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Sommet de la ligue arabe,
Tunis, mai 2004
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| L'administration Bush est d'une arrogance sans limites, quand elle prétend "démocratiser" le monde arabe en commençant par l'Irak. Un comble, quand on voit que ce pays est au bord de la guerre civile depuis l'invasion américaine ! Pour autant, l'Amérique ne se limite pas à Bush et ses conseillers. Qu'on le veuille ou non, elle reste la première puissance mondiale, et il est bon de savoir ce que ses intellectuels pensent du processus (jusqu'à présent introuvable) de "démocratisation" du monde arabe. Pour examiner de plus près cette question, la célèbre fondation Carnegie a organisé, dans un centre de conférences en |
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| Virginie, un vaste atelier réunissant 30 intervenants venus des États-Unis, de l'Europe et du monde arabe. TelQuel y était, et vous en propose des morceaux choisis. |
Pourquoi la théorie de la "contagion démocratique" ne marchera pas
Daniel Brumberg
Membre de la fondation "Carnegie Endowment for International Peace",
professeur à l'université de Georgetown, Washington
Une des conséquences politiques les plus importantes du 11 septembre est l'arrivée au premier plan d'intellectuels néo-conservateurs fervents, croyant en une "mission de démocratisation" des États-Unis. Des hommes tels que Paul Wolfowitz, secrétaire-adjoint à la Défense (
) sont persuadés que, une fois le régime de Saddam Hussein remplacé par un gouvernement démocratiquement élu (...), les militants démocrates à travers le Moyen-Orient se sentiront plus à même de défier les régimes autocratiques. (...) Unne sorte de théorie des dominos inversée. (
)
(Qu'il me soit permis de) mettre en avant une critique de cette "théorie de la démocratisation" (
en me basant) sur trois réalités fondamentales. (
)
Premièrement, l'autocratie dans le monde arabe est un phénomène aux multiples facettes dont les racines culturelles, socioéconomiques, politiques et idéologiques sont profondément ancrées dans les fondations institutionnelles des États arabes. Elles ne seront donc pas bouleversées, ni même ébranlées, par le renversement de Saddam Hussein. En effet, dans la mesure où la politique dans le monde arabe est en grande partie une affaire locale, la logique de survie politique sur mesure qui guide chaque régime arabe est tout à fait susceptible de perdurer, même si elle est mise à mal par des évènements régionaux ou globaux.
Deuxièmement, si toute la politique du monde arabe est locale, il y a une exception de taille à cette règle : le conflit israélo-palestinien. La persistance de ce conflit et, plus encore, l'émission constante par les télévisions arabes, retransmises par satellite, d'images du type David contre Goliath, mettant en scène de jeunes Palestiniens faisant face à des soldats israéliens, n'ont fait que renforcer l'attrait des idéologues islamistes anti-américains, anti-israéliens et parfois antisémites.
Troisièmement, en l'absence de progrès notables sur le front israélo-palestinien, l'occupation militaire américaine de l'Irak pourrait très bien continuer à renforcer le potentiel de séduction de ces idéologues, donnant ainsi aux gouvernements arabes une bonne raison de limiter plus encore les libertés et la participation de leurs citoyens à la vie politique (
)
Dans le sillage de la guerre en Irak menée par l'Amérique, ce processus de "délibéralisation" va probablement s'étendre, défiant ainsi les prédictions de démocratisation du président Bush et d'une bonne partie de ses conseillers.
Extraits de "Moyen-Orient, l'enjeu démocratique", Michalon, 2003
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Pour démocratiser, il faut d'abord qu'il y ait des démocrates
Marina Ottaway
Membre de la fondation "Carnegie Endowment for International Peace",
professeur à l'université Johns Hopkins, Washington
Dans le monde arabe, tous les dirigeants parlent aujourd'hui de réforme politique, même s'ils ne la font pas nécessairement. Les intellectuels et les élites politiques gravitant hors de la sphère du pouvoir ne sont pas en reste et réclament régulièrement des réformes allant dans le sens d'une démocratisation. Mais à l'inverse des dirigeants, ils défendent l'idée que le changement "par le haut" ne peut fonctionner sans une forte pression exercée "par le bas". Sauf que le concept de démocratisation, "vu d'en bas", reste généralement vague et mal, voire pas du tout compris. Et quand bien même ce serait le cas, la démocratie n'est pas considérée comme une priorité par des populations qui ont généralement des besoins socioéconomiques bien plus urgents à combler que la liberté de parole. Aux habitants d'un bidonville, il est beaucoup moins "parlant" d'évoquer la liberté de parole que l'accès à l'électricité et à l'eau courante.
Plus généralement, les peuples arabes n'en sont pas encore à penser que la démocratie est l'unique alternative aux régimes plus ou moins autocratiques qui les gouvernent. En l'occurrence, il y a une autre alternative, sans doute plus puissante : l'islamisme. Cette situation s'explique en partie par l'histoire de la seconde moitié du vingtième siècle. En Europe, le socialisme a été, indéniablement, un véhicule de la démocratie. Pas dans le monde arabe. Pourtant, le socialisme a dominé la réalité politique de nombreux pays arabes, comme la Syrie ou l'Irak. Mais il n'a jamais été d'essence démocratique. On peut pousser plus loin le parallèle : en Europe encore, la religion a aussi été un important vecteur de démocratisation, comme le démontre la floraison des partis "démocrates chrétiens" à travers le vieux continent. Rien de tel dans le monde arabe, où l'ancrage religieux de la vie politique, aujourd'hui comme hier, ne se nourrit pas des valeurs démocratiques.
En résumé, la perspective de démocratisation dans le monde arabe se heurte à un puissant blocage : l'absence d'une base populaire réelle et forte, prête à soutenir cette idée et à se battre pour elle. En revanche, l'islamisme dispose d'une base populaire forte, à même d'assurer le succès de cette idéologie, voire de la porter au pouvoir là où elle ne l'est pas encore. La démocratisation du monde arabe ne sera donc un processus crédible que quand on pourra apporter une réponse claire à cette question : où et comment lui trouver un large soutien populaire ? |
Et s'ils se trouvaient dans la société civile ?
Amy Hawthorne
Membre de la fondation "Carnegie Endowment for International Peace",
et éditrice de l'Arab Reform Bulletin
Depuis environ 10 ans, des universitaires américains spécialistes du Moyen-Orient accordent une grande attention à la société civile en tant que source potentielle de la démocratisation des pays arabes. (
) Ils interprètent la multiplication des organisations de la société civile dans la région comme le signe annonciateur d'une démocratisation "par le bas" (
et ce) par plusieurs biais.
Pour certains, le fait même que ces organisations prolifèrent - et peu importe leur type, leurs orientations ou leur influence - contribue à construire l'infrastructure nécessaire à la démocratie, simplement parce qu'ils considèrent la dynamique associative comme un précurseur de la démocratie (
). Il n'est pas surprenant qu'ils voient les ONG dont l'objet est de défendre les valeurs démocratiques comme disposant du plus grand potentiel pour pousser les gouvernements à l'ouverture.
D'autres voient les graines du changement démocratique dans le milieu islamiste. À leurs yeux, les organisations islamistes informelles défient l'autorité politique et morale des régimes autocratiques ; leur base populaire leur offrant, de surcroît, la dynamique qui manque aux autres secteurs de la société civile. Ils en concluent que les mouvements islamistes sont un véhicule de la démocratisation.
D'autres, enfin, voient un grand potentiel dans les ONG de développement. Argument : leur implication dans la vie communautaire procure aux citoyens des capacités nouvelles, renforce les valeurs démocratiques et crée un type d'"attitudes individuelles" qui ne manqueront pas de s'étendre, plus tard, à l'ensemble de la société.
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) Contrairement à ces optimistes prévisions, les groupes de la société civile n'ont pas vraiment affaibli les régimes arabes autoritaires (
). Ils parviennent à survivre, et parfois sont encore plus actifs, dans les espaces finalement limités que les régimes leur octroient. Mais ils n'ont pas été capables d'agrandir ces espaces et d'influencer durablement la vie politique. En fait, la prolifération des groupes de la société civile est plus un produit qu'une cause de la libéralisation venue du sommet. |