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Société : Le cancer, un fléau ignoré

Au Maroc, le cancer touche surtout
les plus défavorisés (Photo AFP)
La campagne publique lancée du 17 au 22 mai le confirme :
lutter contre le cancer devrait être l’affaire de tous. En l’absence d’une politique publique, elle est surtout celle des malades et des médecins. Explications. Par Laetitia Grotti


Cancer. À peine prononcé, le mot tétanise, sa réalité effraie. Et pour cause ! Cette maladie représente l’une des premières causes de mortalité au monde… et par ricochet, l’un des plus importants budgets de la recherche médicale. Mais qui sait aujourd’hui, comme l’avance le Dr. Omar Hajji, médecin
oncologue à la clinique Le littoral, "qu’on ‘guérit(1)’ 50 % des malades quel que soit le cancer et tous stades confondus". Pourtant, impossible au Maroc de connaître son taux de mortalité, comme il est impossible d’avoir des données précises sur ce que nos professionnels qualifient d’"épidémie". Les raisons ? Un problème d’hommes et de priorités. Tous les cancérologues rencontrés attestent le manque d’intérêt : "Le cancer n’a jamais été une priorité en matière de santé publique. Pour le ministère, nous arrivons largement derrière les accidents de la route, la tuberculose et les maladies infectieuses". Ainsi, seuls deux des cinq centres anti-cancéreux marocains sont publics (l’Institut national d’oncologie à Rabat, INO et le Centre d’oncologie Ibn Rochd à Casablanca, COIR). Or, comme l’a déclaré il y a peu le Dr. Samlali, secrétaire général de l’Association marocaine de lutte contre le cancer (AMLCC), "si le cancer nous guette tous, sans distinction, il touche surtout les plus défavorisés". Ces derniers n’ont bien souvent pas les moyens de payer leur traitement. Seule solution pour les "indigents" : le service public qui, outre des médecins de qualité, présente l’avantage comme l’explique le Dr. Abdellatif Benider, médecin chef au COIR, "de prendre en charge totalement la radiothérapie comme l’hospitalisation". Un bémol tout de même puisque "c’est au malade d’acheter les médicaments pour la chimiothérapie. Or, ces derniers coûtent très cher". Conséquence de cette offre de soins peu onéreuse : son engorgement, qui se traduit pour le malade en délais d’attente relativement longs.
Pour répondre à une demande toujours croissante, trois centres privés d’oncologie se sont créés ces dix dernières années. Là, pas de délai d’attente, un environnement et un corps médical de qualité. Mais tout ça se paie, au prix fort pour certains. "En moyenne, explique le Dr. Hajji, le coût moyen du traitement d’un cancer du sein représente chez nous entre 40 et 50.000 DH".

Accès aux soins, là où le bât blesse
Quoi qu’il en coûte, la cancérologie publique ou privée est concentrée sur l’axe Rabat-Casablanca. Du coup, une grande partie de la population a peu ou pas accès aux soins. Écoutons le Pr. Benider : "Nous avons commencé il y a deux ans avec un groupe d’amis à faire des consultations gynécologiques, dermatologiques ou encore ORL dans des douars reculés du Haut-Atlas. Nous avons trouvé des personnes avec des cancers très évolués notamment du col utérin, de la langue, de la peau ou encore de l’œsophage. Nous les incitons à aller faire des examens, mais ils n’ont aucun moyen de se déplacer". Interrogé début mai, lors d’une séance de questions orales à la Chambre des représentants sur la question de l’accès aux soins, Mohamed Cheikh Biadillah, ministre de la Santé, a annoncé la création de nouveaux centres anticancéreux régionaux à Oujda, Al Hoceima, Agadir, Fès et Marrakech. En parallèle, la décision a été prise il y a quatre ans de former 30 nouveaux cancérologues pour aller travailler dans ces nouveaux centres. Reste qu’aucun délai précis n’a été donné et qu’en attendant, toutes les équipes sont confrontées à un manque cruel de personnel paramédical, comme des infirmiers spécialisés en chimiothérapie ou spécialisés dans la manipulation d’appareils de radiothérapie.
Indissociable du problème de l’accès aux soins, celui de son remboursement. "Les assurances exigent une pathologie pour rembourser, explique le Pr. Benider. Ainsi, une femme de 45 ans qui effectue une mammographie dans le cadre d’un dépistage du cancer du sein (examen qui coûte 800 DH), ne sera pas remboursée si elle a la chance de ne pas être malade". Or, le même précise que le coût d’un cancer du sein diagnostiqué tôt revient 3 à 4 fois moins cher que celui détecté tardivement. De leur côté, les centres d’oncologie privés soulignent que la fédération des assurances n’a toujours pas établi de convention avec eux. "Seules certaines mutuelles de fonctionnaires ou d’entreprises prennent en charge le traitement du cancer", rappelle le Dr. Hajji.

L’urgence des registres régionaux
Mais au-delà de ces questions évidentes d’accès aux soins et de couverture médicale, reste à régler la question centrale, celle qui doit guider toute politique publique en matière de lutte contre le cancer : la mise au point de registres régionaux de population cancéreuse. "Sans ces registres, dira le Dr. Hajji, vous pouvez comparer la lutte contre le cancer à un aveugle qui marcherait sans canne". Le ton est donné et autant prévenir, ce n’est pas le Pr. Mohamed Al Hilal, ancien responsable au ministère du Registre de population cancéreuse et ancien responsable du service épidémiologique de l’INO qui contredira son confrère : "Un registre de population cancéreuse permet, à partir d’une date fixe, de recenser l’arrivée dans le circuit médical de tout nouveau malade et de suivre de façon précise son évolution". Mais, un tel registre permet surtout une exploitation épidémiologique des données consignées et partant, la mise en place d’une politique publique efficace. Actuellement, les chiffres diffusés - qui sont, rappelons-le, des estimations - varient du simple au double. Certains médecins parlent de 30.000 nouveaux cas de cancers par an, quand d’autres les évaluent à 60.000. Seule quasi certitude, le chiffre de 12.000 nouveaux cas traités annuellement dans les cinq centres. "Quasi" car là encore, le Pr Al Hilal nuance le propos : "En l’absence de registre régional, ce chiffre repose sur l’addition des cinq registres hospitaliers existants. Or, rien ne permet d’éviter les doublons. Un malade, a fortiori du cancer, consulte souvent plusieurs médecins pour avis et chacun le consignera dans ces registres". Celui qui fut chargé pendant plusieurs années de superviser le seul projet de registre régional sur la région de Rabat, le dit sans ambages : "Si nous n’avons toujours pas de registre alors que le projet a été lancé en 91 par le ministère et l’OMS, c’est par manque de volonté politique et parce qu’il y a des querelles de personnes. Pendant un moment, nous avions pensé héberger ce registre dans les locaux de l’INO, puisqu’il traite environ 70 % des cas de cancer au Maroc, mais certaines personnes ont refusé de collaborer, prétextant que cette structure ne serait pas indépendante de l’institut". Le Pr. Benider ne dit pas autre chose même s’il se veut plus diplomate : "À Casablanca, nous réfléchissons actuellement à la faisabilité d’un tel projet. Et l’idée d’héberger le registre à la fac de médecine nous apparaît la plus simple. Non seulement, elle dispose d’un service d’épidémiologie de haut niveau, mais il pourra communiquer facilement avec tous les cancérologues, car il ne sera pas perçu comme un concurrent". Les malades apprécieront.

(1) Dans le cas du cancer, on ne parle jamais de guérison, mais de rémission




AMLC. Une campagne pour le dépistage

L’Association marocaine de lutte contre le cancer (AMLCC) n’a pas lésiné sur les moyens. Du 17 au 22 mai, spots radio, télé, affichages sont venus rappeler aux Marocains l’importance d’un diagnostic précoce dans le traitement du cancer. En effet, selon le Pr Brahim El Khalil El Gueddari, médecin directeur de l’INO à Rabat, "la détection précoce des cancers au Maroc n'est malheureusement faite que dans 10 % des cas". Pour inciter à ce dépistage individuel, l’AMLCC a signé un partenariat pour des tarifs préférentiels avec 35 laboratoires d’analyses, 20 centres de radiologie et tous les gynécologues.
 
 
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