Tétouan : La chasse à l'homo
Société : À l'école des petites mains
Tendance : Chinatown à Derb Omar
Cinéma : Ben Barka, le film
Made in Morocco : Un homme, une voiture
N° 131
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Tétouan : La chasse à l’homo
Société : À l’école des petites mains
Tendance : Chinatown à Derb Omar
Cinéma : Ben Barka, le film
Made in Morocco : Un homme, une voiture

Cinéma : Ben Barka, le film

(Photo AFP)
Confessions d’un voyou. Fiche technique : long-métrage de fiction, co-réalisation et co-production franco-marocaines. Thriller politico-judiciaire. Sujet : celui qui a vu tuer Ben Barka. Particularité : une première. Par Maria Daïf


Nous l’annoncions déjà la semaine dernière, l’affaire Ben Barka va être adaptée à l’écran. Le titre provisoire du film : Confessions d’un voyou. J’ai vu tuer Ben Barka, film auquel le fonds d’aide à la production cinématographique a généreusement attribué une avance sur recettes de la somme
de 2,5 millions de dirhams. Une société de production marocaine, Casablanca Films, s’est également associée au projet, le montage financier est en cours - le budget du film est estimé à 25 millions de dirhams - et les premières préparations ne tarderont pas à démarrer. Le tournage, selon le directeur de production Abdelhay Laraki, se fera en France et au Maroc et commencerait en novembre prochain. Quant aux co-réalisateurs Saïd Smihi et Serge Leperon, pour eux, rien n’est encore fait : "Nous ne sommes encore qu’à 30 % du budget du film. Le scénario a été déposé auprès de télévisions en France et nous continuons à chercher des fonds"
Confessions d’un voyou est une première. Le Maroc, en accordant une aide au film, vient de décider de s’associer à la production du premier film portant explicitement sur l’un des tabous politiques les plus féroces. Certes, on se souvient encore de L’attentat, film de Yves Boisset avec, entre autres, Jean-Louis Trintignant et Michel Piccoli. C’était en 1972 et c’était la première fiction traitant du sujet : "Le film racontait l’attentat contre Ben Barka, mais pas ouvertement. Même si les personnages étaient explicitement ressemblants, aucun nom n’était cité. À l’époque, le film a néanmoins été un événement. Il était, à titre d’exemple, régulièrement projeté dans les meetings politiques de l’opposition en France", précise Serge Leperon. Dans Confessions d’un voyou, il en sera autrement et le scénario, tel qu’il est aujourd’hui, raconte clairement un pan longtemps effacé de l’Histoire, et les principaux acteurs du complot y seront nommément représentés : entre autres, Mohamed Oufkir, Chtouki, Georges Boucheseiche, le journaliste Philippe Bernier… Reste le personnage principal, Georges Figon, voyou dont il est question dans le titre. Car c’est lui, qui est au centre de l’histoire : "Le personnage de Figon s’est imposé de lui-même. Alors que nous faisions nos recherches, nous nous sommes rendu compte qu’il était une des clés principales de cette affaire, et c’est là où nous avons décidé de faire un film autour de lui", soulignent Saïd Smihi et Serge Leperon. Et à eux deux de rectifier : "'Confessions d’un voyou' n’est pas un film sur l’affaire Ben Barka. C’est avant tout l’histoire de Georges Figon, avec en toile de fond l’enlèvement de l’opposant marocain. Par ailleurs, il est important de le préciser, ce n’est pas un documentaire, mais une fiction basée sur des faits réels".
Rappel des faits : Mehdi Ben Barka, dirigeant de l’Union nationale des forces populaires, virulent opposant marocain et l’un des dirigeants les plus en vue du mouvement tiers-mondiste des années 60, est contacté pour participer à la réalisation d’un film sur la décolonisation. L’idée le séduit d’autant plus que Basta, titre du film, sera réalisé par Georges Franju, illustre réalisateur français et que Marguerite Duras prendra étroitement part au projet. Georges Figon, censé produire le film, ira lui-même convaincre Mehdi Ben Barka au Caire et à Genève. Le 29 octobre 1965, Ben Barka a rendez-vous devant la brasserie Lipp, boulevard Saint-Germain, avec Figon, le journaliste Philippe Bernier et Georges Franju. Il y trouvera deux policiers français, qui exhibent leurs cartes, l’invitent à monter dans une voiture et le conduisent dans la villa de Georges Boucheseiche, truand et agent des services du contre-espionnage français. Dès lors, la trace de l’opposant marocain est perdue. L’affaire Ben Barka est née. Plus tard, Georges Figon, inquiet du procès qui s’est ouvert, livre sa version du rapt à L’Express du 10 janvier 1966, dans un récit intitulé J’ai vu tuer Ben Barka. Il raconte comment le complot a été monté, l’implication des services secrets marocains et français. Le témoignage fait l’effet d’une bombe, et Georges Figon est retrouvé mort dans son appartement. L’enquête, contestée, conclura à un suicide.
Voilà pour les faits sur lesquels se base le film. Quant à Figon, personnage trouble et complexe, repris de justice, proche des milieux intellectuels et politiques : "C’est lui qui a piégé Ben Barka, comme il a piégé Georges Franju ou Marguerite Duras et ses motivations étaient avant tout mercantiles. Il nous est tout de suite apparu comme un personnage de fiction idéal". Quoique, dès le départ, c’est Georges Franju qui, quelque part, a inspiré l’idée du scénario : "Frédérique Moreau, notre partenaire dans l’écriture, était proche de Franju. Un jour, elle nous a rappelé à quel point il avait vécu dans la douleur son implication dans cette affaire, jusqu’à la fin de sa vie. Pourtant, lui-même avait été abusé". Et cela a été le déclic. Les trois compères entameront leur documentation, multiplieront les lectures de la littérature portant sur l’affaire et recouperont leurs informations avant d’entamer l’écriture du scénario : "Ce que l’on raconte, c’est ce que tout le monde sait. Des mystères demeurent dans le film, comme ils demeurent dans l’affaire elle-même". L’écriture prendra quelque trois ans et aujourd’hui, la machine est lancée : "Vu le contexte mondial actuel, Ben Barka fait indéniablement partie de ces gens qui manquent, de ces hommes exceptionnels dont on n’a pas vu l’importance. Son enlèvement a marqué une période de l’Histoire et c’est dans ce sens là qu’on avait envie de reconstituer cette période", concluent Serge Leperon et Saïd Smihi. Les deux ont régulièrement tenu au courant la famille Ben Barka de l’évolution de leur travail : "Tant que le film n’est pas sorti, je ne peux rien en dire. Par ailleurs, c’est une bonne chose qu’il se fasse, ce sera un élément du puzzle en plus. Pour ce qui est de l’aide allouée par le Centre cinématographique marocain, elle entre dans l’air du temps : contradictoire", commente Béchir Ben Barka. Quant au film, on sait déjà que l’excellent Charles Berling campera le rôle de Georges Figon. Ce que l’on sait aussi, c’est qu’il n’y aura pas de "happy end", mais une fin en suspens, comme l’Histoire qui l’inspire. Cela ne nous empêchera pas de l’attendre… Impatiemment.



Fiche. Qui se cache derrière la caméra ?

Saïd Smihi et Serge Leperon ne sont pas à leur première collaboration ni à leurs débuts dans le cinéma. En effet, partenaires dans la création de l’Agence du cinéma indépendant pour sa diffusion, ils travaillent ensemble depuis quelque treize années. Serge Leperon, critique cinéma, chroniqueur, a fait pendant presque dix ans (76/84) partie de l’équipe de rédaction du très prestigieux Cahiers du cinéma et a réalisé une dizaine de films et de documentaires. Quant à Saïd Smihi, réalisateur et scénariste exilé en France depuis une trentaine d’années, il a été journaliste, directeur de production, régisseur, premier assistant et réalisateur de documentaires pour la télévision et le cinéma. Opposants de la première heure dans les années 60/70 - Leperon en France et Smihi au Maroc -, les deux préfèrent rester discrets sur leurs parcours politiques car, justifient-ils, "ce n’est pas le propos aujourd’hui". Quant à leur scénario, ils le répètent : "C’est un objet cinématographique et non pas politique". On verra à sa sortie...
 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2004 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés