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Jettou II : Un remaniement pour rien

(Photo DR)
Le remaniement sanctionne les incompétences sur fond de sacrifice politique. Les calculs politiciens n'ont pas disparu et le gouvernement est toujours pléthorique.


La règle se confirme : depuis l’indépendance du Maroc, chaque gouvernement a eu sa dose de remaniement. Celui de Driss Jettou n’y a pas échappé. De 39 ministres et secrétaires d’État, l’équipe actuelle ne compte que 35 membres. En termes de chiffres, la différence n’est pas flagrante et la justification par la réduction des postes n’est pas convaincante.
Les spéculations sur le remaniement datent de presque six mois, les partis politiques n’en ont reçu confirmation qu’en avril dernier et les tractations n’ont vraiment eu lieu qu’à partir de la semaine dernière. Driss Jettou, muni de son bâton de pèlerin, avait une idée bien claire de sa prochaine équipe. Sa feuille de route, passée au peigne fin au Palais, contenait des noms bien précis, aussi bien pour les entrants que pour les sortants. Les enjeux étaient cependant différents selon chacun des partis politiques. Alors que ces derniers s’attendaient à "un remaniement plus large et donc à une reconfiguration de la structure de l’exécutif", la mouture défendue par Jettou avait d’autres priorités. Le rééquilibrage politique n’était pas et n’est toujours pas à l’ordre du jour.

Pas de rééquilibrage politique
Pour l’USFP et l’Istiqlal, la proposition concernait surtout la réduction des effectifs en regroupant les pôles ministériels. "La question pour nous était de garder nos prérogatives et de valider le départ d’un seul ministre", indique un membre du bureau politique de l’USFP. Sur tous les ministères gérés par le parti socialiste, un seul département pouvait être regroupé, l’enseignement. "Que ce soit Alioua ou El Malki, cela importait peu, l’essentiel est de garder un grand ministère de l’Éducation nationale, qui regroupe le reste de ses ramifications". C’est Alioua, vivement critiqué par ailleurs, qui en a finalement payé les frais. Presque la même démarche a été adoptée auprès du parti de l’Istqlal. Dans la vague d’un regroupement ministériel, il fallait décider entre le départ de Adil Douiri ou de celui de Mohamed El Khalifa. À la Primature, c’est ce dernier qui était dans la ligne de mire. Des sources proches de la Primature affirment que l’ex-ministre de l’Artisanat "n’avait pas sa place, il avait des relations tendues avec le reste de l’équipe, surtout avec sa manie de faire des coups de gueule théâtraux.
La famille harakie qui, une fois réunie, réclamait une position plus forte au sein du gouvernement, n’a pas eu gain de cause. L’architecte du remaniement a ajouté un nom haraki à sa liste et a agrandi le portefeuille du patron du MP, Mohaned Laenser, mais sans plus. Il faut cependant relever qu’à ce niveau, le scénario de Jettou s’éloigne de sa raison d’être. Si l’objectif était d’avoir une équipe réduite pour gérer des méga-ministères, pourquoi avoir fragmenté celui de Laenser juste pour placer l’un de ses partisans ? Raison politicienne oblige, Jettou savait que la dimension politique ne pouvait être totalement écartée. Et dans la foulée d’un changement technique, il a intégré une touche politique pour satisfaire le pôle haraki qui se faisait pressant. Mais cette touche politicienne ne suffit pas pour taxer ce remaniement de politique. Est-il un rééquilibrage technique pour autant?

Un changement technique mitigé
Qui dit changement technique, renvoie automatiquement vers le renforcement des profils technocratiques. L’objectif étant de gérer des ministères stratégiques par une approche pragmatique en termes de projets. Le départ de Abderrazaq El Mossadeq fausse cependant cette donne. L’ex-ministre délégué avait des relations excellentes avec la Primature et son départ reste sans explication convaincante. Selon un proche collaborateur du Premier ministre, la seule raison invoquée par ce dernier était celle de placer son ministre délégué à la douane. Jettou, aussi coriace qu'il avait été lors des négociations pour les postes vacants, s’était trouvé dans l’embarras en barrant quatre noms de la liste du RNI. Il se devait de leur laisser une carotte pour faire passer la pilule des départs massifs. Talbi Alami a ainsi hérité du poste d’El Mossadeq par "pur sacrifice politique", apprend-on de la Primature. L’explication technique s’estompe davantage quand on regarde de près le reste des portefeuilles attribués à des politiques. Ainsi, Jettou enfreint sa devise de grands ministères dans un gouvernement réduit, en introduisant le Pr Harouchi tout en gardant une Yasmina Badou dans son sillage. De même, le rattachement de la Pêche à l’Agriculture s’est soldé par la création d’un secrétariat d’État chargé du développement rural. Or, Mohamed Mohattane, en charge dorénavant du développement rural, était membre du cabinet de Chabaâtou et connaît plutôt bien le dossier de la pêche. "Il pouvait être nommé secrétaire général du ministère de la Pêche puisque celui qui occupe ce poste a déjà atteint la retraite et dispose uniquement d’une rallonge de deux ans", note un observateur du secteur. Aussi est-il difficile d’identifier la couleur réelle de ce remaniement qui reste ni politique, ni technique. Jettou cherchait-il uniquement à se débarrasser de ces erreurs de casting ? Tout le laisse croire.

Cherche compétences désespérément
C’est d’ailleurs avec le RNI que Jettou a eu le plus de mal à faire avaler les évictions programmées. Le parti devait accepter le départ de Mohamed Aujjar, de Mohamed Taïeb Ghafès, de Najima Thay Thay Ghozali et de Najib Zerouali. Selon des sources qui ont suivi les tractations avec le RNI, Jettou avait les noms de trois technocrates, Salaheddine Mezouar, Mohamed Boussaïd et Anis Birou sur sa liste, lors de la visite qu’il a rendu à Ahmed Osman dimanche dernier. Il avait une idée fixe en tête : valider sa liste et ne rien changer. Il a surtout mis en avant trois arguments de taille. Driss Jettou sait que Ahmed Osman ne peut tenir tête à une requête appuyée par le Palais. Du coup, il n’a pas cessé d’user d’expressions comme "c’est ce que veut sidna", tout au long de l’entrevue avec Osman puis, deux jours après, avec les membres influents du parti. Ensuite, il a justifié son choix par l’incapacité des ministres sortants à mener à bien la politique du gouvernement. Hormis Aujar qui a été la victime de la suppression de son département de l’organigramme de l’exécutif, les trois autres ont été taxés d’incompétence. Au sujet de Rhafès, il a même ajouté que "le comportement de l’ex-ministre portait préjudice au parti", raconte un proche de Osman. Et à ce dernier d’ajouter : "Seul le Premier ministre assume la responsabilité du choix de ces mêmes personnes. Au moment de la constitution du gouvernement initial, il nous a demandé une liste de 40 personnes. Et sur ce nombre, il n’a pris que ceux qu’il a finalement limogés". Le troisième argument du Premier ministre face à Osman était la qualité des personnes qu’il proposait en remplacement. Non seulement les CV étaient mis en valeur, mais aussi le passé politique de certains d’entre eux. Surtout celui de Mezouar. Ce dernier s’était effectivement présenté aux dernières élections de la chambre de commerce de Settat sous la bannière du RNI. Ce lien, Jettou l’a fait ressortir pour présenter son homme comme un RNIste de pure souche. Quant à Mohamed Boussaïd, Jettou savait que ce dernier n’avait aucun lien avec le parti et a de ce fait mis l’accent sur sa compétence. Il a même suggéré qu’il soit présenté comme membre du RNI, sous prétexte que "l’impact sur l’image du parti serait positif". Surtout que "l’homme est capable d’opérer le changement que son prédécesseur n’a pas su sortir des tiroirs". L’argument était de taille, mais il n’est pas celui qui a a fini par avoir raison de la détermination de Osman. Jettou avait conclu son plaidoyer par le souhait du souverain d’avoir Boussaïd dans l’équipe gouvernementale. Osman a capitulé.
Pour le troisième, Anis Birou, que le groupe parlementaire du RNI ne semble pas reconnaître, il a grandi dans le parti et a été le président de campagne de Zerouali. Il était donc difficile de le rejeter. Demeure le cas Talbi Alami. "Jettou n’est pas dupe. Il savait que Talbi Alami n’avait pas l’étoffe pour gérer un grand ministère, mais était obligé de le garder comme bien d’autres pour des raisons politiques", apprend-on auprès de la Primature. La recherche des compétences ne peut être retenue dans l’absolu pour justifier le remaniement. Jettou avait un troc à faire. Sacrifier quelques amis, traîner quelques bras cassés, mais surtout renforcer des secteurs bien précis.
Cette conclusion, aussi crue soit-elle, demeure l’explication la plus plausible à certains départs. En effet, le fort du changement réside dans la concentration de pôles ministériels et la forte présence des technocrates (politisés ou pas). La fragmentation des postes, résultant des tractations politiques enregistrées au lendemain des dernières législatives, avait un seul objectif : satisfaire une majorité pléthorique. Sur ce volet, la constitution du gouvernement Jettou ne s’est pas démarquée de celle de ses prédécesseurs. L’architecture de l’exécutif a toujours répondu à une contrainte politique et non pas à une vision stratégique. Peu importait le nombre des ministres, leur compétence et encore moins leurs programmes. Cependant, "la cadence de travail de l’équipe actuelle et les objectifs assez élevés que le Maroc s’est fixé ne pouvaient tolérer un quelconque laisser-aller", se réjouit-on à répéter à la Primature. Le remaniement gouvernemental pouvait s’inscrire dans cette optique si Jettou avait poussé l’audace assez loin. Son remaniement, il l’a eu, finalement. Il a toutefois laissé un goût amer, car la tendance politicienne plombe ses desseins. Le changement a finalement été avorté et cela n’est pas bon pour le moral.



Pêche, etc. Secteurs à risque

La nouvelle équipe n'aura pas la tâche facile. Mohand Laenser doit gérer une situation mitigée dans la pêche. Lors de sa première déclaration à 2M sur ce dossier, il a précisé qu’il n’était pas spécialiste. Le gros du dossier réside dans le fait que les filières de la pêche maritime se tournent le dos. Elles sont incapables de présenter un contrat-programme et Rhafès n’ a rien fait pour les pousser vers un terrain d’entente.
L’autre dossier épineux est celui de l’enseignement supérieur. Khalid Alioua a laissé une grogne derrière lui. La connexion entre le parti et le syndicat de l’enseignement ne peut plus couvrir l’actuel ministre. Les filiales régionales contestent l'applicabilité de la réforme de l’enseignement supérieur et invitent le ministre à faire preuve de courage politique. À Habib El Malki de décider s’il est opportun de déclarer la réforme non applicable dans sa mouture actuelle. L’industrie n’est pas en reste. Le Maroc n’a jamais disposé de stratégie industrielle. Salaheddine Mezouar aime la stratégie, et s’il arrive à en trouver une pour l’industrie, cela serait un exploit. Quand à Mohamed Boussaïd, il est à la limite du cadeau empoisonné. La réforme de l’administration a usé plus d’un ministre. Il a de l’énergie et de l’intelligence, il lui faudra du courage pour affronter des habitudes bien installées.

Les nouveaux

Salaheddine Mezouar, Mohamed Boussaid, Abderrahim Harouchi, Anis Birou, Mohamed Mohattane

Les sortants

Abderazzak El Mossadeq, Najib Zerouali, Najima Thay Thay Ghozali, Mohamed Taïeb Rhafès, Khalid Alioua, M'hamed el Khalifa, Mohamed Aujjar, Omar Fassi Fihri

 
 
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