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N° 131
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Basri : La descente aux enfers

(Photo Economie & Entreprises)
Depuis son éviction, il n'a jamais été aussi bas. Depuis son éviction, il n'a jamais été aussi bas. Driss Basri n'a pas encore touché le fond, mais il n'en est pas loin. Comment en est-il arrivé là ? Enquête sur la longue déchéance d'un ancien vice-roi. Par Driss Ksikes et Karim Boukhari


"Allo, c’est Driss Basri qui vous parle". C’est reparti avec Basri ("Sidek Driss", dit-il en plaisantant à peine), de nouveau hors de ses gonds, après avoir observé, de longs mois durant, un étrange silence. Le ton change au fil des appels, une dizaine
répartis en deux jours à peine. "Je vous ai à l’œil depuis un bon moment, je suis grand et puissant, j’ai mes hommes, vous risquez gros". Une menace ? "Non, une leçon. Dites-vous bien que même Sidna (NDLR : Mohammed VI) est de mon côté, il me protège". Il a du mal à cacher son agitation. Première cause de son malaise, son fils Hicham, mis sous mandat d’arrêt international depuis quelques jours. "Mon fils est un homme libre et il ne tardera pas à poursuivre ceux qui lui veulent du mal, au Maroc", scande le père. Entre temps, malgré quelques articles ici et là, aucun communiqué officiel marocain n’est venu démentir la poursuite. "Il est là, à côté de moi, je vous le passe ?". Basri ne nous passe finalement pas son fils Hicham. Mais c’est un autre de ses fils, Tawfiq, qui dit s’occuper des affaires de son frère, qui prend le relais, en appelant à partir du Maroc : "Hicham n’a jamais reçu de convocation à son domicile au Maroc. À Paris, non plus, alors que son adresse est connue et qu’il possède une carte de résident. Il habite d’ailleurs à 200 mètres de mon père, Driss Basri". Qu’est-ce qui empêche Hicham de rentrer au Maroc, alors ? "Rien, répond Tawfiq, si ce n’est que nous (la famille) le lui avons déconseillé".
À ses proches, Basri répète qu’il est "prêt à rentrer et même à être jugé si nécessaire". "Mais, laisse-t-il entendre, c’est tout le système que l’on jugera, et cela remontera jusqu’à Hassan II". Pourtant, quand on lui pose directement la question, Basri explose littéralement : "Sachez que personne ne peut me juger". L’ancien ministre semble compter sur la bienveillance des autorités françaises, plutôt compréhensives envers un homme sans titre de séjour officiel. Il a, certes, un passeport expiré et un visa non valide (là-dessus, Basri est catégorique, "ça ne regarde personne"), mais de peur de ressembler à un opposant exilé, il se refuse à demander un asile politique. Cela ne l’empêche pas de multiplier les contacts avec des personnalités françaises de marque. Il est évident que l’avenir de l’homme est évoqué au cours de ces rencontres. Mais pour masquer sa fragilité, il nous lâche dans un sursaut d’orgueil : "Ana gad b’rassi (je suis capable de me défendre tout seul )". Histoire de montrer qu’il a encore des munitions. Que reste-t-il concrètement à Basri ? Des épanchements médiatiques où les contradictions ("Oui je veux rentrer… Non, je ne veux pas rentrer") l’emportent, dénotant d’une agitation certaine. Et une surenchère sur un projet éditorial délibérément maintenu dans le flou ("J’ai tout… dans la tête").

Juillet – novembre 1999 : L'effeuillage
La vie de Driss Basri, l’homme tout-puissant du régime, a basculé avec la mort du roi Hassan II. Tout de suite, raconte-t-il à son entourage, "les généraux Hosni Benslimane et Mohamed Arroub m’enferment dans un riad au Palais". La gestion des obsèques n’est pas son affaire. Celle de la bey’a non plus. Lorsqu’il tente d’en toucher un mot au nouveau roi, Mohammed VI, ce dernier le somme de vaquer à ses propres occupations. Les liens entre le vizir et celui qui fut jusqu’alors prince héritier sont tendus depuis 1984. À la demande de Hassan II, père rudement bienveillant, Basri s’était empressé de concocter un rapport sur les activités du prince, "non sans zèle" d’ailleurs, précisent ses anciens collaborateurs. Le mépris du nouveau roi vis-à-vis du super-flic préféré de son père est jusque-là visible dans les regards, la gestuelle, l’indifférence. Une fois la trêve du deuil observée, le roi passe aux actes. Fin septembre, il enclenche une stratégie d’effeuillage méthodique. Il lui ôte le dossier du Sahara, en limogeant son bras droit, Mohamed Azmi, nomme Hamidou Laânigri à la tête de la DST pour le déposséder de son arme, le renseignement, et décide de le court-circuiter pour diriger les walis et gouverneurs à partir du Palais. Au sein du gouvernement Youssoufi, "chacun tire ses conclusions, mais tout cela paraît cohérent parce que le mot d’ordre royal est que chacun s’occupe de ses prérogatives strictes", rapporte un ministre alors en poste. Le ministre omniprésent de l’ancien système se sent de plus en plus à l’étroit. Un incendie prétendument accidentel ravage, fin octobre, une aile du bâtiment de la DST à Témara. Les résultats de l’enquête n’en détermineront jamais l’instigateur. Entre temps, Basri est pointé publiquement du doigt par des habitants de Laâyoune, excédés par sa gestion sécuritaire, puis conspué par ceux du Nord, qui accueillent chaleureusement le nouveau roi et voient en son ministre de l’Intérieur l’architecte de leur exclusion programmée par Hassan II. Le 8 novembre, Basri s’apprête à fêter son 61ème anniversaire. Le scénario de son éviction est scellé le jour même. Le lendemain, un ballet aérien militaire boucle l’enceinte du ministère de l’Intérieur et le transporte à Marrakech pour apprendre que son subalterne marginalisé, Ahmed Midaoui, prend sa place, secondé (si ce n’est surveillé) par l’ancien camarade de classe du roi, Fouad Ali El Himma (lire ci-contre). "J’ai décidé de changer de ministre de l’Intérieur. Je connais vos enfants. J’ai des relations avec eux. Maykoun ghir elkheir", c’est en ces termes, mi-réconfortants, mi-troublants, que le roi Mohamed VI, raconte Basri lui même à ses proches, l’a limogé. Un communiqué s’ensuit, promettant vaguement que "de nouvelles fonctions vont lui être attribuées". Dans les coulisses, le deal est moins protocolaire : il lui faut "garder le silence". Entre temps, sa visibilité sociale est réduite à néant. Dernier effeuillage en date, son remplacement à la tête de la Fédération royale marocaine de Golf par le prince Moulay Rachid. Basri sort de l’écran définitivement.

Novembre 1999 – juillet 2002 : L'observation
Au Palais, on a le sens de l’étiquette. Quatre jours après sa mise sur la touche, Basri est rappelé pour recevoir la décoration qui sied à "un serviteur de l’État" (la même qu’avait reçu le tyrannique Moulay Hafid Alaoui). Les ministres du gouvernement d’alternance ne font pas preuve d’ingratitude non plus envers celui qui, mine de rien, leur a balisé le terrain vers le sérail. Un thé d’adieu est organisé en catimini dans la résidence d’Abderrahmane Youssoufi. L’événement provoque une première : des militants associatifs, bougies à la main, protestent contre un "thé déplacé". Quelque temps plus tard, Basri, toujours fidèle à son serment de mutisme, cherche à intégrer la faculté de droit de Rabat Agdal (celle-là même où le roi Mohammed VI a préparé sa licence), ne serait-ce que comme vacataire. En début 2001, l’initiative soulève un tollé et plus de quatre cent universitaires de Paris, Rabat et ailleurs, signent une pétition envoyée au gouvernement Youssoufi, faisant savoir qu’il est "inadmissible que l’ex-exécutant des sales besognes et le commanditaire zélé des opérations de répression, d’enlèvements, de torture, de manipulations soit blanchi et honoré du titre de professeur de droit". Basri commence à réaliser que son image est définitivement ternie auprès de l’opinion publique. Mais Youssoufi continue de le voir, de prendre le petit-déjeuner avec lui. Ayant assisté avec lui au mystérieux pacte testamentaire de Hassan II (sur le Coran), Basri devient son confident et son complice. Par ailleurs, ses anciens fidèles se font de plus en plus rares. "Le fait qu’il ait déclaré être toujours en contact avec ses anciens collaborateurs m’a refroidi", confie un des politiciens de gauche qui ont coupé les ponts avec lui. L’isolement de Basri n’est pas total, alors, mais "ma surveillance et la persécution de mon fils, Hicham (pour l’affaire Bouznika bay), est permanente", se révolte-t-il. Il jongle alors entre les résidences secondaires. C’est d’ailleurs à partir de Bouznika qu’il fait sa première sortie médiatique. Il remet à Ali Lmrabet le 2 septembre 2001 un texte critique qu’il publie dans Demain Magazine sur la troisième voie de James Baker. Il y traite la gestion de la nouvelle équipe chargée du dossier de "capitulation", puisque "la démarche retenue ne peut qu’encourager le sentiment séparatiste et la volonté d’indépendance". L’un de ses confidents explique que l’ex-vizir voulait par cette première sortie médiatique se positionner comme "le gardien de l’héritage de Hassan II sur une question qui dépasse les clivages politiciens". Peine perdue. Cela n’a fait que confirmer son isolement politique et sa volonté de le compenser par le copinage médiatique. "Il s’accroche à l’époque à tous les journalistes avec lesquels il avait tissé des relations auparavant pour passer des informations sur lui, sans le citer, pour maintenir sa visibilité", rapporte un rédacteur en chef qui l’a longtemps côtoyé. D’où sa récidive à L’Économiste, sur le mode de scrutin. À l’époque, le débat bat son plein sur la liste proportionnelle et Basri sort une analyse (un peu brouillonne, soi dit en passant) sur sa préférence pour "un scrutin uninominal à deux tours qui favorise la création d’alliances". Jusque-là, Basri essaie de préserver l'image d’un homme bien pensant. Il a de longues discussions en aparté avec Youssoufi sur ce sujet électoral, mais sans résultat. Pendant l’été 2002, alors que les législatives paraissent encore loin, l’événement majeur est le mariage royal. L’ex-vizir, ne voulant pour rien au monde rater cette occasion pour redorer son blason, "se fait inviter grâce à l’intercession du prince Moulay Rachid", rapporte une source proche du Palais. Les liens ne sont pas complètement rompus. D’ailleurs, lorsque la fille de Basri, Soukaïna, fête son mariage, elle recevra un cadeau de grande valeur offert par le roi Mohammed VI. Ses proches s’en vantent encore.

Septembre 2002 - juin 2003 : Cherche statut désespérément
La rentrée 2002 est marquée par le rendez-vous des élections législatives, "les premières sans lui", comme raillent nombre de ses amis d’hier. Basri choisit ce moment pour sortir de sa réserve : il se présente aux élections. Il pousse le luxe jusqu’à déclarer que "cela ne pourra se faire que sous la bannière de l’USFP", parti où, hier encore, il comptait l’essentiel de ses adversaires politiques. Ce qui ressemble à un coup de bluff, comme l’explique l’un de ses confidents, répond en fait à un objectif bien précis : "Sonder définitivement les intentions de Mohammed VI quant à son éventuelle réintégration dans le jeu politique". Et lui permet, au passage, d’envoyer un joli clin d’œil à l’USFP de son "ami" Abderrahmane Youssoufi. Une manière aussi de se dédouaner davantage par rapport à son rôle de "pacificateur" du temps de Hassan II. Mais le pari ne marche pas. Le Palais apprécie mal la plaisanterie et n’envoie pas son feu vert. Basri dira après coup que c’était "juste pour rire", mais personne ne rit plus autour de lui. Son avenir politique est bien derrière lui. Et l’ancien vizir ne s’y résout guère. Il refait le compte de ses amis et se rend à l’évidence : beaucoup parmi ses "créatures", tant politiques qu’économiques, lui tournent carrément le dos, de peur de se brouiller avec les nouveaux hommes forts du régime. Tous ceux qui l’approchent à l’époque le trouvent "aigri, isolé, en bonne voie de dégradation". Basri, grand architecte de tous les trucages perpétrés par le passé, met en doute l’honnêteté des législatives 2002 et raille l’efficacité de ceux qui y ont veillé. La guerre, jusqu’alors froide, entre lui et ses remplaçants dans le sérail devient plus ouverte. Basri, relégué au rang de has-been, est un homme dont tous les gestes et faits sont épiés, suivis à la trace. Il change son fusil d’épaule et s’évertue, désormais, à détruire l’image de cerbère fou que les 25 ans de règne auprès de Hassan II lui ont collé à la peau. Il se réinvente une virginité en (re)tapant à la porte des journaux indépendants, leur rappelant au passage que "de mon temps, au moins, il n’y avait ni censure, ni emprisonnement". Et renforce davantage ses liens avec des opposants d’hier, avec à leur tête le fidèle Youssoufi, fraîchement évincé de la Primature. C’est par le biais de la presse et de ses rencontres informelles que Basri, dont les ponts sont coupés avec le Palais, continue à glisser des messages. À l’automne 2002 déjà, il teste l’idée d’un livre sur "le bilan de l’œuvre hassanienne (et donc basrienne)". Le message ne récolte aucune objection visible, si ce n’est un agacement de plus en plus visible. Basri gêne : en convoquant la mémoire de Hassan II, il espère récolter les réussites du défunt et bénéficier, dans le même temps, de son intouchabilité. Basri en rajoute même une couche : "J’ai aussi mes mémoires… que je garde soigneusement dans ma tête". Pour les initiés, le message est clair, comme le rappelle cet observateur politique : "Basri aspirait à une forme de reconnaissance, en plus de son souhait d’avoir la paix pour toujours. Sous peine de…". Mais il y va en zigzaguant. Toute la fin 2002 et les premiers mois de 2003 sont marqués par cette ambivalence chez l’ancien vizir. Il ne sait pas trop quoi faire, et on ne sait plus trop quoi faire de lui. Le contexte de l’époque, marqué par un flottement sécuritaire (terrorisme) et un léger vent de nostalgie hassanienne maintiennent, à ses yeux, quelque espoir de retour. Une certitude, toutefois : malgré ses déclarations à la presse, et un passeport en règle, il n’est pas libre de ses mouvements. Il a raté sa tentative d’intégrer l’université, son retour politique et ses (éventuelles) idées d’excursion loin du pays. Il ne lui reste plus que la pratique du golf pour tromper son ennui.

Juillet 2003 – juin 2004 : L’exil masqué
Basri parti en France pour se faire soigner : l’annonce, produite officiellement le 10 juillet 2003, a pris tout le monde de court. On ne connaissait pas l’homme, golfeur impénitent, malade au point d’être dépêché à Paris. Son médecin (également celui de Hassan II), Moulay Driss Archane, n’avait détecté chez lui en 1984 qu’une hépatite C stabilisée. Bénigne, en somme. Une source qui avait vécu la naissance de la nouvelle nous explique : "Basri n’était pas si malade que cela, mais ce n’était pas là le plus important. Les conseillers du Palais ont insisté pour que la nouvelle soit relayée avec la mention : pris en charge par le roi". Le malade décrypte facilement le message : le voyage ressemble à un sauf-conduit et la "prise en charge royale" à une invitation au silence. Aucune date n’est précisée pour le retour. Basri en profite pour se couler dans la vie parisienne comme un poisson dans l’eau. Il croise des opposants en exil, des courtisans ou des proches de Hassan II en disgrâce (exemple de Mohamed Mediouri) et choisit, médiatiquement, d’hiberner. Rien. Silence radio. Basri prend même son bâton de pèlerin et allonge le pas jusqu’en Espagne. Mais d’exil, il n’est point question. En janvier 2004, on le retrouve d’ailleurs au Maroc, où il reprend contact avec son conseiller juridique, Me Mohamed Tber. Les nouvelles, cette fois, ne sont guère rassurantes. L’avocat n’est pas dupe. Il sait que les enquêteurs de la police ont lancé un filet qui devrait ramener deux gros poissons pour commencer : Abdelmoughit Slimani, gendre de Basri et Abdelaziz Laâfoura, son "gouverneur en chef". Les deux hommes sont directement accusés dans la plainte adressée à l’été 2003 déjà (et gelée jusqu’alors), par un homme d’affaires suisse. Dans la plainte, le nom de Basri est évoqué comme l’un des actionnaires de l’ombre d’un hôtel à Agadir, objet d’un financement occulte. C’est le signal d’alarme : techniquement, Driss Basri peut être cité à comparaître à n’importe quel moment, au mieux en qualité de "témoin". Il replie bagages en janvier 2004, à destination de l’Europe. Mais il part dans des conditions pour le moins précipitées : sans visa et avec un passeport à la date de péremption toute proche. Des sources fiables soutiennent que "c’est en Espagne, où il a transité, que Basri a négocié un visa des frontières qui court sur quelques semaines à peine". Dès son arrivée en Espagne, son conseiller juridique lui indique de garder le silence, "et d’attendre en Europe". Février 2004, d’autres proches de Basri tombent dans les suites de l’affaire Laâfoura-Slimani. Le nom de Hicham Basri est cité. Hicham, c’est la corde sensible de Basri. Ses ennuis, d’abord économiques, ont démarré en 2000 où ses créanciers le chassent littéralement du projet Bouznika bay. S’ensuit un départ pour l’Europe, où Hicham se fait plus discret, confiant la gestion de ses affaires à l’un de ses frères resté au Maroc. Basri et son fils sont-ils en exil ? Au printemps 2004, le père démarche en Espagne et en France la possibilité d’une naturalisation, pour garantir un titre de séjour légal. Les démarches n’aboutissent pas et il refuse de demander l’asile politique. Et voilà que son passeport expire. Basri, comme son fils, n’ont d’autre choix que de rester en exil forcé. C’est ce que leur conseillent leurs proches et le dernier cercle des fidèles. Basri tente de renouveler son passeport, en vain. Il est coincé mais il peut encore circuler puisque, comme nous l’explique une source française : "Il ne viendrait pas à l’idée des autorités françaises d’interpeller Basri comme un vulgaire clandestin. Il leur faudrait un feu vert en haut lieu, lequel ne peut se faire sans un avis favorable, au préalable, des autorités marocaines". D’autres sources, toujours en France, soutiennent que l’homme disposerait d’un autre document de voyage, "un ordre de mission diplomatique qui lui permettrait de couvrir, légalement, ses déplacements". Mais que s’est-il donc passé pour que l’ancien ministre se retrouve dans une situation aussi peu confortable, brisant par la même occasion le pacte du silence avec des sorties médiatiques très peu sereines (ABC et El Mundo, entrecoupés d’une interview censurée à Assahara, où il a tenté de se racheter) ? Une source sûre à Rabat explique laconiquement que "les velléités de Basri (rencontres avec des personnalités françaises de haut niveau, suspense maintenu autour du projet d’édition et, surtout, du sort réservé aux précieux documents mis en lieu sûr en Europe par l’un de ses hommes, peu après la mort de Hassan II) imposent la méfiance". Traduisez la mise en garde : un mandat d’arrêt contre son fils, d’abord annulé avant d’être relancé, mais sans trop de bruits. Et un suspense maintenu à l’égard de ce qui pourrait attendre Basri au Maroc. À la surface, tout va bien et Basri, à ses heures, est le premier à le dire.

Et Maintenant : Peut-il être jugé ?
En France, des militants des droits humains s’agitent : "Pas question que Basri vive ici en paix". L’ancien ministre, de son côté, compte sur l’amitié bien compréhensive d’un Chirac qui avait coutume de venir chez lui à Rabat, lorsqu’il était au pouvoir. Or, ce n’est pas suffisant. Une plainte, voire un procès, pourrait tout remettre en cause. "L’éventualité d’une poursuite pour torture n’est pas simple, nous révèle un expert de la FIDH. Toute plainte relative à des faits antérieurs à 1994 (date de l’adoption de la convention contre la torture par la France) serait irrecevable". La compétence universelle (NDLR : droit de juger des délits commis par des étrangers sur d’autres territoires) des tribunaux français étant limitée, "des mains marocaines ont tenté d’importer en France le procès intenté à Basri en Belgique, par un certain Abdelilah Hbaïli, mais en vain". Basri peut respirer. Mais s’il se sent harcelé judiciairement, il pourrait refaire ses valises et rentrer au bercail, où d’après une source sécuritaire française, "il ne risque pas d’être arrêté". Cela lui garantit-il pour autant d’échapper à un éventuel procès ? "La volonté politique de le poursuivre sur le dossier des années de plomb n’existe pas", nous dit clairement une source autorisée. Pourtant, dans les différents témoignages et requêtes parvenus à l’IER, le nom de Basri revient souvent, aussi bien comme "responsable politique de la répression" que comme "tortionnaire présent physiquement à Dar Mokri et Derb Moulay Chérif". L’IER, ayant carte blanche, peut très bien l’appeler pour audition. Plus tard, "une association pourra toujours se saisir des conclusions de l’IER pour enclencher une procédure judiciaire contre Basri", nous explique un proche du dossier. Maintenant, le vrai risque immédiat que court Basri est d’être appelé à la barre, au moins pour témoigner dans les affaires économiques qui éclaboussent ses anciens protégés. Ce qui pourrait ouvrir la porte à une poursuite judiciaire le concernant personnellement. "C’est son cauchemar depuis que Slimani et Laâfoura ont été interpellés", dit un de ses amis. Mais en a-t-il encore ?



Basri-El Himma. Le duel des vizirs

Les deux hommes se connaissent depuis presque vingt ans. Fouad Ali El Himma, diplômé en sciences politiques, et surtout camarade de classe du prince héritier, atterrit au ministère de l’Intérieur, puis au cabinet du vizir Basri himself. Ce dernier, connu pour ses relations tendues avec le protecteur princier de son poulain, s’ingénie à le ridiculiser. "Il est affecté à un bureau ridicule, sans journaux et sans mission", raconte alors l’un de ses collègues. Lorsqu’en 1992, El Himma remporte les élections communales à Benguérir (UC puis SAP), le ministre le félicite en public, avec une touche d’ironie grinçante : "N’oublie pas, mon fils, que c’est grâce à nous que tu y as eu droit". Lorsque le roi Hassan II, sentant sa mort approcher en 1998, nomme El Himma chef de cabinet du futur roi, les rivalités commencent à poindre le nez. Des dossiers épineux transitent par cette antichambre du pouvoir futur. Lorsqu’il découvre El Himma auprès d’El Midaoui au Palais de Marrakech, le jour de son éviction, il réalise que son ère est finie. Dans un premier temps, il s’en prend aux détenteurs du "nouveau concept d’autorité". Mais depuis que les affaires ont rattrapé ses hommes et son fils, Basri n’hésite pas, en des termes à peine voilés, à titiller, comme dans la dernière interview accordée à El Mundo, "ceux qui me surveillent moi et ma famille". La première réaction reconnaissable d’El Himma date d’il y a une semaine. Il est intervenu in extremis pour interdire la parution d’une interview de Basri sur les colonnes du quotidien Assahra. "Pas question qu’il s’exprime ni sur Le Matin, ni sur Assahra", ordonne-t-il au téléphone (lire p28). Est-ce donc une bataille d’hommes ou de systèmes qui s’enclenche ? Les deux, visiblement.



Assahra. Une interview censurée

Driss Basri ne boude plus la presse marocaine, même la plus officielle, depuis que ses ponts sont coupés avec le Palais. En début de semaine dernière, il a pris contact avec deux journalistes du groupe Maroc Soir, appartenant aux deux supports Le Matin et Assahra. Le principe d’une interview est vite adopté. Les deux journalistes en référent au patron du groupe, le Saoudien Othmane El Omeir, qui y voit même un possible coup médiatique. Politiquement, les propos de Basri constituent un revirement étonnant (mais dont il est familier) par rapport à ses déclarations, le 30 mai, aux Espagnols d’ABC, et qu’il n’est pas loin de renier en bloc. Plus question de la préparation au Maroc des attentats de Madrid, ni de la perméabilité des frontières marocaines au plus fort des troubles intérieurs en Algérie, etc. Dans un registre plus anecdotique, Basri dresse un portrait glorifié de la monarchie, de l’œuvre hassanienne-basrienne et s’amuse à rappeler, au passage, qu’il reste "un universitaire qui a écrit 23 livres" ! L’article-interview de Basri, qui domine la Une d’Assahra, est programmé pour le jeudi 3 juin. Peu après le tirage de la 1ère édition, qui se déroule comme prévu, un responsable du groupe dont nous tairons le nom et qui n’était pas au courant de l’interview, prend son téléphone et appelle Fouad Ali El Himma en personne. Lequel ordonne la saisie du journal. Rappelés en catastrophe, les responsables d’Assahra concoctent une nouvelle Une dans laquelle le fameux article-interview ne figure plus. La deuxième édition, qui sera tirée quelques heures plus tard, gommera toute trace de Basri, désormais banni de la presse officielle du pays.



Dernier mot : Corrida (Ahmed R. Benchemsi)

Driss Basri est un taureau dans l'arène. Blessé plusieurs fois, il saigne abondamment, mais ses naseaux continuent de fumer. Face aux journalistes qui osent agiter la cape rouge de sa déchéance, il charge encore et encore, fulminant, menaçant, haletant. Son passeport périmé, sa peur de rentrer au Maroc et d'y être assigné en justice sont autant de banderilles qui lui perforent le cuir et font gicler son sang. Pour l'instant, le matador, tapi quelque part entre le Palais royal et le ministère de l'Intérieur, se retient de porter l'estocade.
La parabole de la corrida décrit bien la situation actuelle de l'ancien grand vizir. C'est cruel, mais pas vraiment injuste. "Le taureau a ses chances", disent les défenseurs de la tauromachie. De même, l'ancien ministre a ses atouts. Il "sait" et pourrait parler. Mais Driss Basri ne parlera pas. Plus que se venger, parler, pour lui, signifierait trahir. C'est violemment contre la nature de cet homme, qui doit son époustouflante carrière à son sens dramatique de la fidélité. À Hassan II, certes, mais pour l'homme de la Chaouia, la notion de clan, et donc celle de filiation, a un sens puissant.
Cela vaut aussi pour lui. Son obsession numéro 1 - et il en a plusieurs - s'appelle Hicham. Hier, riche golden boy à l'ombre de son puissant père, il est aujourd'hui au cœur d'une noria de mandats d'arrêts internationaux. Personne n'en a vu une copie, mais personne non plus n'a démenti leur existence. L'ambiguïté, au moins, ne déplaît pas à Rabat. Mais Rabat joue là un jeu dangereux. Que le matador le sache : abattre Hicham, c'est s'obliger à abattre Driss. Ou se risquer à une mare de sang sur le sable. Et ce ne sera pas seulement celui du taureau.
 
 
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