Préfecture de police de Tétouan. Les
prévenus y ont subi des tests VIH
à leur insu Scandaleux. (Photo DB)
Laffaire a tourné court. Les 43 personnes arrêtées puis accusées de "déviance sexuelle" ont finalement été relâchées. Pourquoi les avoir arrêtées ? Et pourquoi les avoir libérées ? Reconstitution dune affaire étouffée. Par Driss Bennani
Tétouan a mis sa robe dété et se fait belle. Le rush estival est pour bientôt, la saison sannonce plutôt bonne. Le roi arrive incessamment aussi. Il restera quelques semaines au Nord, comme il a pris lhabitude de le faire depuis quelques années. Au centre de la ville, les familles tétouanaises reprennent à
nouveau le chemin des vieilles terrasses en bois du "Feddan". Le vieux quartier, reconverti depuis en Méchouar (cest là où se trouve le Palais royal), attire toujours autant de monde (cest à dire tout Tétouan) en fin daprès-midi et en soirée.
Depuis la semaine dernière, quelque chose a pourtant changé. Curieusement, certaines terrasses ont désormais plus de succès que dautres. Elles nont pourtant rien de spécial. Rien, si ce nest cette vue, banale du reste, sur une vieille porte constamment entrouverte et qui attire, à longueur de journée, les regards curieux mais furtifs de nombreux passants. Certains nhésitant carrément pas à sarrêter quelques instants en face, à échanger quelques commentaires sous cape.
Ce qui ne manque pas dimportuner ce sexagénaire, tenancier dun café attenant. Visiblement gêné par le passage dautant de curieux devant son petit commerce, il peste contre la foule : "Mais quest-ce qui vous arrive tous ? Vous ne vous lassez donc pas de regarder cette porte. Il n'y a plus personne ici, ils ont embarqué tout le monde".
Jour pour jour, il y a de cela une semaine, même heure même lieu, la police de Tétouan embarquait ici une quarantaine de personnes (jeunes pour la plupart). Motif : incitation à la débauche et regroupement non autorisé. Plus tard, on saura que plusieurs dentre eux sont accusés de "déviance sexuelle". Laffaire fait très vite la Une de plusieurs titres de la presse quotidienne nationale. Et sur place, à Tétouan comme à Tanger, on se prépare déjà à vivre le nouveau feuilleton de lété 2004. Le parallèle avec laffaire des homosexuels égyptiens est vite fait. Tétouan bouillonne.
Jeudi : subite baisse dadrénaline. Tous les prévenus ont été relâchés en soirée. Pourquoi ? "Il n'y a pas de flagrant délit. La procédure a été respectée, lenquête na rien donné. Ces gens doivent être libérés", répond un magistrat à la Cour dappel de Tétouan. Pourquoi avoir demandé la prolongation de la garde à vue dans ce cas (les prévenus ont été relâchés après plus de 48 heures) ? Des instructions ont apparemment été données dans ce sens, mais le mystère demeure entier.
Reconstitution des faits. Nous sommes mardi 1er juin 2004. Lanniversaire dun certain Hicham est prévu en fin daprès-midi. Plusieurs personnes y sont invitées. Tétouanais, mais aussi beaucoup de Tangérois et de Sebtaouis. Une petite fête est prévue dans une vieille salle de la médina. Plutôt banal. Dès les premières heures de laprès-midi, les invités commencent à affluer. La salle en question se trouve au bout dune rue piétonne, nichée au milieu de vieilles terrasses de café et faisant face à la place du Mechouar, celle du Palais royal de Tétouan. Les arrivants étonnent dabord par leur look. Bodys serrés, pantalons moulants, les commentaires vont déjà bon train. Les invités arrivent par groupes de trois ou de quatre. La salle se remplit petit à petit. La porte reste ouverte. Lintérieur étant assez étroit, plusieurs invités sortent de temps à autres pour souffler dehors. Sur la quarantaine de personnes invitées, il y a dabord une majorité de garçons. Ce qui ne manque pas dattirer immédiatement lattention. Ne loublions pas, nous sommes ici en vieille médina. Trois minarets entourent la salle des fêtes en question. Leurs appels à la prière ponctuent la journée de ces dizaines de retraités qui, la journée durant, restent attablés ici à scruter les moindres faits et gestes des passants.
Bientôt, vers le coup de 17 heures, la Dekka Merrakchia sy met : "Que se passe-t-il donc ?", "Qui est-ce qui se marie ?". Plusieurs curieux rentrent jeter un coup dil. Le spectacle qui soffre à leurs yeux est pour le moins insolite. Des jeunes hommes se trémoussent entre eux, et lun deux porte un burnous. Certains diront quil était déguisé en femme. Des filles sont de la fête aussi, mais elles ne sont pas nombreuses.
À ce moment de la journée, on joue presque aux coudes pour se frayer un chemin au Feddan. Et forcément, la fête attire lattention.
19 heures 15, les flics débarquent. Quatre estafettes sarrêtent au beau milieu de la place du Méchouar, interdite à la circulation. Une petite foule se constitue autour de la salle. Quelques minutes après, tout le monde est évacué et embarqué dans les quatre estafettes. Direction, la préfecture de police. Quelques cassettes vidéos ont été saisies, des vêtements de déguisement et une trousse de maquillage.
Les premiers interrogatoires (corsés soit dit en passant) annoncent très vite la couleur. Les questions, brèves mais directes, tournent autour de lhomosexualité présumée de la quarantaine de prévenus. Ces derniers ne le nient pas pour autant, mais ne lavouent pas non plus. Tout le Tétouan officiel est là. Du wali au préfet de police. Dans le lot, huit filles (des prostituées apparemment connues des services de police), et des mineurs.
Le lendemain, les 40 prévenus passent la journée au calme. Rien à signaler, sinon ces prélèvements sanguins que les détenus ont subi. "Si lun dentre vous est atteint du VIH, vous êtes tous bons pour Oukacha", leur aurait lancé un policier, selon la version dune des personnes arrêtés. "Cest inadmissible, proteste ce cadre de lALCS, le Maroc est signataire de conventions internationales qui insistent toutes sur le consentement du patient pour passer le test". Mais nos policiers ne se gêneront quand même pas pour ça.
Plus tard dans la soirée du lendemain (impossible de recouper lheure exacte), tout le monde a été relâché par groupes de deux à quatre personnes. "Beaucoup ont été chassés de chez eux, certains sont partis se prostituer à Agadir. Des étudiants nont pas passé leurs examens. Ces deux jours ont ruiné la vie de plusieurs dentre nous", témoigne un étudiant à Tanger.
La libération a apparemment été ordonnée par le procureur général du roi à la Cour dappel sur instruction du ministère de la Justice à Rabat.
"Laffaire" a donc finalement tourné court. Mais de nombreuses questions restent en suspens. Pourquoi avoir entrepris tout cela pour tout arrêter deux jours plus tard ? "LÉtat ne peut pas faire face à une affaire de cette ampleur. 40 homosexuels arrêtés puis jugés au Maroc, cela devient une information internationale", commente un avocat au barreau de Tétouan. "En plus, ajoute Lahbib Hajji, avocat et militant associatif, il n'y a pas de flagrant délit. Comment prouver la perversion dans un acte homosexuel, quest-ce que le flagrant délit dans ce cas ? Ce nest pas évident de trancher. Laffaire aurait soulevé un tollé énorme, au moins sur le plan judiciaire ". Il faut dire que la conjoncture ne sy prête pas non plus. Avec lapproche de la saison estivale, le déclenchement dune affaire pareille aurait porté un sacré coup à limage du pays auprès de ses éventuels visiteurs. "Beaucoup de touristes font désormais attention au respect des libertés individuelles dans les pays quils visitent. Ils sont très regardants quant à lapplication des lois sur les murs, surtout dans les pays arabes", affirme un grand hôtelier non loin de Cabo Negro. De lavis de nombreux observateurs, laffaire aurait également constitué un remarquable prétexte aux islamistes de tous bords (nombreux dans la région) pour repartir en croisade sur les plages et les "les lieux de débauche" sur les côtes du Nord.
Pourquoi avoir entamé les poursuites alors ? La police navait apparemment pas le choix. À en croire cet officier de Tétouan, tout serait parti dune communication téléphonique. Les organisateurs de lanniversaire ont mal choisi le lieu et le timing. Organiser une soirée gay un jour de semaine, alors quil fait encore jour, au beau milieu de la médina et à quelques encablures du Palais royal, cest du jamais vu. "Le pas a été franchi et heureusement que la police na pas trop attendu avant de donner lassaut", explique un journaliste local qui poursuit : "Imaginez que la soirée ait évolué, à tel point quun flagrant délit eut été possible à établir. Quil y ait eu encore plus de monde. Laffaire aurait pris des tournures encore plus inquiétantes". La loi sur les murs est ainsi faite dans notre pays. Telle une épée de Damoclès, elle vous tombe dessus à n'importe quel moment. Souvent au bon vouloir (arbitraire, généralement) des autorités.
Soit, mais "le pas" naurait justement pas été franchi sil n y avait jamais eu de précédent. Plutôt que la soirée en elle-même, cest larrestation des 43 personnes qui a étonné. Tout Tétouan et tout Tanger sont, par exemple, capables de citer les dernières soirées que les villas de la côte ou les riads privés des deux villes ont accueillies durant les deux derniers mois. Cest dire que lhomosexualité na jamais été un tabou dans le Nord du pays. Plusieurs membres de la communauté homosexuelle des deux villes affirment vivre normalement leur "exception sexuelle".
Cela a-t-il changé aujourdhui ? Évidemment que oui. La communauté homosexuelle se fait encore plus méfiante et discrète. Principal mot dordre : éviter Tétouan pendant les prochains jours. Aucun écho dissonant à enregistrer au niveau de la société ou presque : "Ce sont des gens malades quil faut soigner. Les mettre en prison ne servirait strictement à rien. Ils nont pas choisi dêtre comme ça, ils le sont et ils vivent avec. Ils ne peuvent pas être autrement", déclare K.I, propriétaire de la salle de fêtes où a eu lieu larrestation. Encore du chemin à faire dans les esprits.
Lautre affaire. Abu Ghraib à Sidi Yahya
Hasard du calendrier, cinq personnes ont été arrêtées pour le même délit de "déviance sexuelle" à Sidi Yahya, le jour de la libération des 43 prévenus de Tétouan. Les cinq prévenus sont un prof de maths, un propriétaire de hammam, un joaillier, un ouvrier et un vendeur de cigarettes au détail. Ce dernier a été à lorigine de laffaire. Suite à une mésentente avec les quatre autres personnes, il a été embarqué par la police pour tout avouer au poste. Selon ses aveux, les quatre constituent un réseau qui abuse des clochards de la ville en groupe, contre une maigre somme dargent. Laffaire défraye la chronique dans le petit bourg de Sidi Yahya. Les quatre personnes interpellées étaient toutes installées au sein de leurs familles, avaient des enfants et une situation stable. Ce qui explique leur poursuite aussi. Contrairement aux personnes arrêtées à Tétouan, lhomosexualité de ces derniers est considérée comme une déviance du moment quils sont déjà établis dans une situation sexuelle " conventionnelle ".
La petite bagarre a éclaté face à un hôtel de la ville. Depuis, ce dernier porte le surnom dAbu Ghraib, nom de la tristement célèbre prison irakienne où des prisonniers étaient violés par les soldats américains.