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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Portrait : Majd, sans gloire

Difficile de ne pas être dithyrambique dès qu’il s’agit de Mohamed Majd. Grand acteur comme il y en a si peu, il fait partie aujourd’hui de ce que le cinéma marocain a de meilleur. À 63 ans, il est tout simplement incontournable. Par Maria Daïf


En 2000, sort dans les salles Ali Zaoua. Des enfants des rues campent des rôles d’enfants des rues et naviguent entre leur réalité et la fiction. Les cris et les rires de Omar, Kouita et Boubker bouleversent et traversent Casablanca, ses rues, sa nuit et son port. Jusqu’à cet homme, le raïss, marchand de
rêves qui venait de la mer. Un homme sur une barque qui leur promet espoir et voyages. L’acteur, lui, a la cinquantaine. L’âge du père. Debout, digne, le visage sévère et incroyablement doux. Son jeu est minimal, mais tellement juste. Réfléchi au geste près. Profond.
Ainsi était Mohamed Majd dans Ali Zaoua et ainsi est Mohamed Majd. Difficile de ne pas utiliser des qualificatifs dithyrambiques dès qu’il s’agit de ses rôles au cinéma. Majd est tout simplement un excellent acteur. Un grand parmi les moyens, les irréguliers, et les inégaux.
Majd a pourtant été longtemps absent du grand écran. Les jeunes générations, jusqu’à ces deux dernières années, ne le connaissaient pas. Les moins jeunes avaient oublié celui qui, au début des années 60, avait joué dans le premier feuilleton marocain. Cela remonte à loin et Majd se souvient : "'Le sacrifice' est le premier feuilleton diffusé à la télévision marocaine. À l’époque, ça ne se passait pas comme maintenant. On jouait en direct, comme au théâtre. Sauf que ça passait à la télévision".
Si l’on croit à la prédestination, on dira que Mohamed Majd est né pour être acteur. Si l’on n’y croit pas, on préférera penser que faire du cinéma a peut-être été son seul rêve d’enfant : "Quand j’étais gamin, mon père m’emmenait au cinéma voir des films western. Quand je rentrais à la maison, je me mettais devant un miroir et je mimais les combats". Ses héros de jeunesse, il les évoque encore, des étoiles dans les yeux : "Marlon Brando et James Dean étaient des grands et plus jeune, je m’habillais comme eux". À Derb Soltane, son quartier natal, les salles de cinéma passaient les grands films de l’époque. Il y avait le cinéma Bahia et le cinéma Chaoui qui diffusaient des westerns, des films de guerre et des films avec Brando et Dean : "Je passais le plus clair de mon temps dans ces salles à voir et à revoir les mêmes films". Les deux salles ont été détruites. Celles qui restent passent aujourd’hui des films avec Stallone et Schwarzenegger et des films hindous : "Le cinéma a changé. Trop de violence aujourd’hui, trop d’effets spéciaux". Les belles années de Dean et Brando ne sont plus. Celles de Majd seront celles où il fera du théâtre, avec des troupes amateurs, puis avec Tayeb Seddiqi. Celles des débuts de la télévision, pendant lesquelles il enchaînera les premiers rôles. Jusqu’en 68, quand le cinéma lui fera enfin de l’œil : "J’ai tourné dans 'Forêt', court-métrage de Majid R’chich. Puis en 70, avec le même réalisateur dans 'Bouraq', un autre de ses courts-métrages". Mais le cinéma marocain, dans ces années-là, est quasi inexistant. Majd continuera alors à fouler les planches et dans ces années-là, c’est un acte de militantisme. L’acteur raconte, un sourire aux lèvres : "Avec la troupe de Seddiki, on nous a interdit de jouer 'L’exception et la règle', une pièce de Brecht. Nous l’avons quand même jouée plus d’une dizaine de fois en usant d’un stratagème : nous devions, dans chaque ville où nous allions nous produire, donner une copie du texte aux autorités. Nous en donnions effectivement une, mais pas la bonne, et nous avions les autorisations. Sur scène, on jouait ce qu’on voulait, ce qui nous a valu d’être emmenés au commissariat à plusieurs reprises".
Le cinéma refera de l’œil à Mohamed Majd, mais il ne sera pas marocain : "En 1974, une partie d’'Arrissala' (Le message), une grosse production internationale sur la vie du prophète a été tournée dans la région de Marrakech. On m’a donné un rôle. C’était là mon premier pas dans les productions étrangères". Le cinéma marocain tarde à décoller et Majd n’attendra pas. Il a une passion à assouvir. Il se tourne alors vers les tournages étrangers au Maroc : Italiens, Français, Américains, Anglais feront appel à lui : "Des films dans lesquels j’ai eu des deuxièmes et des troisièmes rôles". Mais aussi, des films que les Marocains ne voient pas. Majd fait l’acteur, mais n’a pas la reconnaissance qui va avec. Cela va durer une dizaine d’années, jusqu’en 1984 quand enfin, un réalisateur marocain lui donnera un rôle dans Afghanistan pourquoi ?, une grosse production financée par les Saoudiens. Pas de chance, à cause de problèmes de production, le film ne sortira jamais dans les salles et Mohamed Majd lui-même ne le verra jamais. Il n’en reste pas moins que Latif Lahlou, un autre réalisateur marocain, lui donnera un rôle dans La compromission. Mais les années télé s’éloignent et le public marocain a oublié Mohamed Majd qui revient à ses premières amours, cette fois-ci dans l’ombre : "J'ai commencé la mise en scène en 1984 et j’ai monté une dizaine de pièces de théâtre".
Il faudra attendre 1998 pour que le cinéma se souvienne de lui. Cette année-là, Hassan Benjelloun lui donne un rôle dans Les amis d’hier. Deux ans plus tard, il crève l’écran dans Ali Zaoua : "Mohamed Majd avait disparu pendant plus de 20 ans et en fait, il nous avait manqué", dit de lui Nabil Ayouch. À partir de là, tout va très vite. Les réalisateurs, non seulement, se souviennent de lui, mais lui proposent des rôles. La reconnaissance est enfin là, mais Majd garde la tête froide. Le cinéma pour lui, c’est sacré : hors de question alors de se brader ou de tout accepter. Hors de question d’accepter le premier rôle qu’on lui propose. Et c’est en cela qu’il est aujourd’hui, disons-le sans ambages, le meilleur. Il est, tout simplement excellent dans Cheval de vent de Daoud Oulad Syed (Prix du meilleur acteur au Festival des trois continents), tout simplement parfait dans Mille mois de Faouzi Bensaïdi. Toujours plus vrai et étonnamment émouvant : "Mes films, c’est le seul héritage que je laisse à mes enfants et je veux qu’ils en soient fiers". Son souci de perfection, ceux avec lesquels il a travaillé en témoignent : "Majd est un grand professionnel. Il travaille son rôle et a toujours des propositions. C’est aussi un excellent acteur. D’ailleurs, le rôle du raïss dans 'Et après', je l’ai écrit pour lui", raconte Mohamed Ismaïl. Hakim Belabbès, lui, se souvient : "Majd a joué dans 'Murmures', l’un de mes courts-métrages. En travaillant avec lui, j’ai découvert un homme prêt à tout essayer dans un rôle, un acteur qui n’a pas besoin qu’on lui explique ce qu’on cherche et qui, devant un objectif, arrive à transmettre les émotions qu’il faut. ça en est même effrayant".
Sans conteste, Mohamed Majd fait partie aujourd’hui de ce que le cinéma marocain a de plus précieux et de meilleur. Sans tapage, sans rien demander à personne, ni reconnaissance, ni gratitude Quant à l’homme, ceux qui l’ont connu sont unanimes. S’il fallait trouver un seul mot pour le qualifier, ce serait sans hésitation l’humanisme… Respect.



Mohamed Majd. Une filmographie marocaine

1968 : Forêt, de Majid R’chich (court-métrage)
1970 : Bouraq, de Majid R’chich (court-métrage)
1983 : Afghanistan pourquoi ?, de Abdellah Mesbahi
1986 : Compromission, de Latif Lahlou
1998 : Les amis d’hier, de Hassan Benjelloun
2000 : Murmures, de Hakim Belabbès (court-métrage)
2000 : Ali Zaoua, de Nabil Ayouch
2001 : Le miroir du fou, de Narjiss Nejjar (moyen-métrage)
2002 : Cheval de vent, de Daoud Oulad Syed
2002 : Une minute de soleil en moins, de Nabil Ayouch
2003 : Mille mois, de Faouzi Bensaïdi
2004 : Le grand voyage, de Ismaïl Farroukhi
2004 : Tarfaya, de Daoud Oulad Syad
 
 
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