression américaine voulant dire que "la cible est repérée". Le Boeing est enfin visible. Les F5 font leurs manoeuvres pour se mettre à son niveau puis lencercler. Les six chasseurs se scindent en deux groupes. Les 3 armés entament une "noria" (passes de tir air-air), qui fait croire à une "acrobatie visant à épater le roi". Kabbaj, pour sa part, est surpris. "Éloignez-vous. Sa Majesté na pas demandé descorte", lance-t-il à la radio. Lappel est vain et le roi se rend à lévidence. Ce nest pas une escorte mais un traquenard. Kouéra ouvre le bal. Mais, surprise, son canon est bloqué. On lentend à la radio pester contre sa machine, vraisemblablement mal armée au sol. Ziad enchaîne sans grande réussite. Boukhalef prend le relais et réussit demblée à toucher lun des trois réacteurs du Boeing. Hassan II tente la ruse : "Dis-leur darrêter de tirer. Dis-leur que le roi est touché et que tu es blessé", ordonne-t-il à Kabbaj. Ce dernier réplique : "Pas de bluff. Attention, ils sont en train de nous écouter". Kouéra, dans lincapacité dactiver son canon, saffole et décide de faire le kamikaze. "Adieu mes amis, je fonce pour la patrie", entend-on à la radio. Il pique vers le Boeing, mais le rate de près. Comment cela a-t-il pu être possible ? Kouéra hésite-t-il au moment où Ziad lui apprend, in extremis, quil a encore des munitions ? Lexplication est plus technique. Instinct de survie oblige, il actionne le siège éjectable avant le crash souhaité. Conséquence, "devenu plus léger, son F5 change de profil aérodynamique et bascule sous lavion", se rappelle lun de ses compagnons au vol. Kouéra atterrit ainsi en parachute, près de Souk El Arbaâ où il sera immédiatement intercepté par la gendarmerie. Dans le ciel, Boukhalef revient à la charge et endommage un deuxième réacteur, doù sort une fumée épaisse qui lui permet de sursauter, "ça y est, je lai eu". Lavion perd quelque peu daltitude. Kabbaj fait une entorse à la règle. Il tente de rallumer un réacteur qui a pris feu. Dernière tentative, avant dentamer latterrissage à Kénitra, Boukhalef largue son réservoir central de kéroséne sur le Boeing. Peine perdue. Le Boeing en fumée survole la piste de Kénitra à très basse altitude. Kabbaj, encore une fois, enfreint le code de laviation. "Il a laissé croire quil allait atterrir à Kénitra avant de reprendre son envol pour pousser jusquà Rabat-Salé. Par cette manuvre, qui a fini par payer, il aurait pu provoquer un affaissement et un crash de lappareil", commente un connaisseur du dossier. Lopération Boraq sachève sur un échec. Certes, la radio na pas diffusé la musique militaire attendue. Et lavion royal a survécu aux assauts de son escorte. Mais, Amekrane na pas encore désespéré. De toutes les façons, dira-t-il aux siens, "si on la raté au ciel, Oufkir finira le travail au sol, à Rabat". Et pour en avoir le cur net, il ordonne au sergent chef Mouhaj daller senquérir de létat du Boeing et du sort réservé à ses passagers.
Sauve qui peut (17h minuit)
À laéroport de Rabat-Salé, le roi, absent depuis 20 jours, est attendu par une brochette de ministres, hauts gradés de larmée, dont Driss Benhima (il remplacera, dès le lendemain, Oufkir, en qualité de chef d'état-major), et autres commis dÉtat, ignorant presque tous ce qui sest tramé. Quand lavion, en fumée, apparaît dans le ciel, Oufkir, alors à la tour de contrôle, a juste le temps de prendre une décision capitale. Il a à sa disposition sur place tout un bataillon de larmée de terre, dirigé par le colonel Oubejja, et prêt à intervenir pour faire abdiquer le roi. Mais le général, comme un esclave devant son maître, se fait petit. Il donne congé à son bataillon et file à langlaise. Réflexe dhomme de sérail, il décide de jouer à linnocent, appelle à la tour de contrôle de Kénitra pour avoir les noms des officiers sur place et donne déjà consigne au général Benabdeslam daller "égorger ces mutins qui ont osé sattaquer à Sa Majesté". À quelques kilomètres de là, les pilotes des F5 viennent datterrir. À la tour de contrôle, lambiance est mitigée. Dans lincertitude quant à lissue finale du coup dEtat, des officiers crient : "Vive la république". Au sol, les pilotes se renvoient pourtant les accusations. Déjà les raisons dun échec de plus en plus probable commencent à être énumérés : des pilotes pas suffisamment entraînés sur les opérations de tir air-air ; des techniciens, pas du tout mis dans le secret et qui ont mal armé les canons ; des viseurs fixes compliquant la tâche des tireurs (cet argument avait pourtant été avancé par Amekrane pour signaler les limites des F5, mais Oufkir nen avait pas tenu compte) ; des armuriers qui auraient même, rapporte El Ouafi, "mis des canons dinstruction à la place de canons de guerre"., etc. Tout le monde se renvoie les accusations, parce que, après coup, la plupart des militaires de la base regrettent de ne pas avoir été mis au courant. "Jaurais été partant avec Amekrane, parce quon partageait les mêmes idéaux, mais pas avec Oufkir", confie Hachad, des années plus tard. Vers 16h50, Ziad et Boukhalef ont juste le temps de toucher le sol et de se ravitailler en munitions, pour repartir en mission à laéroport de Rabat-Salé. Amekrane, en colère, tenant à cette révolution et nayant plus confiance en son général, les somme daller soccuper eux-mêmes de "la fin de partie".
Sur place, Hassan II, conduit de force ou presque par Kabbaj à lintérieur de laérogare, est toujours dans lexpectative. Dans le ciel, les tirs ont recommencé. La télévision, qui avait filmé le débarquement royal, a dailleurs choisi ce moment-là pour interrompre la diffusion du reportage. Hassan II est encore en danger. Comment se protéger contre une balle perdue ? Ou une nouvelle conspiration ? Cest alors que lun des gardes du roi a une inspiration : laisser partir le cortège officiel vers le palais de Rabat et soustraire Hassan II et quelques proches pour les embarquer à bord dune voiture légère à destination
de Skhirat. La diversion marche dautant que la voiture emprunte des chemins de traverse, loin de la route principale. Le garde en question se trouve être Mohamed Médiouri, dont la carrière a depuis grimpé en flèche (une autre version prétend que ce serait le général Driss Ben Omar qui aurait réquisitionné une voiture civile pour l'occasion).
À 17h30, Amekrane, ne tenant plus en place, fait signe à ses subalternes de ne pas quitter les lieux, sassure quun cordon de sécurité isole la base et prend un hélicoptère en compagnie du sous-lieutenant Lyazid Midaoui pour se joindre aux autres. Mais une fois arrivé à hauteur de laéroport de Rabat Salé, il réalise que tout est perdu. Avant de mettre le cap sur Gibraltar (il sait que le Maroc na pas daccord dextradition avec le Royaume-Uni), il lance à la radio, in extremis, que "le nom de la personne qui a monté lopération commence par O". Le général est cuit. Doublement, dailleurs. Parce que Kouéra, conduit entre temps à Skhirat auprès dun Hassan II, amer et fraîchement rescapé, subit un interrogatoire royal qui lui fait tout avouer.
Entre temps, Ziad et Boukhalef se chamaillent sur le tarmac de Kénitra. Ziad, furieux contre Amekrane qui a sauvé sa peau, somme cinq sous officiers (El Mehdi, Belkacem, Binoua, Bahraoui et Kammoun), curieux den savoir plus, de le suivre avec leurs F5. Il sensuit un baroud dhonneur, vain et intempestif, au Palais de Rabat. Les mutins faisaient, cette fois-ci, carrément fausse route.
Le soir même, Oufkir arrive au Palais estival et retrouve le roi en compagnie de Mohamed Dlimi, qui prendra plus tard sa place à la tête du ministère de lIntérieur et Moulay Hafid Alaoui, le chambellan, qui fera dorénavant barrage au Palais. Le leader du putsch nen sortira pas vivant. Assassiné ? Suicidé ? En tout cas, son cadavre sera retrouvé criblé de balles, transperçant son cur, son dos et sa pupille. Ce qui nempêchera pas Hassan II de conclure, dans ses mémoires, au "suicide" !
Les lendemains qui déchantent (17 août 1972 7 août 1973)
Amekrane pose son appareil en temps trouble à Gibraltar. Il ne passe quune seule nuit en fugue. Le Rocher est sérieusement convoité par les Espagnols. La masse de travailleurs marocains exilés sur place met à mal les autorités anglaises. Ces deniers ne peuvent hypothéquer leurs relations avec Hassan II pour un putschiste qui leur demande asile. Menotté, les yeux bandés, Amekrane est reconduit à la frontière. Tant pis pour le droit international (la femme dAmekrane a intenté, quelques années plus tard, un procès aux autorités britanniques et a eu gain de cause). À partir du 18 août, lensemble des militaires interpellés subissent des interrogatoires musclés. Avant le procès, ouvert le mardi 17 octobre, les aviateurs impliqués directement dans lattaque du Boeing sont conduits devant le roi. Ce dernier demande à Boukhalef comment il a réussi à toucher son appareil avec de si petits yeux. Il lui rétorque, rapporte Hachad : "Si javais été mis plus tôt dans la confidence, vous ne seriez pas descendu vivant de cet avion". Amekrane avoue, avec la même assurance et ténacité, devant la cour quil a effectivement "attenté à la vie du roi et comploté contre le régime". Face à lui, siégeaient aux côtés de M. Abdenbi Bouachrine, Dlimi et Skiredj, trois mois plus tôt passagers du 727 endommagé. Ils sont juges et parties. Les sentences sont sans appel. Le samedi 13 janvier 1973, 11 aviateurs (Amekrane, Kouéra, Ziad, Boukhalef, El Mehdi, Belkacem, Binoua, Bahraoui, Kammoun, Larabi et Lyazid) sont conduits à la plage de Chlihat, près de Kénitra pour être fusillés. Trente cinq officiers, internés à la prison centrale de Kénitra, iront huit mois plus tard, croupir dans le bagne de Tazmamart (lire p XX). Et les 117 autres sous-officiers sont acquittés. Depuis, un divorce irrémédiable scinde larmée de lair en deux familles : les bannis et les sauvés. |
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Mohamed Kabbaj : Le sauveur choyé
Lorsque Amekrane apprend par radio que cest Mohamed Kabbaj qui pilote le Boeing, il a un petit pincement au cur. Les hommes se connaissent et sapprécient. Initialement pilote à la base aérienne de Benslimane, Kabbaj est familier avec les F5. Sil a bien manuvré ce 16 août 1972, dit lun des officiers, cest "parce quil sest comporté avec le 727 comme sil sagissait dun chasseur". Lhomme, à ses débuts, nest pas royaliste, mais nationaliste. La preuve, en 1959, rapporte Ahmed El Ouafi, "lors dune cérémonie de le livraison davions à hélice anglais (Fury), il refuse de faire le baise-main à Hassan II, encore prince héritier. Au général Kettani, qui la sermonné, il a signifié quon ne lui a pas appris le baise-main à lécole de lair". Major de sa promotion en France, ce pilote brillant deviendra, 13 ans plus tard, le sauveur de ce même Hassan II. La-t-il fait par devoir professionnel ou par allégeance ? Il y a été amené par un pur hasard. Chargé en tant que chef pilote à la RAM de ramener le premier 727 acquis de Londres, il sest retrouvé face à ses anciens camarades de patrouille, transformés à loccasion en putschistes. Une fois arrivé à bon port, il a été promu par le roi, chef des Forces Royal Air, à la place de Hassan Lyoussi, jugé alors incompétent et cumulant cette fonction et celle de chef du 2e bureau. Sa première mission a été de faire visionner dans toutes les bases aériennes une cassette confidentielle dans laquelle Hassan II apprenait aux officiers et sous officiers "comment être ouverts desprit et disciplinés". Fonctionnant à cheval, depuis, entre laviation civile et militaire, Kabbaj a eu carte blanche. Entre le Sahara, où il allait en cas de force majeure, la direction de la RAM, où il était adulé, il a fini avec le temps par devenir "trop puissant et méprisant". Il nempêche, on lui reconnaissait sa compétence et sa capacité à mettre à profit ses liens privilégiés avec le roi pour améliorer la situation des techniciens. Cest lhistoire dun technocrate coopté par effraction. |
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Le cercle des complicités
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Au lendemain du putsch,
Hassan II commande une enquête
secrète à l'égard de Bouabid
(© Tarik Éditions)
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Le coup du Boeing intervient dans une période trouble, cocktail explosif de répression, corruption, idéologie nationaliste et ras-le-bol généralisé. Entre politiques désabusés et militaires écurés, c'était l'alliance des contraires. Et pourtant, il s'en est fallu d'un cheveu
Par Driss Ksikes
Nous sommes en 1971. Le roi vient dêtre sérieusement déstabilisé par la tuerie de Skhirat (10 juillet). à peine sorti des années sombres de lÉtat dexception, Hassan II pratique la politique du bâton (sans carotte). Mais il est très affaibli. Le |
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temple où il paraissait jusque-là inaccessible est paru du jour au lendemain facile daccès. Le mythe Hassan II sest effondré. Treize mois plus tard, les aviateurs de Kénitra prennent le relais des mutins dAhermoumou. "À chaque fois que notre cortège dofficiers détenus passait de la prison centrale au tribunal, les you-yous sélevaient dans le ciel pour nous accompagner", raconte Hachad. Même dans les campagnes les plus reculées, les fellahs demandaient à voir la photo de ce "brave dAmekrane" qui a osé sattaquer au roi. Dans cette ambiance en pleine effervescence, Hassan II tente, tant bien que mal, de redorer son blason. Quelque temps avant lattaque du Boeing, il envoie, dans une première inédite, 4 ministres (Lazrak, Chefchaouni, Jaïdi et Tahiri) devant la cour spéciale de justice pour une affaire de détournement. Le geste a été fait pour la forme mais la CSJ a eu une longue vie depuis. Celle de Hassan II aussi. Ce ne sont pas les tentatives de l'écourter qui ont manqué. Au lendemain de lopération de Skhirat, le roi a du mal à faire son autocritique. Invitant Abdelhadi Boutaleb, alors président du Parlement, à convier les élus afin de montrer que cest "un incident de parcours", ce dernier résiste et lui fait savoir que "lévénement est de taille et exige une réelle refonte de lorientation politique". Mais le roi fait la sourde oreille. Un an plus tard, la situation a empiré. "Plusieurs milieux de lUNFP à létranger avaient eu vent de lopération que concoctait Oufkir et Amekrane", se souvient Mohamed Benyahya, très proche alors de Fqih Basri. Mais, entre Oufkir, lhomme puissant, imprévisible, ennemi juré de la gauche, et Amekrane, le jeune homme probe, nationaliste sur les bords, il ny avait quun pacte de circonstance. Chacun uvrait derrière ses propres complices et autres soutiens tacites quil gardait jalousement pour lui.
Qui marchait avec Oufkir ?
Oufkir était un homme de renseignement, très prudent. À telle enseigne quaprès sa mort, seuls persistaient des faisceaux de présomptions sur la toile qui sest secrètement tissée autour de lui. Côté militaire, les déclarations dAmekrane au procès sont truffés dindices troublants : le général lui dit quil ne devait recevoir dordres de personne, sauf du général Abdeslam Sefrioui, parce quil est "de mon côté". À la lecture du supposé "conseil de la révolution", établi par Oufkir, dautres noms surgissent, dont notamment celui du colonel Dlimi qui allait lui succéder avant de périr, à son tour, dans un accident mystérieux. Le communiqué comportant ces noms de militaires prétendument "de son côté" est celui-là même qui aurait été remis à Abderrahim Bouabid "pour information", selon Amekrane. Le nom du directeur du cabinet royal, Driss Slaoui, est également cité comme "go between" avec lopposition. "Cest une manière détournée dinsinuer un lien avec Bouabid, vu que les deux hommes sont de Salé", commente Aït Kaddour, sceptique. Il y a de quoi lêtre, puisque Slaoui continuera pendant de longues années son petit bonhomme de chemin auprès du roi, sans être perturbé. Quant à Bouabid, il fera lobjet, au lendemain du putsch dune enquête secrète commandée par Hassan II. "Il y a appris que le lien du leader socialiste avec lopération nest pas clairement établi", confie un responsable des services secrets. À lautre bout de lUNFP, lopposant Fqih Basri sest demandé, une fois mis au courant de ce conseil de la révolution, si ce nétait pas du "bluff". Mais la réaction de Basri ressemble plus à de la provocation à légard du général qui refusait de le mettre au parfum. "Ayant réussi à isoler Hassan II de toute source dinformation susceptible de lui mettre la puce à loreille, Oufkir tenait Basri à lécart parce quil risquait de vendre la mèche", explique Benyahya, en connaissance de cause. Dans la même série de contacts discrètement noués par le super-ministre de lépoque, plusieurs sources concordantes rapportent une visite nocturne du leader istiqlalien, Allal El Fassi. Mais difficile den déduire lobjet. Il nen demeure pas moins quOufkir ne cachait pas son amertume à légard de la situation politique interne. Voilà ce que rapporte Alexandre De Marenches (patron du SDECE française), qui la rencontré en catimini à Londres, début août 1972 : "Il ma raconté des choses désagréables sur le Maroc et ma dit en partant, tu entendras parler de moi dans une semaine". Il a tenu parole, mais y a laissé sa peau. Cette tendance quil avait à dire du mal du pays et même du roi date de bien avant le coup dÉtat de Skhirat. Boutaleb relate dans ses mémoires deux récits de Omar Benabdeljalil, alors ambassadeur à Téhéran, et de Mahjoubi Aherdane, qui lui faisaient part de leurs doutes quant aux intentions dOufkir à légard de Hassan II. Il a dit dans des situations différentes, à lun et à lautre, que "le mieux est de laisser les choses pourrir". Avec une interlocutrice étrangère, comme Anne Brown, il a un discours plus progressiste, "ce pays doit changer et il changera".
Qui accompagnait Amekrane ?
Au lendemain de Skhirat, Oufkir joue au sanguinaire avec ses anciens frères darmes. Lorsquil convoque Amekrane, vaguement soupçonné davoir trempé dans le putsch, ce dernier dit adieu à ses amis. Il sattend à être liquidé. Finalement, il sera adoubé par le général. À limage de Ababou, qui avait trouvé la couverture de Medbouh, pour attaquer le palais de Skhirat, Amekrane allait avoir lappui dOufkir pour attaquer le Boeing. Entre temps, la gauche a réalisé que larmée était partante. Amekrane allait être linterlocuteur privilégié de militants quil côtoyait, comme Aït Kaddour et le docteur Khattabi, avec lesquels il a de longues heures de discussion sur le sort du pays. Ils réalisent sa fibre sociale, son sentiment nationaliste et sa rectitude morale. "On savait que sans Oufkir, il ne pourrait rien. Mais une fois le coup dÉtat réussi, il pourrait sen débarrasser", disent-ils pour la plupart. À la base de Kénitra, Amekrane répercute constamment "la formation idéologique" quil reçoit de ses amis. Vivant en autarcie, dans une base mi-américaine, où le Bi-Ex (supermarché) affiche des articles que seuls les très hauts gradés et la famille royale peuvent se permettre, les pilotes sous officiers qui touchent 600 DH terminent leur mois grâce à la caisse du bar. Le ton dans le mess est à légalitarisme. Vers la fin de 1971, Amekrane tombe malade. Il a une infection rénale et séjourne à lhôpital Ibn Rochd avant de partir en France. Là, Aït Kaddour le met en contact avec Hassan Basri, le frère du Fqih, mais aussi son porte-messages. Durant les six mois qui suivent, il séjourne à des intervalles entrecoupés en France et en profite pour tisser des relations avec les cadres révolutionnaires en exil. Khattabi, qui était aussi son médecin traitant, révèle aujourdhui que, contrairement à ce que lon croyait, "sa maladie nétait pas si maligne que cela. Cétait un prétexte très commode". Avec le Fqih Basri, il aura eu, finalement, quune ou deux entrevues, très brèves. "Il était en contact avec Oufkir et je ne voulais pas empiéter sur les plate-bandes du général", dira-t-il au procès. À vrai dire, il y avait une concurrence tacite et Oufkir le prévenait : "il ne faut pas que les politiques nous devancent". La preuve, même quand laile radicale de lUNFP a tenté de faire son coup dÉtat le 3 mars 1973, les militaires nétaient pas loin. "Cest Ahmed Dlimi et le chef des renseignements algériens, Qasdi Merbah, révèle Benyahya, qui ont induit les hommes du Tanzim dans lerreur". Depuis, la série des tentatives de coups dÉtat a été close, les militaires sont devenus des rentiers à lécart de la société, et les politiques des rentiers qui nosent plus sen approcher. |
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Les américains
La base aérienne de Kénitra est traditionnellement américaine depuis 1956. Dès1969, le commandement marocain y acquiert une autonomie partielle, en matière de sécurité, de matériel technique et de chasseurs. Mais les munitions sont surveillées par les services américains, dépendant de l'US Navy, et la piste datterrissage est gérée conjointement avec les Marocains. La CIA, présente sur place en force, avec une antenne à Bouknadel et Sidi Yahya, a un il sur tout. Théoriquement, "ils ne pouvaient pas ignorer quun putsch se préparait", explique un officier de la base. Le jour J, ils ont bizarrement déserté la zone B quils dirigeaient. En 1975, ils ont entamé leur redéploiement en Espagne pour quitter définitivement les lieux en 1978.
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Fqih Basri
Principal opposant socialiste en exil forcé (trois fois condamné à mort), aux côtés de Youssoufi, ce nationaliste, révolutionnaire et manipulateur à la fois, tient un réseau de lutte armée dispatché sur la Syrie, la Libye et lAlgérie. Mobile et clandestin, "cest lui qui cherchera à se rapprocher dAmekrane pour en savoir plus sur ses desseins", raconte un de ses proches collaborateurs à lépoque. Ce coup dÉtat, vaguement en préparation, est sa dernière chance pour rentrer au bercail sans être marginalisé. Via son frère Hassan et son ami Aït Kaddour, il réussira à rencontrer Amekrane à la frontière franco-allemande. Contrairement à Bouabid, dont les contacts avec Oufkir sur ce sujet ne sont pas forcément avérés, Fqih a eu des liens troubles avec lhomme fort du régime. Mais ce dernier, sceptique et soupçonneux, tenait à le garder à lécart. Décédé le 15 octobre 2003, Fqih na pas laissé de mémoires fiables pour quon en sache plus.
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UNFP
En 1972, le parti est tiraillé entre les adeptes de la lutte armée, qui passeront à lacte en mars 1973, et la direction, tenue par Abderrahim Bouabid, qui crée la "koutla nationale" au lendemain du coup dÉtat de Skhirat. À lépoque, lombre de Ben Barka plane toujours sur le parti. Les velléités de révolution ne sont pas oubliées. Les militants à létranger ont eu vent dun coup dÉtat en préparation. Amekrane recevait certains cadres locaux du parti chez lui à Kénitra et les discussions sur la situation politique détériorée battaient leur plein. Bouabid, mis au courant dun coup dÉtat en préparation, prend ses distances mais ne tente pas de réagir non plus. Au lendemain du putsch, Hassan II insiste pour savoir si le leader socialiste et homme dÉtat quil tient en estime est dans le coup. Entre temps, les tortionnaires essaient de soutirer à Amekrane et Kouéra une collusion avec El Yazghi et O. Benjelloun. Ces derniers recevront un colis piégé le jour même de lexécution des aviateurs.
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Omar Khattabi
Lun des premiers médecins chirurgiens installés à Kénitra, le neveu du prince du Rif, Abdelkrim, est un républicain convaincu, quelque peu sensible à lexpérience des officiers libres dÉgypte, où il a vécu, et un familier dAmekrane. Il le recevait de longues heures chez lui pour lui faire part de sa thèse relative à la nécessité de "se comporter en citoyen pour sortir de létat dassujettissement dans lequel nous confine la monarchie". Ayant des relations avec tous les leaders de parti et demeurant lui-même sans étiquette, il revendique avec fierté son lien indirect avec le coup dÉtat, via Amekrane (et certainement pas Oufkir). Ayant eu vent de ce lien, Hassan II linterroge en personne. Ses hommes continueront la sale besogne à Dar El Mokri. Dans sa démarche, le médecin octogénaire porte toujours les marques de la torture.
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Mohamed Aït Kaddour
Ingénieur de formation, il est directeur du Port de Kénitra, côtoie Amekrane et Khattabi régulièrement, et est proche de laile blanquiste de lUNFP. Se définissant lui-même comme un "informateur dans le bon sens", il développe une grande complicité avec Amekrane, au point de baptiser lun de ses fils du même nom. Le 4 juillet 1972, Aït Kaddour, qui tisse des relations complexes avec les révolutionnaires du parti à létranger, sexile à Paris. Avant dy arriver puis sur place, il sert dintermédiaire entre Amekrane -qui "se soigne"- et Hassan Basri, le frère du fquih, puis avec ce dernier, dans un deuxième temps.
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Mohamed Amekrane
De lavis de tous ceux qui lont approché (civils et militaires), ce Rifain de 34 ans, excellent aviateur, formé en Espagne, en France et aux États-Unis, est dune rare intégrité morale et dune conscience politique aigue. Humble, par-dessus le marché, il dira au tribunal que "vu ce que Oufkir ma raconté sur la famille royale, même sil sagissait de mon propre père, jaurais comploté contre lui". Volontairement partant dès le départ pour un coup dÉtat, de sa position de commandant de la base de Kénitra, il a rassuré les militaires mis au parfum et jeté les ponts avec les politiques, chez lui comme en France, où il allait régulièrement "se soigner". Devant le roi et le tribunal, il na jamais courbé léchine, a cherché à disculper ceux qui ont été entraînés dans le coup malgré eux et reconnu quil rêvait dune république.
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Mohamed Oufkir
À 63 ans, il chapeaute les deux ministères sécuritaires (Intérieur et Défense), jouit dune confiance mitigée du roi et dune puissance inégalée. Initialement mercenaire au sein de larmée française, puis homme du sérail, il na coupé le cordon avec Paris quau lendemain de sa condamnation à perpétuité en 1967 dans laffaire Ben Barka. Mais il na jamais cessé de balancer entre volonté de puissance et devoir de servilité. Son implication supposée dans le premier putsch de 1971 na jamais été élucidée. Quant à son rôle déterminant dans celui de 1972, il en fit part une semaine auparavant au chef des renseignements français, De Marenche. Plus craint quaimé par larmée, il sest appuyé sur la probité dAmekrane pour monter son coup et "doubler les politiques". Hassan II ne lui a pas pardonné sa trahison aérienne. Son cadavre sera retrouvé criblé de balles le 17 août au matin.
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Louafi Kouéra
Ce Rifain de 36 ans est capitaine en 1972. Il est connu pour sa raideur morale et sa piété. Il a toujours été à lombre de son ami Amekrane. Au lycée, à lécole militaire de Tolède, puis comme son adjoint à Kénitra (avant le putsch, il deviendra commandant de la base). Le 16 août, il le remplace dans la direction de la patrouille qui va attaquer le Boeing. Comparé à Amekrane, il a un caractère moins résolu. Intercepté à sa descente du F5, il a cédé devant les pressions du roi et caressé lespoir dêtre gracié en balançant les noms de politiques impliqués. En guise de testament, il demande à lun de ses compagnons de "vendre sa (petite) voiture pour payer ses dettes". Jusquau bout, son sort est resté lié à celui de son acolyte. Au lendemain de son exécution, le 13 janvier 1973, ils ont été enterrés à Chefchaouen (sa ville dorigine) dans une tombe commune. |
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1971-1972. La faillite du renseignement
Les services de renseignement de Sa Majesté ont failli lui coûter la vie à deux reprises. Incompétence, mauvaise coordination et ambitions personnelles expliquent le phénomène. Par Karim Boukhari
Juillet 71 et août 72 : deux putschs militaires en 13 mois, cela fait désordre. Comment cela a été possible ? En 1971, les services de renseignement marocains sont retombés dans une anarchie digne de laprès-indépendance, chez les civils comme chez les militaires. La DGSN est alors dirigée par Ahmed Dlimi, connu pour sa brutalité, mais pas spécialement pour sa compétence. Lessentiel du travail de renseignement est alors délégué à des brigades parallèles dirigées par le même Dlimi et dont le boulot est tourné vers le racket et les enlèvements dans les rangs des gauchistes. Le CAB 1, à lépoque, ne fonctionne plus que dune manière clandestine, tournant à régime réduit depuis les suites de laffaire Ben Barka. Autant dire que la coordination ne battait pas son plein parmi les rangs de la police. Au niveau de larmée, le tableau nest pas plus reluisant. Les deux postes-clé du renseignement reviennent à deux représentants de la vieille école, Hassan Lyoussi au 2e bureau (équivalent du CAB 1 chez les militaires)
et Mohamed Medbouh attaché à la sécurité royale. Le premier est un "physique" plus présent sur le terrain des opérations techniques que sur celui du renseignement. Le deuxième a une idée fixe : renverser la monarchie ! La configuration des renseignements portait ainsi en elle-même les germes des coups dÉtat à venir. Exemple : en 1965 déjà, Amekrane, le futur comploteur daoût 72, participe à une formation aux États-Unis et en profite pour effectuer un séjour mystérieux au Mexique, un pays dont les relations diplomatiques avec le royaume étaient pratiquement coupées. Lécart, pourtant dangereux, reste sans conséquence pour Amekrane, promu deux années plus tard commandant de la base de Kénitra et auteur dès sa prise de fonction dune étrange devise : "Il faut immédiatement former des commandos", dixit un ancien de la base, responsable des moyens techniques et agent du 2e bureau, Ahmed El Ouafi. Le même témoin révèle, en aparté, que le colonel Sbaï, directeur du lycée militaire à Kénitra, avait écrit à Medbouh en 1969 pour lui signaler, déjà, que "Amekrane préparait un coup dÉtat à partir de la base militaire de Kénitra". Avec Medbouh, le message est tombé dans loreille dun sourd. Après le coup de Skhirat où la responsabilité ou, pour le moins, la complicité passive dOufkir et de nombreux autres officiers (dont Amekrane, probablement) na jamais été démentie, le climat de suspicion a encore gagné en ampleur. Et lorganisation des renseignements ne sest pas arrangée. Medbouh éliminé, cest Oufkir et, dans lombre, Lyoussi qui montent en puissance. Quant à Benhima, parachuté à la tête du ministère de lIntérieur, il est loin de maîtriser la situation. Pas franchement rassurant. Les trois principaux instigateurs de lattaque du Boeing royal, en 1972 (Oufkir, Amekrane et Kouera) samusaient même, en privé, à se faire appeler par des noms de code : Oscar, Alpha et Kilo ! Le trio a pu, avant le putsch, obtenir la mutation dun gouverneur, le colonel Hosni Benslimane, de Tanger vers Kénitra, "histoire de le surveiller de près". Étrange retournement de la situation : cest le corps de la gendarmerie, et ses services de renseignement, dirigés, entre autres
par Benslimane et Laânigri, qui sont montées en flèche depuis le ratage du coup du Boeing. Quant à Lyoussi, il a pu sauver sa tête, mais au prix dune retaite forcée et dorée, dans le monde des affaires, loin des turpitudes du renseignement militaire. |
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