Cinéma : Ben Barka, le film
Confessions dun voyou. Fiche technique : long-métrage de fiction, co-réalisation et co-production franco-marocaines. Thriller politico-judiciaire. Sujet : celui qui a vu tuer Ben Barka. Particularité : une première. Par Maria Daïf
Nous lannoncions déjà la semaine dernière, laffaire Ben Barka va être adaptée à lécran. Le titre provisoire du film : Confessions dun voyou. Jai vu tuer Ben Barka, film auquel le fonds daide à la production cinématographique a généreusement attribué une avance sur recettes de la somme |
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de 2,5 millions de dirhams. Une société de production marocaine, Casablanca Films, sest également associée au projet, le montage financier est en cours - le budget du film est estimé à 25 millions de dirhams - et les premières préparations ne tarderont pas à démarrer. Le tournage, selon le directeur de production Abdelhay Laraki, se fera en France et au Maroc et commencerait en novembre prochain. Quant aux co-réalisateurs Saïd Smihi et Serge Leperon, pour eux, rien nest encore fait : "Nous ne sommes encore quà 30 % du budget du film. Le scénario a été déposé auprès de télévisions en France et nous continuons à chercher des fonds"
Confessions dun voyou est une première. Le Maroc, en accordant une aide au film, vient de décider de sassocier à la production du premier film portant explicitement sur lun des tabous politiques les plus féroces. Certes, on se souvient encore de Lattentat, film de Yves Boisset avec, entre autres, Jean-Louis Trintignant et Michel Piccoli. Cétait en 1972 et cétait la première fiction traitant du sujet : "Le film racontait lattentat contre Ben Barka, mais pas ouvertement. Même si les personnages étaient explicitement ressemblants, aucun nom nétait cité. À lépoque, le film a néanmoins été un événement. Il était, à titre dexemple, régulièrement projeté dans les meetings politiques de lopposition en France", précise Serge Leperon. Dans Confessions dun voyou, il en sera autrement et le scénario, tel quil est aujourdhui, raconte clairement un pan longtemps effacé de lHistoire, et les principaux acteurs du complot y seront nommément représentés : entre autres, Mohamed Oufkir, Chtouki, Georges Boucheseiche, le journaliste Philippe Bernier
Reste le personnage principal, Georges Figon, voyou dont il est question dans le titre. Car cest lui, qui est au centre de lhistoire : "Le personnage de Figon sest imposé de lui-même. Alors que nous faisions nos recherches, nous nous sommes rendu compte quil était une des clés principales de cette affaire, et cest là où nous avons décidé de faire un film autour de lui", soulignent Saïd Smihi et Serge Leperon. Et à eux deux de rectifier : "'Confessions dun voyou' nest pas un film sur laffaire Ben Barka. Cest avant tout lhistoire de Georges Figon, avec en toile de fond lenlèvement de lopposant marocain. Par ailleurs, il est important de le préciser, ce nest pas un documentaire, mais une fiction basée sur des faits réels".
Rappel des faits : Mehdi Ben Barka, dirigeant de lUnion nationale des forces populaires, virulent opposant marocain et lun des dirigeants les plus en vue du mouvement tiers-mondiste des années 60, est contacté pour participer à la réalisation dun film sur la décolonisation. Lidée le séduit dautant plus que Basta, titre du film, sera réalisé par Georges Franju, illustre réalisateur français et que Marguerite Duras prendra étroitement part au projet. Georges Figon, censé produire le film, ira lui-même convaincre Mehdi Ben Barka au Caire et à Genève. Le 29 octobre 1965, Ben Barka a rendez-vous devant la brasserie Lipp, boulevard Saint-Germain, avec Figon, le journaliste Philippe Bernier et Georges Franju. Il y trouvera deux policiers français, qui exhibent leurs cartes, linvitent à monter dans une voiture et le conduisent dans la villa de Georges Boucheseiche, truand et agent des services du contre-espionnage français. Dès lors, la trace de lopposant marocain est perdue. Laffaire Ben Barka est née. Plus tard, Georges Figon, inquiet du procès qui sest ouvert, livre sa version du rapt à LExpress du 10 janvier 1966, dans un récit intitulé Jai vu tuer Ben Barka. Il raconte comment le complot a été monté, limplication des services secrets marocains et français. Le témoignage fait leffet dune bombe, et Georges Figon est retrouvé mort dans son appartement. Lenquête, contestée, conclura à un suicide.
Voilà pour les faits sur lesquels se base le film. Quant à Figon, personnage trouble et complexe, repris de justice, proche des milieux intellectuels et politiques : "Cest lui qui a piégé Ben Barka, comme il a piégé Georges Franju ou Marguerite Duras et ses motivations étaient avant tout mercantiles. Il nous est tout de suite apparu comme un personnage de fiction idéal". Quoique, dès le départ, cest Georges Franju qui, quelque part, a inspiré lidée du scénario : "Frédérique Moreau, notre partenaire dans lécriture, était proche de Franju. Un jour, elle nous a rappelé à quel point il avait vécu dans la douleur son implication dans cette affaire, jusquà la fin de sa vie. Pourtant, lui-même avait été abusé". Et cela a été le déclic. Les trois compères entameront leur documentation, multiplieront les lectures de la littérature portant sur laffaire et recouperont leurs informations avant dentamer lécriture du scénario : "Ce que lon raconte, cest ce que tout le monde sait. Des mystères demeurent dans le film, comme ils demeurent dans laffaire elle-même". Lécriture prendra quelque trois ans et aujourdhui, la machine est lancée : "Vu le contexte mondial actuel, Ben Barka fait indéniablement partie de ces gens qui manquent, de ces hommes exceptionnels dont on na pas vu limportance. Son enlèvement a marqué une période de lHistoire et cest dans ce sens là quon avait envie de reconstituer cette période", concluent Serge Leperon et Saïd Smihi. Les deux ont régulièrement tenu au courant la famille Ben Barka de lévolution de leur travail : "Tant que le film nest pas sorti, je ne peux rien en dire. Par ailleurs, cest une bonne chose quil se fasse, ce sera un élément du puzzle en plus. Pour ce qui est de laide allouée par le Centre cinématographique marocain, elle entre dans lair du temps : contradictoire", commente Béchir Ben Barka. Quant au film, on sait déjà que lexcellent Charles Berling campera le rôle de Georges Figon. Ce que lon sait aussi, cest quil ny aura pas de "happy end", mais une fin en suspens, comme lHistoire qui linspire. Cela ne nous empêchera pas de lattendre
Impatiemment. |
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Fiche. Qui se cache derrière la caméra ?
Saïd Smihi et Serge Leperon ne sont pas à leur première collaboration ni à leurs débuts dans le cinéma. En effet, partenaires dans la création de lAgence du cinéma indépendant pour sa diffusion, ils travaillent ensemble depuis quelque treize années. Serge Leperon, critique cinéma, chroniqueur, a fait pendant presque dix ans (76/84) partie de léquipe de rédaction du très prestigieux Cahiers du cinéma et a réalisé une dizaine de films et de documentaires. Quant à Saïd Smihi, réalisateur et scénariste exilé en France depuis une trentaine dannées, il a été journaliste, directeur de production, régisseur, premier assistant et réalisateur de documentaires pour la télévision et le cinéma. Opposants de la première heure dans les années 60/70 - Leperon en France et Smihi au Maroc -, les deux préfèrent rester discrets sur leurs parcours politiques car, justifient-ils, "ce nest pas le propos aujourdhui". Quant à leur scénario, ils le répètent : "Cest un objet cinématographique et non pas politique". On verra à sa sortie... |
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