Elle, cest Fulgura. Lui, Abdessalam. Entre les deux, cest lhistoire dun rêve qui aboutira sur la première voiture de sport 100% marocaine. Par Chadwane Bensalmia
L'enfant navait que 11 ans, mais ses rêves nen étaient pas moins grands. Une vision dont il dessinait les contours sur du papier et des croquis qui se prêtaient naïvement à son imagination infantile pour "construire sa propre voiture" Telle était lambition de Abdessalam. La seule, lunique : "Je savais ce que je voulais faire de ma vie. Ma décision était prise. Cétait
ça ou rien", se souvient-il, non sans fierté. Il faut croire que lenvironnement où lenfant a grandi ne pouvait que linspirer. Fils dun des plus grands importateurs automobiles du pays, il navait que lembarras du choix pour nourrir ses fantasmes. Conditionnement psychologique ou non, il nempêche que le jeune homme a été jusquau bout de ses aspirations. Et le parcours nest pas moins spectaculaire que ce qui va en éclore.
De Laraki à Laraki Design
Baccalauréat à lécole américaine ; une année de Business à Madrid ; six mois de prospection aux USA, à la recherche de lécole qui saura lui ouvrir les portes du monde de la construction automobile ; un stage en Suisse, chez le concepteur Sbarro ; Art Center a Vevey et finalement, le Strate college à Paris, tel est le parcours émérite de ce prodige. Puis, cest en France, sur la côte dAzur plus précisément, que les premiers croquis, signés Abdessalam Laraki ont vu le jour. Encore étudiant, le jeune designer collaborait avec des cabinets darchitectes navals pour la conception - accrochez-vous - de yachts. Des débuts grandioses, pourrait-on penser, mais "au fond, cest la même chose, dessiner des yachts ou des automobiles, cest toujours du transport", commente humblement le talentueux trentenaire. En 1996, il rentre au Maroc et fonde Laraki Design. Lentreprise lui permettra de perdurer dans son activité de sous-traitance. Au total, il interviendra sur une demi-douzaine de yachts. Le dernier en date, un 115 mètres en cours de construction, est une commande du roi de Bahrein, à qui il en coûtera 115 à 200 millions deuros. Il en sera ainsi pendant près de 5 ans, avant que Abdessalam ne ressente le besoin de retourner à ses premières amours, plus lucides et raisonnables.
Elle sappellera Fulgura
"Cétait il y a trois ans. Suite à une étude de marché, on a réalisé que quelques newcomers (nouveaux arrivants), tels que les Pagani ou Spyker, se frayaient un chemin dans le marché de la voiture de collection. à eux tous, ils produisaient quelques 200 voitures par an. Jai pensé quil y aurait de la place pour la mienne !", une place que le designer ne tardera pas à occuper. En quelques mois, limagination de Abdessalam accouche du tout premier prototype. Il sera baptisé Fulgura.
Étape suivante : tester la réactivité du marché. La voiture est exposée au Salon de Genève en mars 2002. "Pour une première tentative, nous avons fait le choix de la prudence. Nous avons donc utilisé un moteur et un châssis Lamborguini". Les conclusions de létude sont confirmées, la Fulgura ne laisse pas indifférent. Cette fois-ci, tous les éléments étaient réunis pour créer lépopée. Seulement, pas question de faire dans la demi-mesure, la Fulgura, la vraie, sera totalement marocaine. Limaginaire de lenfant en a décidé ainsi. Lambition du jeune homme fera le reste. Et cela ne prendra que trois mois de travail.
Lannée suivante, le Salon de Genève fait la connaissance du deuxième prototype, made in Morocco. Mais Abdessalam est perfectionniste. Encore quelques retouches à apporter à la carrosserie avant que sa mémoire denfant ne se déclare satisfaite. Au bout de deux années, il finira de peaufiner le chef-duvre. Un mix de rondeurs et de lignes, mariés dans le secret dun atelier de Aïn Sebâa, lequel ne tardera pas à s'agrandir pour répondre à la trentaine de prétendants qui veulent leurs propres Fulgura. La réalité dépasse de loin le rêve de lenfant de 11 ans, qui naurait alors jamais pensé que ses gribouillis seraient un jour commercialisables. Abdessalam décide de passer à la vitesse supérieure, avec pour objectif de construire lusine qui verra naître les Fulgura. Il en sera ainsi. 5000 mètres carrés ont été réservés à laventure avec une échéance de démarrage fixée pour fin juin. Aujourdhui, Abdessalam a 30 ans et il entend bien récidiver. Sa deuxième création se nomme Borac (Cheval ailé ) : "Pour être crédible, il faut avancer et faire un deuxième modèle", dit-il. Et cette fois, Abdessalam table un peu plus bas. Peut-être saura-t-il toucher une autre clientèle - toute aussi amatrice de voitures de collection - mais qui lésinerait tout de même sur les prix : La Borac, moins provocante que son aînée, mais toujours inscrite dans la voiture de série, coûte deux fois moins cher (1,5 millions de dirhams contre 3 millions pour la version V8 de la Fulgura), et finira peut-être enfin par convaincre une administration peu enthousiaste que ce nest pas une lubie de rêver dune place parmi les plus prestigieux constructeurs automobiles.
Homologation. Administration moyenâgeuse
250 tests de viabilité, cest ce que la Fulgura a subi avant dobtenir lhomologation européenne. Lusine de Aïn Sebaâ devrait être opérationnelle dès fin juin et les premières échéances tomberaient en décembre. Mais le jeune constructeur a les mains liées face à une administration marocaine moyenâgeuse. Car, pour être reconnu constructeur automobile mondial, il doit disposer dun WMI, une sorte de carte didentité qui désigne le pays dinstallation de son siège. En règle générale, cest au ministère de l'Équipement et des Transports quincombe cette tâche. Seulement, voilà, au Maroc, le petit formulaire WMI semble poser problème et le détail administratif sest transformé en partie de ping-pong entre le ministère du Transport et celui du Tourisme. La commission interministérielle, qui a pris le dossier en cours, ne semble pas plus disposée à faire leffort. Et ce qui était laffaire dune petite semaine sest étalé sur deux mois sans aucune explication. Mais ce nest pas fini, la Fulgura a un autre antagoniste : un arrêté qui stipule que le Maroc na pas le droit de monter des voitures dont la puissance est supérieure à 110 CV. Un texte qui, tout en étant anticonstitutionnel - car sopposant au principe de la liberté dentreprise émis par la Constitution et dont la logique ne peut quéchapper à la raison - na toujours pas été abrogé. Résultat, sauf sursaut spectaculaire des ministères et commissions en charge de régler ces petits détails, Laraki devra construire et monter ailleurs quau Maroc Qui sera alors le grand perdant ?