Couturiers, mécanos, menuisiers, soudeurs Ils ont entre 6 et 15 ans et affichent déjà leur "expérience professionnelle". À Salé, un centre se bat pour leur faire reprendre le chemin de lécole ou de la formation professionnelle. Reportage. Par Laetitia Grotti
Hay Inbiâth à Salé. Un quartier désolé, oublié des élus. Où les 200.000 habitants qui y vivent sont livrés à eux-mêmes. En premier lieu, aux ordures et autres immondices qui sentassent dans un décor misérable. Ici, la commune na pas les moyens
dassurer leur ramassage. Est-ce ce qui explique le fort taux de criminalité du quartier ? Inutile de compter sur la police pour faire régner lordre, elle a déserté les lieux : trop dangereux ! Les "Talibans slaouis", eux, comme le confie un habitant, imposent de plus en plus leur loi.
Cest pourtant en plein cur de ces territoires oubliés que lAMESIP (Association marocaine daide aux enfants en situation précaire) a décidé douvrir un centre déducation non formelle pour les enfants au travail. Car ils sont nombreux ici à fréquenter les ateliers de couture, de soudure, de mécanique, de maroquinerie, ou à être exploités comme petites bonnes. Lobjectif : convaincre enfants, familles et employeurs que la place des enfants est à lécole. Au moins pour les plus jeunes. "À partir de 15 ans, il est difficile de les re-scolariser, car bien souvent ils ne savent ni lire, ni écrire. Nous négocions alors avec lemployeur pour améliorer leurs conditions de travail (fournitures de matériels de protection), leurs horaires, afin quils les libèrent quelques heures pour lalphabétisation", témoigne Achaad Elmounny, coordinateur du centre.
Étrange petit îlot de vie que cette classe - la deuxième est en construction - noyée au milieu de cette désolation Ici, les murs sont joliment repeints, les pousses de bougainvilliers et autres arbrisseaux quadrillent les 1200 m2 sur lesquels ont été construits le terrain de sport, les tribunes et les classes. Lenthousiasme, loptimisme et la conviction des sept éducateurs sont pour beaucoup dans lambiance qui règne ici.
Tandis quune partie des enfants du centre suit un cours déducation civique, deux équipes de foot saffrontent avec enthousiasme et acharnement, sous lil amusé de leur prof de gym. À côté, deux tables de ping-pong sur lesquelles des petites filles sadonnent avec bonheur à leur nouveau jeu favori. Et puis, au milieu des rires, des cris de joie et de contestation, un bus baptisé, après sa reconversion professionnelle, "Bibliobus". À lintérieur, les étagères de livres surplombent de petits bancs sur lesquels se tiennent, attentifs, une dizaine dautres enfants. Les efforts pour rendre tout agréable et joli sont visibles et les enfants sy sentent bien.
Hicham, Faiza, Najat, Abdelghani, Youssef, Anouar et leur bande de joyeux drilles ont tous deux points communs : celui davoir commencé à travailler à un âge où lécole est obligatoire et celui davoir grandi plus vite que les autres, "ceux qui vont à lécole et qui ont du temps pour jouer". Hicham avait huit ans lorsque sa mère la retiré de lécole pour quil aille "apprendre" le métier de couturier chez un artisan du coin. Il y restera un an : "Avant de travailler, javais des copains avec qui jallais à lécole. Après, je pleurais quand je les voyais partir. Pour moi, cétait très dur, jaimais lécole, jaimais apprendre et là, je recevais des coups de bâton".
Tandis que Hicham raconte quaujourdhui, grâce aux éducateurs du centre, aux cours, au sport, au dessin, au théâtre, il est heureux - ne serait-ce que parce quil a retrouvé une bande de copains et même des copines ! -, un petit corps frêle apparaît dans lencadrement de la porte. Cest Faiza. Elle a 11 ans, mais en paraît facilement trois de moins. Elle, avait neuf ans quand sa mère la louée comme petite bonne. Son père venait de quitter le foyer, les laissant sans aucune ressource. Pendant un an, Faiza se lèvera à 6 heures du matin et se couchera 19 heures plus tard, à minuit passé. Entre temps, son petit corps menu aura briqué et trinqué : "Elle me battait souvent, ça nallait jamais", murmure-t-elle. Jusquau jour où ses pas croiseront ceux dAchhad, en sortie pour un repérage. "Il ma expliqué que son association avait un centre et luttait contre le travail des enfants. Puis, il est allé voir ma mère et a réussi à la convaincre quil était important que je retourne à lécole. Cest elle qui est venue me chercher chez la dame", raconte Faiza. Selon Achhad, "cest la phase la plus importante. Nous sommes la plupart du temps confrontés à des cas sociaux. Le salaire de lenfant (entre 30 et 50 DH par semaine) représente bien souvent le seul revenu de la famille. Ici, nous avons une vingtaine de cas graves à qui lassociation donne une bourse pour que lenfant puisse aller à lécole". Pour Najat, 14 ans, ancienne couturière, la chose est entendue : "Les enfants ne doivent pas travailler. Ils sont toujours maltraités, malades, leurs conditions de travail sont épouvantables". La dernière fois quelle a vu son employeur, ce dernier lui a jeté une paire de ciseaux au visage. Anouar, 16 ans, est vendeur de poisson depuis deux ans. Sa journée de travail démarre à 2 heures du matin pour se finir à 14 heures. Ensuite, il vient au centre pour "apprendre", pour "améliorer ses conditions de culture", car la vie lui demande "dêtre à un niveau plus haut" : "Le jour où mon père ma retiré de lécole, je me suis senti trahi. Jamais je naccepterai quils fassent pareil avec mes autres frères et surs. Jai souffert, je ne veux pas quils souffrent à leur tour". Étrange petit îlot en vérité, que ce centre qui a déjà pu, en 2 ans, re-scolariser 303 enfants et faire bénéficier des formations qualifiantes 302 autres adolescents.
Enfants au travail de 7 à 14 ans 600.000
Enfants effectuant un travail domestique 800.000
Garçons 58%
Filles 42%
Rural 87%
Urbain 13%
Secteurs pourvoyeurs d'emplois
Agriculture 85%
Textile 6%
Commerce 3%
Travail domestique 2%
Réparation 1%
Autres 4%
Niveau de scolarisation
Aucun 85%
Primaire 13%
Salaire moyen De 50 à 150 DH par semaine
Temps de travail moyen 50 heures par semaine
Travail des enfants. Ce que dit le gouvernement
Disons-le d'emblée, tout travail n'est pas en soi préjudiciable aux enfants. Certains contribuent aux tâches ménagères et aident leurs parents sans pour autant que leur scolarité et leur développement physique et psychologique ne soient compromis. D'autres, plus âgés, de 15 à 18 ans, travaillent de façon tout à fait légitime. En revanche, on parle de formes intolérables du travail des enfants lorsque par sa nature ou sa durée, il fait obstacle à leur scolarisation ou est néfaste à leur santé et à leur développement. Ainsi, selon une étude réalisée par le ministère de l'Emploi et le BIT/IPEC en 1999, sur 3500 enfants qui travaillent, 96 % dentre eux sont issus de familles pauvres et disloquées. Mais la pauvreté n'est pas seule en cause, les ménages en surnombre, l'échec scolaire, l'exode rural, la dislocation de la famille, la préférence de la main d'uvre enfantine dans certaines activités (couture) favorisent tout aussi bien cette forme de travail. Votés au Parlement l'an dernier, certains amendements du code pénal, ainsi que le nouveau code du travail, devraient permettre de mieux combattre ce fléau en pénalisant les employeurs.