Cinéma marocain : De l'aide au prêt
Le fonds daide à la production cinématographique nationale nest dorénavant plus ce quil était : lÉtat ne donne plus, mais prête de largent au cinéma marocain
Zoom sur lun des changements majeurs de lère Saïl. Par Maria Daïf
Article 4 : "Laide à la production cinématographique nationale est accordée sous forme davances sur recettes aux films de long et de court-métrage avant et après production présentés par les sociétés de production". Article 8 : "(
) Tout producteur dun film ayant bénéficié de lavance sur recettes, est tenu de verser au compte du fonds daide la part revenant à ce fonds sur chaque recette réalisée lors de la commercialisation du film. |
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Faute de quoi, il ne pourra présenter un nouveau projet quaprès paiement des tranches de recettes encaissées pour le compte du fonds daide
". Ces deux articles, tirés dun arrêté ministériel - provenant conjointement du ministère de la Communication et du ministère des Finances - donnent le ton : le financement de la production cinématographique nationale ne sera plus ce quil était. Pour faire simple, lÉtat, par cet arrêté, noctroiera plus des subventions aux films marocains mais des prêts. Voilà pour lactu à létat brut. Pour mieux la comprendre : flash-back.
Cest en 1980 que lÉtat, un peu poussé par les professionnels du métier, a créé le fonds daide, pour promouvoir la production nationale. Pour faire des films, les réalisateurs ont besoin dargent. Cest donc le fonds daide qui va leur en donner, systématiquement et pour tout film réalisé. Une mesure nécessaire, puisquà lépoque, le paysage cinématographique marocain se limitait à un film par an, voire à pas de film du tout. La création du fonds daide portera ses fruits puisque entre 1980 et 1986, 35 longs-métrages et 30 courts ont été produits. Revu et corrigé à plusieurs reprises, voilà ce quétait devenu le fonds daide juste avant la dernière réforme : les réalisateurs déposaient leurs scénarii et une commission composée de professionnels du métier, parfois pas du tout, de représentants du Centre cinématographique marocain, du ministère de la Communication et des Finances, sélectionnait les projets les plus méritants et leur octroyait une subvention, couvrant 30 à 50 % du budget nécessaire à la réalisation. Doù venait largent du fonds daide ? Deux sources alimentaient la cagnotte : 5 % des recettes publicitaires des chaînes nationales, ainsi quun prélèvement des recettes des salles de cinéma. Ce qui revient à dire que cest en partie avec largent du contribuable que les films marocains étaient faits (ce qui est encore le cas). Pourtant, et cest là la principale faille de lancienne formule : producteurs et réalisateurs ne subissaient aucun contrôle sur lutilisation de cet argent ou, en tous cas pas de contrôle très conséquent, et navaient de comptes à rendre à personne concernant les recettes de leurs films. Doù, en partie, selon les producteurs et réalisateurs, la pertinence de la nouvelle formule "avance sur recette". Mais est-ce tout ? Pas si simple.
À lorigine de la réforme
Lidée ne date pas dhier. En effet, cest depuis quelque deux ans que la concertation a été entamée entre la Chambre marocaine des producteurs des films, le Groupement des auteurs-producteurs-réalisateurs et le Centre cinématographique marocain pour proposer la réforme du fonds daide (qui dépend du ministère de la Communication) : "En faisant de lÉtat une sorte de co-producteur, cela lui confère un droit de regard sur son investissement", soutiennent les deux réalisateurs Saâd Chraïbi et Abdelhay Laraki. Plus encore : "Cela participera à responsabiliser les réalisateurs et les producteurs quant à largent qui leur est octroyé, qui nest autre que celui du contribuable". Tous les réalisateurs sont unanimes et le défendent : une partie des recettes de leurs films doit logiquement revenir au fonds daide et permettre ainsi daider dautres productions nationales. Ce quen revanche, ils ne disent pas tous, cest ce que soulève Latif Lahlou, président du GARP : "Historiquement, cest le GARP qui a initié la réflexion autour du fonds daide, pour deux raisons différentes. Dabord, pour des raisons de fiscalité. En effet, laide allouée provenant de largent public, elle était imposable, chose qui nétait pas précisée dans les textes régissant le fonds daide. Cela nempêchait pourtant pas les services des impôts, qui appréciait cette aide à leur guise, de demander des comptes aux producteurs, toujours selon leur estimation. Ça pouvait arriver à nimporte quel moment et jen ai dailleurs fait les frais. Jai même été en procès contre le fisc, procès que jai perdu. Deuxième point pour lequel nous avons défendu lavance sur recette, cest que de cette manière, les caisses du fonds daide sont renflouées". Ce que soutient en somme Latif Lahlou, en militant pour lavance sur recette, est que producteurs et réalisateurs se sont dabord protégés contre le fisc. Un autre réalisateur raconte "les coulisses" de lorigine de la réforme : "Tout a commencé quand une boîte de production a subi un contrôle fiscal. Le fisc était en droit dimposer une taxe de 40 % sur les revenus générés par le fonds daide. Cest de là que lidée est née". On est loin, ici, de lélan de solidarité et le souci dutiliser largent du contribuable à bon escient, affichés par tous. Toujours est-il quavec lavance sur recette, récemment entrée en vigueur, et appliquée lors de la dernière commission, plus de taxes donc, mais un compte-rendu détaillé de lutilisation de largent alloué par le fonds daide : "Ce qui est une très bonne chose. Un réalisateur pouvait auparavant prendre la moitié de la subvention, la mettre dans sa poche et faire son film avec lautre moitié. Dorénavant, tout se fera dans la transparence et on saura où va largent", chuchote ce réalisateur. Pourtant, tout reste encore à définir.
Tout reste à faire
Revenons à ce que dit larrêté ministériel : un producteur ayant bénéficié de lavance sur recettes, est tenu de verser au compte du fonds daide la part revenant à ce fonds sur chaque recette réalisée après la commercialisation du film : "Quand nous avons fait nos propositions concernant le fonds daide, il était question que celui-ci soit remboursé après que le producteur ait amorti son film. Ce qui dans le texte nest pas précisé", note Saâd Chraïbi. À quelle hauteur le fonds daide est-il remboursé ? Quelle est la part qui lui revient ? À partir de quelles recettes de films ? Rien nest dit, sachant pourtant que tous les films marocains ne peuvent pas être soumis au même régime. Prenons deux extrêmes : le film de Saïd Naciri, Les bandits et celui de Hakim Belabbès Les fibres de lâme. Si le premier a généré quelques 10 millions de dirhams de recettes à son producteur, le second a fait moins de
700 places. Alors quil semble tout à fait logique que les recettes générées par Les bandits participent à aider dautres films, ce nest pas le cas des Fibres de lâme. Cela pour dire que plusieurs films pourront difficilement rembourser lavance sur recette, tout simplement parce quils ne font pas suffisamment de recettes (et cela na rien à voir avec leur qualité cinématographique) : "Il va falloir bétonner les textes pour que la production cinématographique reste diversifiée. Il nest pas question daider à faire uniquement des films commerciaux qui pourront rembourser lavance", précise Abdelhay Laraki. Saâd Chraïbi, de son côté est rassurant : "Nous sommes en discussion avec le Centre cinématographique marocain et nous sommes en voie de trouver une solution" et à Laraki de renchérir : "Nous sommes dans une phase tampon et on continue à se chercher. Ceci dit, le dialogue est très positif". Par ailleurs, un autre facteur est à prendre en considération : si le fonds daide compte sur les remboursements des avances pour appuyer plus de films ou pour augmenter les sommes des avances, le scénario est très optimiste. Ce nest un secret pour personne, le cinéma marocain fait très peu de recettes, à une ou deux exceptions près, les salles de cinéma ferment les unes après les autres, et les Marocains continuent à préférer les productions venues dailleurs (souvent à juste titre). Autant le dire clairement : une chose a été faite, mais tout reste à faire. |
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Fonds daide. Qui décide ?
Qui décide de loctroi dune aide à un film et pas à un autre ? Une commission qui, jusque-là, se réunissait deux fois par an pour débattre de la qualité des scénarii, de leur faisabilité et du budget à allouer. Dorénavant, les membres de la commission se réuniront trois fois plutôt que deux et changeront tous les deux ans. Cest ainsi que pour 2004/2005, ce sont entre autres Soumaya Naâmane Guessouss (sociologue), Amina Talhimet (journaliste), Abdelfettah Kilito (écrivain et universitaire), Mohamed Layadi (exploitant dune salle de cinéma), en plus de représentants du Centre cinématographique marocain (Mustapha Stitou), du ministère de la Communication
Que change les nouvelles dispositions du fonds daide aux décisions de la commission ? Selon des sources proches de la même commission, rien du tout : "Cela nest pas du tout pris en considération, alors quil faudra être clairvoyant et vigilant pour maintenir la diversité de la production". Ses choix et son fonctionnement, nous dit-on, se font encore de manière plus ou moins "archaïque". Pas de vision globale de lavenir du cinéma. En dautres termes, une question essentielle ny est pas posée : quel cinéma voulons-nous ? Ce qui explique probablement les erreurs commises par la commission : le fonds daide ne va souvent pas aux bons scénarii ni aux bons réalisateurs. |
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3 questions à Noureddine Saïl (Directeur du Centre cinématographique marocain)
"Le réalisateur ne sera plus dans une logique de main tendue"
Le fonds daide devient une avance sur recettes. Pourquoi ?
Lidée est née il y a assez longtemps et elle a été discutée, revue, corrigée et complétée. Je pense quelle a eu le temps de mûrir et de venir pour créer de nouveaux rapports entre les réalisateurs et le fonds daide à la production cinématographique. En effet, les deux deviennent partenaires. Le réalisateur nest plus entièrement dépendant du CCM ou dans une logique de main tendue. Il est ainsi responsabilisé et un esprit mutualiste est créé puisquune partie des recettes des films servira dorénavant au financement dautres films. Lavance sur recettes, il est certain, a fait ses preuves ailleurs et il ny a pas de raison que ce ne soit pas le cas ici.
LÉtat nest-il pas en train de se désengager du cinéma marocain ?
Pas du tout. LÉtat, à travers le Centre cinématographique marocain, veut continuer à aider lindustrie du cinéma. Mais, les nouvelles mesures permettent le renforcement des mécanismes de contrôle, étant donné qu'il sagit de largent public. Elles permettent dinstaurer un climat de confiance entre le CCM et les producteurs et réalisateurs. Par ailleurs, lavance sur recettes ne veut pas dire que largent qui est donné doit être intégralement remboursé et le principal but est quune partie de largent revienne dans le circuit.
À quel point les caisses du fonds daide seront renflouées ?
Il ne faut pas se tromper sur un point. Vu létat du marché du cinéma aujourdhui, il est quasiment impossible pour beaucoup de réalisateurs de rembourser et ce nest un secret pour personne. Renflouer la cagnotte est, certes, un objectif à atteindre, mais pas uniquement : la philosophie de lavance sur recettes est avant tout de responsabiliser les réalisateurs et les producteurs et de professionnaliser le secteur. |
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