Cinéma marocain : De l'aide au prêt
Rétrospective : Il était une fois la presse
Troubles mentaux : Stop aux idées reçues !
N° 130
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Cinéma marocain : De l'aide au prêt
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Troubles mentaux : Stop aux idées reçues !

Troubles mentaux : Stop aux idées reçues !


Les troubles mentaux en chiffres

Une équipe de psychiatres de la faculté de Casablanca a réalisé en 2001 une étude sur 800 personnes portant sur les troubles anxieux en population générale. L’échantillon retenu était représentatif de la population casablancaise et l’instrument de travail international utilisé a été traduit et validé en darija. S’il ressort de cette étude que les taux de prévalence observés sont quasiment identiques à ceux que l’on retrouve partout dans le monde, une exception notable a été remarquée. Elle a trait aux troubles obsessionnels compulsifs, communément appelés les TOC, dont la moyenne observée au Maroc (6 %) apparaît trois fois plus importante que la moyenne internationale, proche des 2 % de la population. Pour le reste, les résultats sont les suivants :

Troubles paniques
2.3 %
Agoraphobie
7.6 %
Phobie sociale
3.4 %
Trouble obsessionnel compulsif (TOC)
6 %
Trouble de l’anxiété généralisée (TAG)
11 %
Dépressions
6 %


La dépression affecte un homme sur
10 et une femme sur 5 (Photo AFP)
Dépressions, angoisses, troubles anxieux… rien qui n’ait trait aux mauvais esprits ou à la folie. Ces troubles mentaux sont des maladies que l’on soigne de mieux en mieux. Mais qui le sait ? Radioscopie de ces "bleus à l’âme" qui n’ont rien d’états d’âme... Par Laetitia Grotti


"Au Maroc, la stigmatisation des maladies mentales est très importante, confie Nadia Kadiri, professeur en psychiatrie à la fac de médecine, les gens ont une peur bleue que cela se sache et d’être mis à l’écart". Ainsi, dépressions, TOC (troubles
obsessionnels compulsifs), TAG (troubles de l’anxiété généralisée), troubles anxieux et autres schizophrénies seraient considérés comme des maladies honteuses ? En écoutant les réactions de certains patients, on pourrait aisément le conclure. Ainsi cette femme, à qui le simple fait de dire qu’elle souffrait de dépression suffisait à lui créer d’autres angoisses, tout aussi difficiles à gérer. Ou ceux qui refusent que leur médecin traitant remplisse leur feuille de maladie : "Je ne veux pas que les gens soient au courant". Mais la réalité ne s’arrête pas aux portes de la honte. Tout simplement parce qu’une grande partie des malades ignorent leur état. Combien de Marocains souffrant de TOC ne les attribuaient-ils pas à leur tempérament ? Combien de fois, après avoir expliqué que se laver les mains 200 fois par jour ou que vérifier 50 fois de suite si on avait bien fermé la porte, n’était pas tout à fait normal, les psychiatres se sont-ils entendu répondre : "J’ai toujours été comme ça, c’est dans ma nature, je ne savais pas que c’était une maladie qui se soignait" ? Car soyons clairs : ces troubles mentaux souffrent aussi - et peut-être surtout - de ne pas être reconnus comme des maladies, au même titre que le diabète, l’asthme ou encore la bronchite. "Parce que la plupart de ces troubles ne se voient pas, leur existence est remise en cause, explique le Pr. Jallal Toufiq, aggravant d’autant les souffrances psychologiques et/ou physiques du malade". Pourtant, au Maroc comme partout ailleurs dans le monde, ces troubles mentaux existent (cf. encadré ci-dessus) et leurs traitements sont pour la plupart connus, codifiés et standardisés. Au Maroc, les plus fréquents sont indéniablement les troubles anxieux avec pour chef de file, les troubles de l’anxiété généralisée, étonnamment suivis par les troubles obsessionnels compulsifs, dont la moyenne observée correspond au triple de la moyenne internationale. Et parmi ces troubles obsessionnels, l’un d’entre eux nous différencierait, selon les psychiatres, des pays occidentaux : les obsessions religieuses. Ainsi cet homme refaisant indéfiniment ses ablutions de peur d’en avoir oublié, ou cet autre miné par la culpabilité des images sexuelles angoissantes qu’il s’imagine pendant la prière… Derrière les troubles anxieux, viennent les dépressions, maladies qui, selon l’OMS, seront la deuxième cause de mortalité dans le monde d’ici 2020, essentiellement à cause des suicides. Suicides qui, d’ores et déjà, font plus de morts que les accidents de la route ! Enfin, l’une des moins fréquentes, mais sans aucun doute la plus stigmatisée des maladies mentales, la schizophrénie qui appartient à la famille des psychoses. Victime de son image cinématographique et littéraire, traçant les traits d’une double personnalité agressive et dangereuse, elle n’est non seulement rien de tout ça, mais elle se soigne. "S’il est vrai que toute sa vie, un schizophrène devra suivre un traitement médicamenteux, il n’en demeure pas moins vrai qu’il peut tout à fait travailler, retrouver sa place dans la société", témoigne le Pr. Toufiq. Il n’empêche, certains troubles mentaux sont plus handicapants que d’autres et la schizophrénie, a fortiori en l’absence de structures adéquates, reste un handicap majeur, pour le malade comme pour son entourage. Radioscopie de ces maladies que l’on tait.

Des TAG, des TOC… mais pas des tics
11 % des Marocains souffriraient de TAG ! Beaucoup retrouveront derrière les symptômes les plus évidents de cette maladie, qui touche plus particulièrement les femmes, l’image caricaturale de la "mère possessive", typique de nos contrées méditerranéennes. Celle qui appelle 10 fois par jour pour savoir si tout va bien, s’il n’est rien arrivé de grave… Sauf que dans le cas des TAG, le malade voit le danger partout, subit des angoisses générant de véritables souffrances psychologiques qui s’accompagnent de manifestations physiques comme les palpitations, l’accélération des battements cardiaques, l’étouffement... Comme pour les TOC, les gens attribuent généralement cette "inquiétude" excessive de la personne à son tempérament, "elle a toujours été comme ça" et ignorent les souffrances morales de leur proche ou ami. Si les femmes sont plus touchées, c’est, pensent les spécialistes, entre autres parce qu’elles sont plus soumises aux facteurs de stress et aux modifications hormonales. Rappelons que les facteurs de stress peuvent déclencher, précipiter, voire aggraver une maladie mentale, mais en aucun cas en être la cause. De fait, comme la plupart des troubles anxieux, les TAG correspondent à des dysfonctionnements neurobiologiques. Il est donc important de consulter un psychiatre, qui saura prescrire le traitement antidépresseur nécessaire et le suivi psychothérapeutique.
Comme pour l’anxiété généralisée, les TOC ont tendance à rendre infernal le quotidien du malade et de son entourage. "Sur le plan clinique, il en existe plusieurs types, mais le schéma reste le même" avance le Pr. Toufiq. "Il s’agit en fait de l’intrusion d’une idée qui va assiéger l’esprit de la personne (obsession), qui n’aura d’autre choix que de la subir. Pour chasser cette obsession ou l’empêcher de survenir, le malade va adopter un certain comportement que l’on nomme compulsion". Parmi les obsessions les plus fréquentes, figure la crainte permanente des germes ou de la saleté, qui entraîne comme rituel de se laver les mains des dizaines de fois par jour, de ne pas pouvoir serrer la main des gens, de nettoyer son appartement ou son bureau en permanence. Mais aussi, les obsessions relatives aux doutes sur ce que l’on vient de faire (a-t-on bien fermé la porte ?) qui obligent à vérifier des dizaines de fois des actes simples de la vie quotidienne, ou encore l’obsession de pensées violentes ou sexuelles. Encore une fois, ce comportement n’est pas normal, il ne correspond pas à une "nature" ou à un "caractère", mais bien à un dysfonctionnement neurobiologique qui se traite, comme se traitent le trouble panique, l’agoraphobie ou encore la phobie sociale (cf. lexique).

Coup de blues ? Non, dépression
Depuis plusieurs semaines déjà, Khadija ne trouve que très difficilement le sommeil et se réveille fréquemment en pleine nuit. Elle a perdu tout intérêt pour son travail et se sent coupable de ne pas pouvoir consacrer plus de temps à ses enfants. Quant à mitonner des petits plats, elle n’en n’a plus aucune envie. Son état la désole, elle est de plus en plus souvent la proie d’idées noires. Elle se juge sans valeur, tout à tour irritable ou amorphe, alors qu’elle était si énergique. Certes, elle a bien essayé de suivre les conseils de ses proches qui ne cessaient de lui répéter : "Secoue-toi !", "Prends-toi en main !", "Change d’air", "Fais du sport", mais rien n’y a fait. Jusqu’au jour ou une amie l’a convaincue de consulter un psychiatre. Et là, ô stupeur ! Khadija apprend que loin d’être une légère déprime qu’un peu de volonté et quelques bonnes paroles permettront de surmonter, elle souffre d’une vraie maladie, appelée dépression. Une maladie qui, à en croire les spécialistes de l’OMS, affectera au cours de sa vie un homme sur 10 et une femme sur 5. À en croire le Dr Benedetto Saraceno, directeur du département de santé mentale de l’OMS, "la dépression est actuellement la cinquième cause de mortalité et de handicap dans le monde et devrait atteindre la deuxième place d’ici 2020". Est-il utile de continuer d’égrener ces statistiques pour percevoir l’importance de diagnostiquer une telle maladie ? D’autant qu’elle est de mieux en mieux connue et traitée et ce, grâce aux découvertes majeures qui ont été réalisées ces dix dernières années. Pour la psychiatre Nadia Kadiri, "grâce aux moyens d’investigation actuels, on a pu explorer l’anatomie cérébrale et faire le lien entre les maladies mentales et les lésions cérébrales que nous observons". Tous les psychiatres vous le diront : dans la majorité des cas, les dépressions sont dues à des dysfonctionnements neuro-biologiques. Certes, ils ignorent encore les causes de ces dysfonctionnements, mais ils savent les traiter. Du coup, "il ne sert à rien de se secouer ou de prendre des vitamines. Au contraire, ces conseils généralement donnés par les proches aggravent le cas, explique le psychiatre Jallal Toufiq, car pendant ce temps, on ne se soigne pas". Or, il existe des solutions : le traitement médicamenteux par antidépresseur et la psychothérapie. Et les chiffres sont éloquents : plus de 85 % à 90 % des personnes souffrant de dépressions pourraient être traitées de manière efficace.

Pas de Dr. Jekyll ni de Mr. Hide
"Contrairement aux troubles de l’humeur ou aux dépressions qui concernent 5 à 10 % de la population, les schizophrénies ne touchent qu’1 % de la population, explique Nadia Kadiri. L’intérêt pour cette maladie n’est donc pas lié à sa fréquence, mais aux souffrances qu’elle engendre et à la stigmatisation dont elle est victime". S’il n’existe pas une, mais plusieurs schizophrénies, elles présentent là encore des caractères communs. Écoutons le Pr. Toufiq : "Elles ont un impact très important sur le quotidien du malade comme de l’entourage, car ces maladies peuvent altérer le jugement de la personne, s’accompagner de crises de délire, d’hallucinations, de troubles du comportement (excitation, agitation). Elles ont également un impact sur l’affect qui engendre un repli sur soi, du désintérêt…". Si les crises aiguës nécessitent généralement une hospitalisation, une schizophrénie traitée de façon précoce se soignera via des antipsychotiques (comme pour les antidépresseurs, il n’y a aucune dépendance). Les traitements sont obligatoires et à vie, certains coûtent très cher. On le voit, tous ces troubles mentaux sont curables. Encore faut-il le savoir.



Définitions. Pour mieux comprendre

Dépression. Contrairement à la déprime, la dépression est une maladie qui, en tant que telle, demande à être soignée. Il ne s'agit pas d'une faiblesse de caractère ou d'un manque de volonté. Si le mécanisme de la dépression n'est pas connu avec précision, on sait qu’il correspond à un dysfonctionnement neurobiologique qui entraîne un dérèglement biologique de l'humeur et des fonctions intellectuelles et physiques. Elle se soigne grâce aux antidépresseurs et à un suivi psychothérapeutique.

Morbidité.
à ne surtout pas confondre avec mortalité. Les médecins parlent de la morbidité comme d’une maladie pour en évoquer les conséquences physiques, professionnelles, sociales, économiques et parfois judiciaires.

Agoraphobie. Correspond aux angoisses déclenchées par la peur de ne pas pouvoir recevoir d’aide en cas de nécessité. Les personnes qui en souffrent décrivent souvent leur phobie de la foule ou des grands espaces.

Phobie sociale. Relativement fréquente au Maroc, elle est pourtant la plus négligée des maladies mentales. La phobie sociale correspond à une timidité excessive qui fait qu’on cherche à éviter l’autre, son regard, son jugement. Le traitement de cette phobie passe par une psychothérapie spécifique.

Antidépresseur. les anti-dépresseurs sont des médicaments qui appartiennent à la famille des psychotropes. Ce ne sont pas des tranquillisants et il n’y a aucun phénomène d'accoutumance.


Maroc. Une offre de soins encore limitée

Combien de fois avons-nous entendu ou lu que les Marocains étaient schizophrènes ? Entre autres, parce qu’ils seraient constamment tiraillés entre tradition et modernité. Autant rassurer tout de suite nos lecteurs : cette affirmation ne résiste pas à l’analyse scientifique. Il n’y a pas plus de schizophrènes au Maroc qu’ailleurs. Comme il n’y a pas plus de dépressifs ou de personnes présentant des troubles anxieux. En effet, comme l’avancent la psychiatre Nadia Kadiri et son confrère Jallal Toufiq, "toutes les études épidémiologiques réalisées démontrent qu’en terme de troubles mentaux, il y a les mêmes taux de prévalence partout dans le monde". Le Maroc, de facto, n’y échappe pas. Et comme ailleurs, ces maladies mentales touchent indifféremment les hommes et les femmes (ces dernières sont toutefois plus sujettes à la dépression. Pour la psychiatre Nadia Kadiri, "les troubles mentaux les plus fréquents diagnostiqués au Maroc sont les dépressions, la tendance au suicide, les troubles anxieux, les troubles maniaco-dépressifs et les troubles alimentaires". Si ces maladies sont curables via des traitements antidépresseurs accompagnés ou non (selon la pathologie), d’un suivi psychologique, reste à les diagnostiquer. Or une fois encore, l’offre de soins reste minime. "Comparée à un pays comme la France, on peut dire que nous manquons d’à peu près tout. Mais comparée à la situation qui prévalait chez nous il y a dix ans, on peut dire que la situation s’améliore" explique Nadia Kadiri. À titre d’exemple, 300 psychiatres exercent aujourd’hui. En 1970, il n’y en avait qu’un seul… dans tout le Maroc. Idem pour les structures hospitalières. En 1979, le Maroc ne comptait que le seul centre psychiatrique du CHU Ibn Rochd. Aujourd’hui, il existe 12 centres de santé psychiatrique dans tout le pays. De plus, selon notre psychiatre, "nous avons des gens très bien qui exercent dans le privé", avant d’ajouter "en revanche, nous manquons surtout de personnel spécialisé : infirmiers, assistantes sociales… Savez-vous que les urgences psychiatriques d’une ville comme Casablanca (5 millions d’habitants) n’ont toujours pas d’assistante sociale ?".
 
 
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